César Cascabel, Jules Verne, 1890

coquillage






édition Hetzel in-8

Première de couverture de l'édition Hetzel in-folio, illustrée par George Roux et mise en vente en novembre 1890.


Ce n'est sans doute pas le plus connu des romans de Jules Verne, et c'est très dommage, car c'est une histoire entraînante, dont les personnages sont gentiment sympathiques, qui déborde d'un humour beaucoup plus visible que dans les autres oeuvres de l'écrivain, et qui est, en même temps qu'un éloge, un hommage rendu aux saltimbanques.

Contexte

Depuis 1872, Jules Verne et sa famille sont installés à Amiens, ville dont son épouse est originaire. Pendant plus de quinze ans, la ville est davantage un port d'attache pour l'écrivain qu'une véritable résidence. Il voyage beaucoup, sur mer, en particulier, ayant acquis grâce au triomphe de l'adaptation théâtrale du Tour du monde en quatre vingt jours, un petit yacht en 1874, qui est remplacé en 1877, par un navire plus conséquent avec un équipage de dix hommes. C'est un temps de belles croisières.
Mais l'année 1886 va mettre un terme à cette existence dispendieuse, d'autant plus qu'il a aussi à charge la famille de son fils Michel, et les dettes que ce dernier accumule avec régularité. Les ventes sont en baisse, et il faut vendre le Saint-Michel III. Le 9 mars de la même année, le fils de son frère Paul, Gaston Verne, tire deux coups de feu sur l'écrivain qui est blessé à la cheville. La balle ne pourra être retirée et Verne va désormais se déplacer avec une canne, en boitant. Le 17 mars, Jules Hetzel décède, ce qui est une nouvelle souffrance pour lui. Le voilà assigné à résidence, en quelque sorte, car la cheville blessée s'ajoute au diabète et aux paralysies faciales, qui l'affectent depuis sa jeunesse, quand il est hypertendu, ce qui lui arrive souvent. Mais Verne a de la ressource, contraint de borner son horizon à Amiens, il décide de s"occuper de la ville, et pour cela de devenir conseiller municipal. Il rejoint, en 1888, la liste du maire sortant, Frédéric Petit, radical socialiste. Ce n'est pas qu'il en partage les idées, mais il sait qu'il sera réélu en raison de sa gestion, largement approuvée par les Amiénois. Il est donc lui aussi élu et sera réélu régulièrement pendant plus de dix ans. Il siège à la commission des spectacles, et a aussi en charge la surveillance des forains. Il pousse vivement le projet de construction d'un cirque en dur. Ce dernier est inauguré le 23 juin 1889.
Ainsi le roman naît-il dans une période difficile où l'écrivain doit réajuster sa manière de vivre, renoncer à des activités qui avaient été une source de bonheur, voyager, naviguer ; pleurer des êtres qui ont été très proches et très aimés, la "folie" de Gaston (il finira sa vie dans un hôpital psychiatrique), la disparition de Hetzel avec lequel il avait travaillé pendant plus de vingt ans, la mort de sa mère en février 1887.
Sur bien des plans, César Cascabel apparaît comme un roman compensatoire. Le bourgeois immobilisé s'offre le plaisir (et cela se sent) de l'aventure, du voyage (et quel voyage !) et du spectacle dans ses composantes les plus originaires : une petite troupe ambulante qui divertit à peu de frais des populations ravies de leurs exploits. Par la même occasion, il invente une famille de "rêve", soudée autour du père, malgré, ou à cause justement, de ses extravagances.




Van Gogh

Vincent Van Gogh (1853-1890), Les roulottes, campement de bohémiens aux environs d'Arles, 1888 (Musée d'Orsay)



Que de gens ont parfois rêvé d’un voyage accompli dans un coach-house, à la façon des saltimbanques ! N’avoir à s’inquiéter ni des hôtels, ni des auberges, ni des lits incertains, ni de la cuisine plus incertaine encore, lorsqu’il s’agit de traverser un pays à peine semé de hameaux ou de villages ! Ce que de riches amateurs font communément à bord de leurs yachts de plaisance, avec tous les avantages du chez-soi qui se déplace, il en est peu qui l’aient fait à l’aide d’une voiture ad hoc. Et pourtant la voiture, n’est-ce pas la maison qui marche ? Pourquoi les forains sont-ils les seuls à connaître cette jouissance « de la navigation en terre ferme » ?
En réalité, la voiture du saltimbanque, c’est l’appartement complet y compris ses chambres et son mobilier, c’est le « home » roulant, et celui de César Cascabel répondait bien aux exigences de cette vie nomade.
La Belle-Roulotte — ainsi se nommait-elle, comme s’il se fût agi de quelque goélette normande, et soyez assurés qu’elle justifiait cette appellation, après tant de pérégrinations diverses à travers les États-Unis.
[...]
La Belle-Roulotte reposait sur quatre roues. Munie de bons ressorts d'acier, elle unissait la légèreté à la solidité. Soigneusement entretenue, savonnée, frottée, lavée, elle faisait resplendir ses panneaux revêtus de couleurs violentes, où le jaune d'or se mariait agréablement au rouge cochenille, étalant aux regards cette raison sociale déjà célèbre : Famille César Cascabel.

