Loup. Extrait d'Histoire naturelle, Buffon, 1758

coquillage


Un auteur / Une oeuvre

     Georges Louis Leclerc, comte de Buffon est né le 7 septembre 1707. La famille est de bonne bourgeoisie, assez aisée pour que le père du naturaliste achète les terres de Buffon, ce qui permettra au fils d'être anobli, et créé comte par Louis XV, en 1772. Bien qu'il ait entamé des études de droit, ce qui intéresse le jeune homme, ce sont les sciences et, en particulier, les mathématiques. Ce sont pourtant les sciences naturelles qui vont assurer sa fortune et sa renommée, y compris posthume.
En 1732, Buffon s'installe à Paris. C'est l'année où il hérite aussi de sa mère le domaine de Montbard, au nord-ouest de Dijon. Il se fait si bien remarquer par ses travaux qu'en 1734 il est élu à l'Académie des sciences.
En 1739, il est nommé premier intendant du Jardin du roi (actuel Jardin des plantes) après la mort du titulaire, Charles François de Cisternay Dufay (1698-1739). Il occupera ce poste jusqu'à sa mort, en transformant le Jardin qu'il agrandit et dont il enrichit les collections. Partageant sa vie entre Montbard et le jardin, entouré de scientifiques brillants dont Daubenton qui rédige les parties anantomique de son grand oeuvre, il consacre de nombreuses années à la rédaction de son Histoire naturelle générale et particulière avec la description du Cabinet du roi. Il s'agit d'une oeuvre monumentale, en 36 volumes, dont la publication commence en 1749 et s'achève en 1789, alors que Buffon est mort l'année précédente, le 16 avril 1788.
Toutefois, elle est continuée par Lacépède qui publie, à partir de 1788, huit volumes de plus, portant sur les quadrupèdes ovipares, les serpents, les poissons, les cétacés, et dont l'entreprise s'achève en 1804 portant à 44 le nombre de volumes.
     Le succès de l'oeuvre est très grand, au point de rivaliser avec ceux de l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert et de La Nouvelle Héloïse de Rousseau. Elle va connaître une cinquantaine de rééditions en oeuvre complète, entre 1749 et 1885. Ce qui a certainement séduit dans cette oeuvre de vulgarisation, rédigée dans une langue particulièrement travaillée, et tout le monde connaît le souci de Buffon pour le style dont il fait le sujet de  son discours de réception à l'Académie française, en 1753, c'est que le classement des faits de nature selon Buffon suit, en quelque sorte, un ordre "naturel" : "Abandonnant la classification de Linné, Buffon décrit les animaux selon l'ordre dans lequel un Européen du XVIIIe siècle pouvait les découvrir. Les animaux domestiques s'offrent les premiers au regard et à la connaissance. Ils sont décrits de l'extérieur et de l'intérieur, tels que les pratiquent les gens de la campagne et les aristocrates de retour sur leurs terres. Ils sont restitués dans leur existence, dans leur énergie vitale. Alors que les naturalistes s'attachaient au détail de la morphologie pour dresser une taxinomie, Buffon rend compte d'une vie animale pour saisir l'opération de la nature." comme l'écrit Michel Delon dans la présentation de l'oeuvre pour les Essentiels de la BnF.
Il commence son travail par l'exposition de la formation de la terre, puis l'étude de l'homme (trois volumes, 1749) puis douze volumes consacrés aux quadrupèdes (1753 à 1767) avant les neuf volumes sur les oiseaux (1770-1783) et les cinq volumes consacrés aux minéraux (1774-1789). C'est dans le volume sept (1758) que prend place la monographie consacrée au loup. Il occupe la première place, après une introduction qui situe les carnassiers (dont l'homme) dans l'économie générale de la Nature, laquelle procède toujours par destruction/création. Il est immédiatement suivi par la description du renard.





frontispice de l'Histoire naturelle

portrait de Buffon peint par Drouais, 1761, gravé par C. Baron pour servir de frontispice à l'édition du premier supplément, en 1774, à l'Histoire naturelle. Le cartouche porte l'inscription suivante : "Georges Louis Le Clerc, Comte de Buffon, intendant du jardin du Roy et des Académies Française et des Sciences, de celles de Londres, d'Edimbourg et de Berlin."



