L'Atlantide, Pierre Benoit, 1919

coquillage


Qui se souvient encore de Pierre Benoit, pourtant auteur fort admiré et louangé dans la première moitié du XXe siècle, dont le succès a, par ailleurs, perduré longtemps, même s'il était de bon ton de le mépriser quelque peu dans les universités de la seconde moitié de ce même siècle ?
Pour lancer le livre de poche, en 1952, c'est son premier roman, Kœnigsmark, qui est choisi et les autres suivent régulièrement. Le 151e volume de la collection est L'Atlantide, que Magnard réédite encore en 2012. La même année 2012, cinquantenaire du décès de l'écrivain, Gérard de Cortanze lui consacre une volumineuse biographie.
Traduit dans de nombreuses langues, souvent adaptées au cinéma, ses oeuvres continuent certes d'être lues.
Mais il ne s'agit pas ici de réparer une injustice. Pierre Benoit est un bon écrivain, ce n'est pas un grand écrivain. On le lit avec plaisir, on court joyeusement vers la fin, la question "que va-t-il se passer?" est un puissant ressort pour tourner les pages. Le livre fini, l'aventure racontée s'est épuisée d'elle-même.
Mais ce talent de conteur d'histoire ne peut lui être nié et le lecteur continue de lui savoir gré des moments de plaisir ainsi offerts. Lire L'Atlantide relève bien de ce plaisir. Une preuve s'il en est : Albin Michel vient de le republier en 2015.





Pierre Benoit

Portrait photographique de Pierre Benoit (date et auteur inconnus)

l'auteur

Quelques mots sur l'auteur. Il est né à Albi (Tarn) le 16 juillet 1886. Son père, militaire, y était en garnison. Les affectations vont conduire le jeune garçon à vivre son enfance en Tunisie, puis en Algérie, pays dans lequel il va aussi effectuer son service militaire, en 1906-1907.
Après son baccalauréat (1907), il entreprend des études de droit et de lettres à Montpellier qu'il achève à Paris. En 1910, il passe un concours et devient fonctionnaire au Ministère de l'Instruction publique ; il démissionnera en 1922. Ces années parisiennes vont le rapprocher de Maurras et de Barrès. Nationaliste, d'éducation catholique, il penche et penchera toujours pour les idées de l'extrême droite, ce qui lui vaut des ennuis à la fin de la Seconde guerre mondiale (arrestation et emprisonnement bien qu'on ne puisse lui reprocher aucun fait de collaboration, finalement libérée et innocenté, il n'en est pas moins interdit de publication pour deux ans).
Sa grande affaire est la littérature, et elle le sera toujours. Sans doute faut-il y ajouter les femmes et les voyages, mais femmes et voyages aliment aussi l'oeuvre, si bien qu'on en revient toujours à la littérature.
En 1914, il est mobilisé et envoyé au Front. Malade, il est assez vite évacué, et démobilisé après plusieurs mois d'hospitalisation, mais la guerre reste, pour lui, comme pour tous ceux qui l'ont vécue, un traumatisme.
Avant la guerre, il a publié quelques poèmes, mais c'est avec son premier roman, en 1918, Kœnigsmark, qu'il rencontre, d'emblée, le succès. Le suivant, L'Atlantide (1919), en aura plus encore.
De 1922 à la fin des années trente, Benoit va voyager constamment, au proche orient, puis en extrême orient, de nouveau dans le Maghreb. Il semble ne jamais pouvoir se fixer. Entre ses périgrinations, des séjours à Paris avec des publications qui se succèdent : un roman par an, toujours du même format, dont toutes les héroïnes ont un prénom commençant par A. 
En 1931, il est élu à l'Académie française, il a 45 ans, ce qui est bien jeune pour un académicien.
Tout lui sourit en somme.
La seconde guerre mondiale sera, pour lui, comme pour beaucoup, une période difficile qu'il passe, pour l'essentiel, au pays basque, dans la petite localité de Bidart (proche de Biarritz, sur la côte atlantique) avec la femme qu'il épousera en 1947, Marcelle Malet.