César Cascabel, début du chapitre III, "La Sierra Nevada"






itinéraire américain

George Roux, carte illustrant la première partie du roman.

Voir les deux cartes.

Le roman

publié d'abord en feuilleton dans  Le Magasin de récréation et d'éducation (Janvier, octobre 1890), puis en deux volumes in-18 (juillet et novembre 1890) et enfin dans un volume in-folio, illustré de 85 dessins de George Roux, 26e volume des Voyages extraordinaires, en novembre 1890, le récit se développe sur deux parties correspondant aux deux grandes étapes du parcours de la famille Cascabel.
La famille :
César Cascabel, 45 ans, son épouse Cornélia (lutteuse émérite et éventuellement diseuse de bonne aventure), 40 ans et leurs trois enfants, Jean, 19 ans (jongleur, mais bien davantage désireux d'apprendre, de s'instruire et d'échapper à la condition de saltimbanque), Alexandre, dit Sandre, 12 ans (acrobate) et Napoléone, 8 ans (danseuse de corde). Fait aussi partie de la famille, Ned Harley dit Clou-de-Girofle, 35 ans, Américain (clown et bonimenteur). La troupe est complétée de deux chiens, Marengo et Wagram, d'un singe, John Bull, d'un perroquet, Jako, et de deux chevaux, Vermout et Gladiator. Aux haltes tout ce petit monde s'entraîne:
"Tour à tour, M. et Mme Cascabel soulevaient des poids à bras tendus et jonglaient avec des haltères ; Sandre se retrempait dans des dislocations et contorsions dont il avait la spécialité ; Napoléone se hasardait sur la corde tendue entre deux chevalets et déployait ses grâces de danseuse, tandis que Clou paradait devant un public imaginaire."
Le troupe joue aussi la pantomime, en particulier Les brigands de la Forêt-Noire, pièce dont César Cascabel est l'orgueilleux auteur et qui en est "à sa trois mille cent soixante-dix-septième représentation", en juillet 1868, lorsqu'elle est présentée au public de Perm (Russie)
L'aventure :
Après vingt ans de pérégrination sur les routes des Etats-Unis, la famille a accumulé un petit pécule ("près de deux mille dollars, soit dix mille francs") et César comme Cornélia ne rêvent que de rentrer en France, mais leur projet de prendre le bateau à New York va être contrecarré. Que faire ? César dont le héros est Napoléon Ier (admiration qui alimente une virulente rancoeur à l'encontre des "English"), pour lequel chacun sait qu' "impossible n'est pas français", décide de regagner la France, via la Sibérie, en traversant le détroit de Bering (Behring), refaisant à rebours ce qui est peut-être la route antique du peuplement du continent américain. Et l'aventure commence qui conduit la roulotte et ses occupants de Sacramento (après un détour par la Sierra Nevada qu'ils ne franchiront pas) à Port-Clarence, port sur le détroit où ils attendront la formation du pont naturel, la glaciation du détroit, pour rejoindre la Sibérie.


Sur la frontière entre la Colombie britannique et l'Alaska, deux compagnons se joindront à eux, un jeune Russe, Serge, qu'ils sauvent d'une attaque de bandits et la jeune fille indienne, Kayette, qui a donné l'alerte.
Ils quittent Sacramento le 15 février 1867 et parviennent à Port Clarence le 5 septembre, "soit dix-sept cents lieues faites, en sept mois, à travers l'Ouest-Amérique" (et en 16 chapitres) ; ils en repartent le 21 octobre, lorsqu'il semble bien assuré que le détroit est devenu un "icefield", comme le dit le narrateur, en direction de Numana sur le territoire asiatique. La seconde partie commence alors.
Le choix de l'année 1867 s'explique sans doute par le fait que c'est cette année-là que les USA achètent le territoire de l'Alaska à la Russie, et en prennent possession, ce qui va jouer son rôle dans l'aventure des audacieux forains.