Le loup

      Le loup est l'un de ces animaux dont l'appétit pour la chair est le plus véhément ; et quoiqu'avec ce goût il ait reçu de la Nature les moyens de le satisfaire, qu'elle lui ait donné des armes, de la ruse, de l'agileté, de la force, tout ce qui est nécessaire, en un mot, pour trouver, attaquer, vaincre, saisir et dévorer sa proie, cependant il meurt souvent de faim, parce que l'homme lui ayant déclaré la guerre, l'ayant même proscrit en mettant sa tête à prix, le force à fuir, à demeurer dans les bois, où il ne trouve que quelques animaux sauvages qui lui échappent par la vitesse de leur course, et qu'il ne peut surprendre que par hasard ou par patience, en les attendant longtemps, et souvent en vain, dans des endroits où ils doivent passer. Il est naturellement grossier et poltron ; mais il devient ingénieux par besoin, et hardi par nécessité : pressé par la famine, il brave le danger, vient attaquer les animaux qui sont sous la garde de l'homme, ceux surtout qu'il peut emporter aisément, comme les agneaux, les petits chiens, les chevreaux ; et lorsque cette maraude lui réussit, il revient souvent à la charge, jusqu'à ce qu'ayant été blessé ou chassé et maltraité par les hommes et les chiens, il se recèle pendant le jour dans son fort, n'en sort que la nuit, parcourt la campagne, rôde autour des habitations, ravit les animaux abandonnés ; vient attaquer les bergeries, gratte et creuse la terre sous les portes, entre furieux, met tout à mort avant de choisir et d'emporter sa proie. Lorsque ces courses ne lui produisent rien, il retourne au fond des bois, se met en quête, cherche, suit la piste, chasse, poursuit les animaux sauvages, dans l'espérance qu'un autre loup pourra les arrêter, les saisir dans leur fuite, et qu'ils en partageront la dépouille. Enfin, lorsque le besoin est extrême, il s'expose à tout ; il attaque les femmes et les enfants, se jette même quelquefois sur les hommes, devient furieux par ces excès qui finissent ordinairement par la rage et la mort.
     Le loup, tant à l'extérieur qu'à l'intérieur, ressemble si fort au chien, qu'il paraît être modelé sur la même forme ; cependant, il n'offre tout au plus que le revers de l'empreinte, et ne présente les mêmes caractères que sous une face entièrement opposée : si la forme est semblable, ce qui en résulte est bien contraire ; le naturel est si différent, que non seulement, ils sont incompatibles, mais antipathiques par nature, ennemis par instinct.