La Guerre finie, les plaies plus ou moins pansées, Benoit reprend ses habitudes de voyageur qui vont cependant s'interrompre assez vite car Marcelle est malade. Le couple, à partir de 1954, s'installe dans la maison qu'il a acquis à Ciboure (ville voisine de Saint-Jean de Luz).  Les oeuvres de l'écrivain sont toujours reçues avec satisfaction par le public, mais le monde change et les attentes littéraires aussi. Marcelle meurt en 1960, Pierre en est très affecté, et d'aucuns affirment (Paulhan, par exemple) qu'il est "mort d'amour" (comme ses personnages de L'Atlantide) peu de temps après, en 1962. Il a laissé plus de quarante romans, un recueil de poèmes, Diadumène, première de ses oeuvres publiées et un roman inachevé, Aréthuse.





première de couverture 1962

Première de couverture du livre de poche (N° 151, 1962). Elle promet du sexe, rappelant les vers de Baudelaire :
"La très chère était nue et connaissant mon coeur, / Elle n'avait gardé que ses bijoux sonores." ("Les bijoux")
et du danger, avec le léopard, gueule ouverte, que flatte la main féminine.

Le roman


Tout le monde connaît le mythe de l'Atlantide inventé par Platon (dans Critias et Timée) avec tant de bonheur que depuis des siècles, historiens et archéologues, pas nécessairement fantaisistes, se sont appliqués à tenter de localiser l'île mystérieuse, malgré les efforts d'autres historiens et philosophes démontrant qu'il ne s'agit que d'un "mythe" (une histoire destinée à expliquer autre chose). Pierre Vidal-Naquet dans L'Atlantide. Histoire d'un mythe (Belles Lettres, 2005) en propose un passionnant historique.
Pierre Benoit s'est emparé de cette histoire à son tour pour imaginer un roman d'aventure. Les traits caractéristiques de ce genre de récit se définissent au cours du XIXe siècle même si, d'une certaine manière, ils sont déjà visibles dès que s'écrivent des romans. Les personnages de ces récits ressemblent, en effet, souvent aux chevaliers des romans du XIIe siècle en quête justement d'aventures (ce qui va advenir) leur permettant de mettre leur valeur à l'épreuve.
Pierre Benoit imagine donc des chevaliers contemporains. Où les trouver sinon dans l'armée ? Ses héros seront donc des militaires : le capitaine de Saint-Avit, le capitaine Morhange, et le narrateur de l'histoire qui va la transmettre, le lieutenant Ferrières. Tous trois sont jeunes, tous trois appartiennent à l'armée d'Afrique. Ils possèdent les qualités propres aux héros, le courage, l'intelligence et la soif de l'ailleurs, de l'autre. Pour qur rien ne manque, le capitaine Morhange est aussi un soldat du Christ puisque en passe de prononcer ses voeux définitifs, lorsque sa communauté le renvoie vers l'armée dont il est issu pour mener à bien une exploration dans le Sahara.
Pour qu'il y ait aventure, il faut de l'inconnu. Le désert et ses mystères, mais aussi ses dangers, ceux d'une nature violente et imprévisible (l'orage qui inonde les oueds et menace de noyade — paradoxe bien venu — les imprudents qui s'y attarderaient), d'une nature hostile (pistes diifficles à suivre, chaleurs excessives du jour, froids nocturnes, manque d'eau, vivres qui peuvent faire défaut) mais aussi dangers que représentent les hommes, ici les inquiétantes tribus Touaregs qui ont à leur actif un certain nombre de massacres d'expéditions exploratrices. le chapitre VII d'un récit qui en compte XX ne s'intitule-t-il pas "Le pays de la peur" ?
Redoublant cet inconnu le massif du Hoggar, au sud du Sahara algérien, proche des frontières du Niger, au sud, et de la Libye, à l'est. Bien caché et inaccessible derrière ses sommets, ce qu'il reste de l'Atlantide, aux dires de l'un des personnages, le professeur Le Mesge, vieil érudit, hôte permanent d'Antinéa, mais tout aussi bien vieux fou, qui peut en décider ?
L'aventure ? elle est racontée par Saint-Avit à Ferrières qui dans la lettre qui ouvre le récit annonce son départ avec ce dernier pour retrouver l'Atlantide dont le premier s'est évadé six ans auparavant. L'histoire est celle que confesse Saint-Avit à Ferrières avant ce départ et qui va convaincre ce dernier de l'accompagner.