La seconde partie (15 chapitres, dont le dernier est davantage un épilogue) va conduire toute la troupe, M. Serge ayant décidé de poursuivre sa route avec eux, de Port-Clarence à Perm sur le versant occidental de l'Oural. Bien sûr, ce ne sera pas sans de multiples péripéties, tragiques, comiques, effrayantes, réconfortantes. Comme dans la première partie, la durée est indiquée par les dates qui jalonnent l'épopée, tournant parfois au journal de bord, "Pendant les 2, 3, 4, 5 et 6 novembre, rien de nouveau, si ce n'est que le vent montrait une tendance à se calmer en remontant un peu vers le nord." (II, 3).
Partis de Port-Clarence le 21 octobre 1867, ils atteignent enfin Perm au début le 20 juillet 1868.
Le dénouement est théâtral à tous les sens du terme, puisqu'il prend la forme d'une véritable pièce de théâtre jouée par la troupe de César Cascabel avec l'aide, involontaire, des bandits, et celle, volontaire, de cosaques jouant parfaitement le rôle de gendarmes ; et théâtral aussi puisqu'il y faut un deus ex machina, en l'occurrence le tsar Alexandre II et sa mansuétude. Peut-être Jules Verne s'est-il souvenu des remarques du Prince Nicolaï Orloff (ambassadeur de Russie à Paris de 1870 à 1882) sur Michel Strogoff.
Le chapitre XIV qui correspond à ce dénouement est le plus allègre du récit. Le narrateur y déploie une verve de bonimenteur pour vanter les mérites de la pièce proposée, "la pièce qui portait un titre aussi neuf qu'alléchant : Les Brigands de la Forêt-Noire, était une oeuvre remarquable." Mais ce boniment tout imprégné d'ironie baigne en même temps dans la connivence. Le spectacle dans sa naïveté, dans son accumulation de clichés, vaut malgré tout par l'énergie, la passion de ses acteurs, par leur amour justement de la scène, du spectacle, du public.
Le goût du spectacle, et du spectacle aussi spectaculaire que possible, de Verne y transparaît tout autant que sa tendresse à l'égard de ces sans grade qu'en sont les forains, avec leurs animaux, leur courage, leur entêtement à poursuivre une vie souvent difficile, pauvre, parfois misérable, leurs costumes fanés, avec pour compensation la magie qu'ils savent faire naître pour un soir avec trois fois rien.
Ce voyage extraordinaire, "l'un des plus surprenants de la collection des Voyages extraordinaires" conclut le narrateur, n'est pas seulement un parcours géographique, avec ses paysages étonnants, et humain, avec les peuplades croisées qui vont des étonnants peaux-rouges plus habiles que des gens de cirque à jongler, faire des acrobaties, aux "sauvages" des îles Liakhov, en passant par les Esquimaux d'Alaska et les Iakoutes de Sibérie qui, pour être bien différents, sont de bien braves gens, c'est aussi une leçon de courage et de résistance que, peut-être, Jules Verne se donne à lui-même. Car César Cascabel, avec son manque d'instruction, ses préjugés, son entêtement, son obstination, est digne d'éloge et d'admiration. Rarement abattu, même par le pire, il est celui qui fait dire au narrateur : "En vérité, il en est de l'âme comme du fer. Sous les coups répétés, elle se contracte, elle se forge, elle devient plus résistante." (I, 4)
Et de fait, son esprit agile a plus d'une fois l'occasion, au cours de ce long voyage, de trouver la solution qui les sortira, lui et les siens, des mauvais pas dans lesquels ils se trouvent pris. Il est par ailleurs d'une honnêteté sans défaut, comme aussi d'une générosité qui lui fait accueillir et aimer ceux qui ont besoin d'aide, comme Clou-de-Girofle ou la jeune Kayette. Il est à lui seul une leçon de vie.
Peut-être, Verne espérait-il par ce personnage auquel il a donné le nom d'un vrai forain, connu à Amiens, fournir à ses lecteurs des raisons d'être plus justes, moins méprisants, à l'égard des gens du voyage que l'on veut bien applaudir mais pas accueillir.



George Roux

George Roux, la dernière des 12 illustrations en chromotypographie : l'annonce du spectacle à Perm, avec John Bull juché en haut de l'affiche en cyrillique. L'affiche, conçue par César Cascabel (II, 13), proclame les talents "en tous genres" —c'est son leit motiv— des artistes et de leur production.





A lire
: le roman qui, malheureusement, ne se trouve plus en librairie. En compensation, de nombreuses versions sont disponibles sur la toile, celle de l'édition originale à la BnF, est la plus agréable.
Si l'on préfère, le récit est disponible sur le précieux site de Littérature-audio.



Accueil               Jules Verne