loup gris


      Un jeune chien frissonne au premier aspect du loup, il fuit à l'odeur seule, qui, quoique nouvelle, inconnue, lui répugne si fort, qu'il vient en tremblant se ranger entre les jambes de son maître : un mâtin qui connaît ses forces, se hérisse, s'indigne, l'attaque avec courage, tâche de le mettre en fuite, et fait tous ses efforts pour se délivrer d'une présence qui lui est odieuse ; jamais ils ne se rencontrent sans se fuir ou sans combattre et combattre à outrance, jusqu'à ce que la mort suive. Si le loup est le plus fort, il déchire, il dévore sa proie. Le chien, au contraire, plus généreux, se contente de la victoire, et ne trouve pas que le corps d'un ennemi mort sente bon [c'est Buffon qui souligne], il l'abandonne pour servir de pâture aux corbeaux et même aux autres loups ; car ils s'entredévorent, et lorsqu'un loup est grièvement blessé, les autres le suivent au sang et s'attroupent pour l'achever.
      Le chien, même sauvage, n'est pas d'un naturel farouche ; il s'apprivoise aisément, s'attache et demeure fidèle à son maître. Le loup pris jeune se prive*, mais ne s'attache point, la nature est plus forte que l'éducation ; il reprend avec l'âge son caractère féroce, et retourne dès qu'il le peut, à son état sauvage. Les chiens, même les plus grossiers, cherchent la compagnie des autres animaux, ils sont naturellement portés à les suivre, à les accompagner, et c'est par l'instinct seul et non par éducation qu'ils savent conduire et garder les troupeaux.
     Le loup est, au contraire, l'ennemi de toute société, il ne fait pas même compagnie à ceux de son espèce : lorsqu'on les voit plusieurs ensemble, ce n'est point une société de paix, c'est un attroupement de guerre, qui se fait à grand bruit avec des hurlements affreux, qui dénote un projet d'attaquer quelque gros animal, comme un cerf, un boeuf, ou de se défaire de quelque redoutable mâtin. Dès que leur expédition militaire est consommée, ils se séparent et retournent en silence à leur solitude. Il n'y a pas même une grande habitude entre le mâle et la femelle ; ils ne se cherchent qu'une fois par an ; ils ne demeurent que peu de temps ensemble. C'est en hiver que les louves deviennent en chaleur : plusieurs mâles suivent la même femelle, et cet attroupement est encore plus sanguinaire que le premier ; car ils se la disputent cruellement, ils grondent, ils frémissent, ils se battent, ils se déchirent, et il arrive souvent qu'ils mettent en pièce celui d'entre eux qu'elle a préféré. Ordinairement elle fuit longtemps, lasse tous ses aspirants et se dérobe, pendant qu'ils dorment, avec le plus alerte ou le mieux aimé.
La chaleur ne dure que douze à quinze jours, et commence par les vieilles louves, celle des plus jeunes n'arrive que plus tard. les mâles n'ont point de rut marqué, ils pourraient s'accoupler en tous temps; ils passent successivement de femelles en femelles à mesure qu'elles deviennent en état de les recevoir ; [...]
* se priver = s'apprivoiser



Buffon insiste ensuite sur les différences entre chien et loup : "le loup et le chien n'ont jamais été pris pour le même animal sauf par les nomenclateurs en histoire naturelle qui ne connaissent la Nature que superficiellement", [vise naturellement Linné et son classement entre Canis lupus (loup) et Canis lupus familiaris (chien)] et il le prouve en constatant qu'il n'y a pas croisement entre les deux groupes. Daubenton explique ensuite que Buffon a essayé de croiser une louve captive dans sa propriété de Montbard avec son chien, sans résultat, sinon la mort de la louve "Quoique plus faible, elle était la plus méchante, elle provoquait, elle attaquait, elle mordait le chien, qui d'abord ne fit que se défendre, mais qui finit par l'étrangler." Cette affirmation sera révoquée en doute dans le dernier volumes des Suppléments, publié en 1789, qui fera état de plusieurs témoignages de croisement fertile entre chien et louve.
Buffon rapporte, avec un certain scepticisme, les témoignages des chasseurs sur le couple que formeraient louve et loup, et sur le loup s'occupant de sa progéniture : "je ne puis assurer ces faits, qui me paraissent même un peu contradictoires." contradictoires avec les préjugés, les formules langagières assurant des "bâtards" qu'ils sont "comme le loup qui ne connaît jamais son père" ? Alors que, sur d'autres points, la mise à bas ou le nombre de louveteaux par portée, il les accepte plus volontiers. Et il poursuit :








François Desportes

François Desportes (1661-1743),  La Chasse aux loups, 1725, Musée des Beaux-Arts de Rennes.