paysage du Hoggar

Paysage du Hoggar

Une histoire de désir et de mort

On ne peut bien sûr raconter un roman d'aventure, puisque son intérêt repose sur la surprise, les rebondissements, les attentes qu'il ménage au lecteur.
Mais le lecteur du XXIe siècle connaît le personnage d'Antinea qui règne au coeur de l'Atlantide, personnage aussi mystérieux que son environnement. Descendante de Neptune (Poséidon qui construit l'île pour y abriter ses amours avec Clito, selon Platon) d'après Le Mesge, fille d'une "cocotte" du second Empire, selon les insinuations du comte Casimir Bielowsky, lui aussi hôte permanent des lieux, elle se distingue par sa beauté et sa sensualité. Elle est la "femme fatale" chère aux symbolistes de la fin du XIXe siècle. Sa seule présence suffit pour que les hommes, comme le dit encore le professeur Le Mesge, ne se souviennent plus de rien "Famille, patrie, honneur, vous renierez tout pour elle."
Antinea est un fantasme (masculin, cela va sans dire) à la fois incarnation du désir sexuel, de son irrésistibilité, fascinante, envoûtante, et terrifiante. Les ambiguités du personnage sont multiples, frisant parfois l'invraisemblance, mais qui se soucie de cela. Lorsque Saint-Avit la voit pour la première fois, elle lui apparaît comme "Une sorte de jeune fille mince, aux longs yeux verts, au petit profil d'épervier. Un Adonis plus nerveux. Une reine de Saba enfant, mais avec un regard, un sourire comme on n'en a jamais vu aux Orientales. Un miracle d'ironie et de désinvolture."  Masculine (Adonis) et féminine "reine de Saba", elle semble dotée d'une éternelle jeunesse et pourtant la place de son tombeau est déjà prête. Elle incarne, aux yeux du professeur Le Mesge, la vengeance des femmes pour l'arrogance et la violence des hommes à leur encontre :  "Vous êtes les Hommes, elle est la Femme [...] Tout est là"
Les personnages féminins de l'oeuvre de Pierre Benoit sont souvent de la même étoffe qu'Antinéa.


Bien que le mot "amour" soit partout employé ce n'est pas de cela qu'il s'agit, mais d'Eros (impulsion vitale) et de Thanatos (la mort) qui sont indissociables. Le sexe, c'est la vie, puisqu'elle ne se perpétue que par là, mais la vie c'est aussi l'entrée dans la mortalité. La femme, vue par les symbolistes, était cette "inquiétante étrangeté", donneuse de vie et de mort dans le même mouvement.
Reconnaissons que l'imaginaire de Benoit a inscrit cette idée dans un personnage et un décor plus que séduisants. Dans le désert où règne la mort, protégée par des montagnes tout aussi dangereuses, une oasis où s'épanouit une nature si exubérante qu'elle allie la terre et la mer (le lac de l'oasis est d'eau salée, reste de la mer primitive, où l'on pêche encore des poissons de mer, le grondin, par exemple), où les fontaines coulent partout en cascade, un parfait locus amoenus, avec pour habitants, des femmes, toutes belles, et des esclaves pour les servir. Mais en son centre, ce paradis renferme la sauvagerie, la mort violente (chapitre X "La salle de marbre rouge") dont la menace est constante dans la présence d'Iram-roi, le guépard d'Antinea.

Le roman a connu un énorme succès de librairie et a été plusieurs fois adapté au cinéma. Cela commence dès 1921 avec le film de Jacques Feyder, puis en 1932 avec celui de Pabst. D'autres suivront qu'il vaut mieux oublier. Laissons le dernier mot à Paulhan qui, dans son discours de réception à l'Académie française, juge ainsi l'écrivain auquel il succède :