"Il préfère la chair vivante à la chair morte, et cependant il dévore les voieries les plus infectes. Il aime la chair humaine, et peut-être, s'il était le plus fort, n'en mangerait-il pas d'autre. On a vu des loups suivre les armées, arriver en nombre à des champs de bataille où l'on n'avait enterré que négligemment les corps, les découvrir, les dévorer avec une insatiable avidité ; et ces mêmes loups, accoûtumés à la chair humaine, se jeter ensuite sur les hommes, attaquer le berger plutôt que le troupeau, dévorer des femmes, emporter des enfants, etc. L'on a appelé ces mauvais loups, loups garoux [l'italique est de Buffon], c'est-à-dire loups dont il faut se garer.
On est donc obligé quelquefois d'armer tout un pays pour le défaire des loups. Les princes ont des équipages pour cette chasse qui n'est point désagréable, qui est utile, et même nécessaire. Les chasseurs distinguent entre jeunes loups, vieux loups et grands vieux loups [...] "
Suit un développement sur la chasse au loup.
Il conclut enfin par :
"Il n'y a rien de bon dans cet animal que sa peau ; on en fait des fourrures grossières, qui sont chaudes et durables. Sa chair est si mauvaise, qu'elle répugne à tous les animaux, et il n'y a que le loup qui mange volontiers du loup.  Il exhale une odeur infecte par la gueule : comme pour assouvir sa faim il avale indistinctement tout ce qu'il trouve, des chairs corrompues, des os, du poil, des peaux à demi tannées et encore toutes couvertes de chaux, il vomit fréquemment, et se vide encore plus souvent qu'il ne se remplit. Enfin, désagréable en tout, la mine basse, l'aspect sauvage, la voix effrayante, l'odeur insupportable, le naturel pervers, les moeurs féroces, il est odieux, nuisible de son vivant, inutile après sa mort."
     L'article de Buffon est suivi de la description du loup qu'a assurée Daubenton qui doute quelque peu que chien et loup ne soient pas de la même espèce (observation extérieure et intérieure, car il dissèque aussi et mesure tout rigoureusement), mais se dit convaincu par l'expérience de Buffon à cet égard. Il note au cours de sa description que "Les yeux étincelants du loup sont le signe qui dénote le plus sa férocité, ils animent la face [...]"
L'article de Daubenton est suivi d'illustrations de l'animal et de son squelette, puis complété par la "description de la partie du Cabinet qui se rapporte à l'histoire naturelle du loup". Il faut y ajouter la courte monographie du "loup noir" qui apparaît à la fin du volume 9, animal importé du Canada, dont Buffon fait une rapide description, pour le définir comme appartenant à la même espèce que le loup du volume 7, se demandant si sa plus petite taille ne serait pas la conséquence de sa captivité et non un trait de nature. Il lui accorde la même férocité qu'au loup gris.









Buffon illustré pour la jeunesse

Illustration de la monographie "Loup" dans Le Buffon illustré à l'usage de la jeunesse de A. de Beauchainais.

COMMENTAIRE

      L'Histoire naturelle va avoir une double postérité. Celle des scientifiques, élèves et/ou disciples de Buffon, Lamarck (1744-1829), Geoffroy Saint-Hilaire (1772-1844), Antoine-Laurent de Jussieu (1748-1836), Cuvier (1769-1832) ; celle des vulgarisateurs, à commencer par tous ceux qui vont adapter son Histoire naturelle pour des publics divers ; par exemple, A. de Beauchainais qui publie encore en 1861, réimprimé souvent, par exemple en 1896, un Buffon illustré à l'usage de la jeunesse, abrégé en ce sens qu'il ne reprend ni la partie anatomique due à Daubenton, ni le répertoire des composantes du Cabinet royal. En 1917, à son tour, Benjamin Rabier, le grand illustrateur, propose son Buffon, "le Buffon des familles". Et quoique les sciences naturelles aient beaucoup progressé au cours du XIXe siècle, c'est encore sur Buffon, longuement cité, que s'appuie Larousse pour rédiger l'article "loup" de son Grand Dictionnaire universel (Tome 10. L-MEMN).
Longtemps Buffon a occupé une place de choix dans les manuels de littérature, et il est aisé de comprendre pourquoi. Sa rédaction est, en effet, extrêmement évocatrice de la manière dont sont perçus, en son temps, les animaux qu'il met vraiment en scène.
La monographie du loup occupe la première place dans l'évocation des carnassiers, ce qui rappelle qu'il est, en Europe, l'animal considéré comme le plus dangereux. Par comparaison, le lion n'apparaît qu'au début du volume 9. En règle générale, Buffon va du plus familier au plus exotique dans ses exposés.
Le naturaliste inscrit son "personnage" à la fois dans l'observable (ce qu'il a pu, lui-même, remarquer chez les animaux en captivité à Montbard, et ce que lui apportent les récits des chasseurs) et dans le discours traditionnel, puisé dans une importante documentation livresque qui relève souvent plus de l'imaginaire que du réel, qu'il lui arrive, certes, de corriger, mais pas toujours.