[...]
     Quand le conteur arabe a déployé son tapis au beau milieu de la place, les habitants du village se pressent en cercle pour l’écouter. Il n’arrive jamais, si les explorateurs n’ont pas menti, qu’on se permette de l’interrompre pour lui faire observer que l’histoire est déjà connue, ou qu’il emploie trop de clichés et de lieux-communs. Non. Personne ne lui demande d’avoir une vue du monde originale, ni d’user d’expressions que l’on n’ait jamais entendues. Plus l’histoire contient de clichés, et plus les assistants la trouvent émouvante. Mieux elle est connue, et plus ils sont impatients d’en apprendre la fin. Plus elle est invraisemblable, et mieux ils s’y reconnaissent.
     Il faut avouer qu’il y a là un problème. Pour qu’un récit nous séduise et nous convainque, il faut, ou bien qu’il soit parfaitement original — je ne dis pas seulement dans son sujet mais dans ses mots; original, et par suite, dans une assez grande mesure, obscur. Ou bien qu’il se trouve entièrement privé d’originalité, bâti à coups de proverbes et de lieux-communs : bref, comme on dit, de phrases. Par ces deux moyens opposés, l’auteur obtient curieusement la même fin, comme si nous nous trouvions par lui transportés dans un monde où nos petites, nos mesquines différences ne fussent plus de mise. Et somme toute, nous ne vomissons en général que les romans et les poèmes composites et, si je peux dire, tièdes : où tantôt le cliché, tantôt l’expression personnelle, donne le sentiment d’une pièce rapportée.
[...]
     Il [Pierre Benoit] avait du professionnel l’assurance et l’esprit de décision : il a raconté lui-même avec quelle joie — avec quel orgueil — il avait découvert, au lendemain de Kœnigsmark, la méthode qu’il lui restait simplement à appliquer à force. C’était une méthode qui négligeait l’imagination — ou plutôt la laissait mener son jeu toute seule —, mais faisait appel au travail seul, au travail sur notes et sur fiches. Il avait encore l’ironie ; car il suffit d’être prêt à traiter n’importe quel thème — nous vint-il de l’histoire, de la légende, de la littérature : d’un vers de Bérénice ou de Diadumène — pour éprouver à l’égard de sujets si bien dressés, si obéissants, un sentiment de supériorité et presque de dédain. Toutes les farces et canulars sont aussitôt de mise. On convient de donner à ses héroïnes un nom qui commence par la lettre A; on fera jouer à Gambetta dans chaque roman — se passât-il en Chine — un rôle absurde ou néfaste ; il arrive que les principaux personnages se voient, en cours de récit, métamorphosés : la comtesse Antiope n’est plus la comtesse Antiope, mais une simple femme de chambre, le professeur suisse se change en policier anglais, le Professeur au Collège de France n’était qu’un étudiant paresseux. Pourtant l’histoire se poursuit, pourtant elle n’arrête pas de nous émouvoir. Il semble qu’elle possède sa force propre.
[...]
     Il n’a jamais caché qu’un romancier d’action, à son sens, n’avait pas à se soucier de psychologie, ni de vraisemblance. À quoi tiennent nos actes ? Le plus sage que l’on en puisse dire est qu’ils nous sont dictés par les dieux, sans que nous y prenions grande part. Quant à préciser s’ils viennent d’Ormuzd ou d’Ahriman* , bien malin qui le saurait ! De tous les deux à la fois peut-être, si le Bien et le Mal s’entendent mieux qu’on ne pense. Bref, ce sont des mythes qui gouvernent ses romans : la Toison d’Or, la femme fatale, la prostituée au grand cœur, le géant qu’il faut abattre, les couples damnés, les vampires. C’est à quoi tient leur étrange vraisemblance : un mythe n’est pas un événement incroyable mais un événement auquel on ne peut éviter de croire.

* dieux persans, jumeaux et incarnant le Bien et le Mal, dans une religion qui aurait précédé et influencé  le zoroastrisme (que nous appelons souvent manichéisme)






A voir
: de belles photographies d'une marche dans le Hoggar.
A consulter : une bibliographie sur le blog de la plume et le rouleau.
A lire : en contrepoint, parce que développant un thème très proche, She. A History of Adventure de Sir Henry Rider Haggard, 1887 (on le trouve dans la collection Bouquins de Robert Laffont). Ne pas accuser Benoit, comme il a été fait, de plagiat. Le roman n'est traduit en français qu'en 1920. Mais les deux personnages féminins relèvent bien du même imaginaire symboliste.



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