illustration

Illustration de l'Histoire naturelle, Buffon, 1758.


La monographie progresse de la "faim", moteur premier des activités du loup à la férocité (le loup n'est pas sociable / le loup peut même être anthropophage, et il le serait toujours si l'homme lui faisait moins peur) pour aboutir au caractère "nuisible" de l'animal, justifiant ainsi la nécessité de son extermination. Mais il écarte la légende des loups garous (hommes pouvant se changer en loup) pour rattacher le vocable à un comportement particulier de loups "mangeurs d'hommes", l'appuyant sur une étymologie fantaisiste (garou = dont il faut se garer) au regard de laquelle celle que propose Littré paraît bien plus solide; il écarte de même le proverbe "Les loups ne se dévorent pas entre eux", en rapportant la manière dont les loups achèvent un congénère blessé et le dévorent.
Il est à noter que l'animal est toujours considéré dans ses relations avec l'homme. Même sa faim inextinguible est le résultat de la guerre que lui mènent les hommes. Le premier paragraphe décrivant les activités du loup est composé de quatre longues phrases dans lesquelles les verbes sont essentiels. Les premiers définissent l'activité de base du loup : "trouver, attaquer, vaincre, saisir et dévorer sa proie". La deuxième étape consiste à attaquer les troupeaux, de jour. La riposte de l'homme va l'inciter à poursuivre ses attaques de nuit. Chaque étape augmente sa férocité, d'abord les petits animaux, puis le troupeau entier dans la bergerie, enfin dans les cas extrêmes, les femmes, les enfants, voire les hommes. Le paragraphe se termine sur "rage" et "mort", comme si la faim jamais assouvie du loup était responsable de la rage dont il est, de fait, un des vecteurs.
Il est difficile de séparer ici ce qui relève de l'imaginaire, le loup comme "créature dévorante", de la réalité, le prédateur des élevages compte-tenu du recul des forêts et des zones sauvages. Compte tenu aussi, comme le note Michel Pastoureau, d'hivers particulièrement rigoureux et d'une famine endémique entre le XVe et le milieu du XVIIIe siècles : "Tous les documents d'archives, tous les registres paroissiaux, toutes les chroniques l'affirment et le confirment : sous l'Ancien Régime, lorsque certaines circonstances sont réunies — hivers interminables, famines, épidémies, guerres — les loups attaquent les humains et mangent les cadavres des soldats." (Le Loup. Une histoire culturelle, Seuil, 2018)
Après avoir illustré le comportement du loup, Buffon va le comparer au chien, puisque leur apparence les rend proches (surtout quand il s'agit de mâtins ou autres molosses), pour faire ressortir les différences, en particulier ce qui relève de la sociabilité soit avec l'homme, soit avec les animaux de la même espèce. Mais la description des comportements est fortement marquée d'affectivité : le chien est courageux, "généreux", il ne mange pas le cadavre de son ennemi contrairement au loup et les hurlements du loup sont "affreux". Le loup ne se "socialise" que pour attaquer (emploi du vocabulaire militaire), il est par nature, "solitaire", tant et si bien que même l'époque du rut n'est pas propice à la vie en groupe. Les loups se battent et s'entretuent pour s'approprier une femelle,  de même qu'ils vont couvrir les unes après les autres toutes les femelles disponibles, ce que dément la zoologie contemporaine, mais qui entre bien dans l'imaginaire de la férocité et que Buffon a sans doute puisé dans le Livre de chasse de Gaston Phébus (ou Fébus), comme il y a puisé le choix de la louve, ainsi raconté dans ce manuscrit du XIVe siècle (entre 1387 et 1389) : "Puis elle gratte du pied et éveille celui qui lui semblera l'aimer le mieux et avoir le plus souffert pour elle. [...] Et c'est vérité que la louve se prend au plus méchant. Car parce qu'il a fatigué et jeûné plus que les autres, il est plus pauvre, plus maigre et plus misérable, et c'est la raison pourquoi on le dit."
Buffon n'oublie pas de rappeler l'instinct maternel de la louve qui défend ses petits "de toutes ses forces et même avec fureur".
Ainsi, Buffon nous en apprend-il moins sur le loup lui-même que sur le regard que l'homme porte sur l'animal. Il est le parangon de la "férocité" (<latin "ferus" = bête fauve) : son instinct le pousse à attaquer. Il "déchire, il dévore", il est "furieux", "sanguinaire". A la saison des amours, les mâles se disputent une femelle "cruellement, ils grondent, ils frémissent, ils se battent, ils se déchirent" ; la succession des quatre verbes aux sonorités violentes (allitérations en "r" / asonances aigües des "i"), sans négliger l'adverbe "cruellement",  imprègne la phrase elle-même de férocité. Comment ensuite ne pas avoir peur d'un tel animal ?  Quelques années après, cette peur se concrétisera dans la "bête du Gévaudan" qui sévira de 1764 à 1767 et dont les gazettes s'empareront largement.

Buffon fait donc droit à la peur du loup qui imprègne la société, lui fournit des raisons "objectives" de l'éprouver, puisque le loup de cette monographie est un animal extrêmement dangereux, mais il développe aussi les recours existant dans la chasse et les pièges avec l'espoir de s'en débarasser, comme les Anglais "qui prétendent en avoir purgé leur île". La célébrité de cette oeuvre dans la longue durée, la réputation fondée du naturaliste, en ont fait un des relais essentiels dans la propagation de la peur du loup, puisque, de fait, l'animal ainsi dessiné ne différait guère de celui des contes, des comptines, et de nombreuses fables. La conclusion, "[...] désagréable en tout, la mine basse, l'aspect sauvage, la voix effrayante, l'odeur insupportable, le naturel pervers, les moeurs féroces, il est odieux, nuisible de son vivant, inutile après sa mort." avec l'accumulation de ses dix adjectifs dépréciatifs fait du loup l'incarnation du mal et, comme il a été spécifié, que rien ne peut changer le "naturel" du loup, il n'y a rien de mieux à faire que de s'en débarasser.
Fréron n'avait pas tort de noter, après la publication du 6e volume, en 1757, dans L'Année littéraire : "M. de Buffon [...] ne dit que ce qu’on sait, que ce qu’on trouve partout, mais c’est avec tant d’esprit qu’on croit l’entendre dire pour la première fois."





A découvrir
: l'oeuvre de Buffon, sur Gallica, disponible du tome 1 à 15
A lire : deux articles de Maëlle Levacher consacrés à l'écriture de Buffon et tout à fait passionnants :"Les lieux communs dans l'Histoire naturelle de Buffon : rhétorique judiciaire, rivalité dans la réécriture et compromis épistémologique" (2010) "Buffon et la chenille de Vétillart : un cas de manipulation de source" (2014).



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