Sorcières : Properce et Ovide

coquillage


AVERTISSEMENT : parler de "sorcières" à propos des écrits de l'antiquité n'est pas exactement adéquat. Le terme n'apparaît en français qu'au XIIe siècle, issu d'une forme latinisée sorcerius, elle-même issue du latin populaire *sortarius = diseur de sorts, désignant d'abord une sorte de devin.
Mais les caractéristiques des personnages créés au Ier siècle av. J.-C. jouent un grand rôle dans la construction de la figure de la sorcière qui perdure jusqu'à nos jours, d'où l'emploi anachonique du mot.




Properce et Ovide sont contemporains et, semble-t-il, amis. Properce (Sextus Aurelius Propertius) est né, probablement, vers 47 av. J.-C. et mort très jeune vers 17/16 av. J.-C. Il fut le protégé de Mécène. Il reste de lui quatre livres d'élégies. Ce sont, dans l'ensemble, des poèmes d'amour, quoique dans le Livre IV se rencontrent aussi d'autres thématiques. Ils célèbrent la femme aimée, Cynthia, en laquelle il est assez vain de chercher un être réel ; il s'agit davantage d'un modèle féminin, sinon un idéal, et peut-être aussi une représentation de la poésie, dans la mesure où comme l'ont fait remarquer les commentateurs, le nom de Cynthia se rattache au mont Cynthe (Kyntios), point le plus élevé de l'île de Délos, lieu de naissance d'Apollon.
Dans la 5e élégie du livre IV, Properce donne la parole au poète amoureux. Il raconte comment il a surpris une vieille femme tentant de pousser son aimée dans les voies de la prostitution.





PROPERCE, ELEGIE V

CONTRE LA CORRUPTRICE ACANTHIS (Lena Acanthis)
traduction de M. Grenouille, Panckoucke, 1834

CORRUPTRICE infâme ! que la terre couvre de ronces ton affreux tombeau ; que ton ombre, dévorée par la soif, éprouve le supplice que tu redoutes1 ; que les Mânes ne veillent point sur tes restes, et que Cerbère, vengeur de tes crimes, épouvante de ses aboiements faméliques tes membres impurs ! Tu aurais su plier aux lois de Vénus le farouche Hippolyte2 ; fléau continuel de l'union la plus vive, tu aurais forcé Pénélope elle-même à oublier son Ulysse et à céder aux désirs effrénés d'Antinoüs3. Ordonne, et l'aimant n'attirera plus le fer, et l'oiseau déchirera lui-même son propre nid. Qu'Acanthis ait mêlé dans une fosse les herbes des tombeaux, et soudain un torrent ravagerait tout dans la campagne. Par son art audacieux, elle dirige à son gré la lune, et rôde pendant la nuit sous la forme d'un loup funeste ; par ses intrigues, elle pourrait aveugler le plus vigilant des époux. C'est pour ma perte qu'elle a déchiré de ses ongles la tête d'une corneille, consulté le vol de la chouette, et recueilli la liqueur que distille une jument quand elle est pleine4.
Couvrant de belles paroles ses desseins pervers, elle enflammait un jeune coeur par ses insinuations perfides, et elle frayait à l'innocence la route difficile du vice. «Doroxanium5, disait-elle, si tu veux les trésors que recèlent les rivages d'Orient, ou la précieuse coquille dont s'enorgueillit la mer de Tyr6 ; si tu désires les tissus de Cos, patrie d'Eurypyle, ou la tapisserie antique qui décorait les palais d'Anale, ou les raretés célèbres que nous envoie Thèbes aux cent portes, ou les vases magnifiques que le Parthe prépare ; dédaigne la constance, méprise les dieux, triomphe par le parjure, et brise les lois d'une sotte pudeur. Feindre un mari te fera rechercher davantage. Diffère, sous mille prétextes, la nuit qu'on sollicite, et l'amour n'en sera que plus vif et plus empressé.
Si un amant a dérangé ta chevelure dans son utile colère, fais-lui acheter la paix à force de présents. Quand il aura enfin payé au poids de l'or la promesse du bonheur, prétexte encore les fêtes d'Isis et la chasteté qu'elles réclament.
Qu'Iole te rappelle les ides d'avril, qu'Amyclée rebatte à ses oreilles les ides de mars, comme le jour heureux qui t'a vue naître.
Ton amant est-il à tes genoux ? écris un rien sur ta toilette, et si ta ruse le fait trembler, il est à toi. Mais que ton cou lui offre toujours la nouvelle empreinte de quelque baiser, qu'il attribuera sans doute à une lutte voluptueuse. Surtout n'imite point la bassesse de Médée, qui dépose un juste orgueil pour suivre et supplier la première l'ingrat Jason ; préfère plutôt Thaïs, cette courtisane adroite et intéressée, qui trompe, dans Ménandre, jusqu'aux valets les plus fripons7.
Adopte les moeurs de ton amant. S'il chante, imite-le, partage son ivresse, et marie à sa voix tes accents.
Que ton portier veille pour le prodigue ; mais quand un amant frappe les mains vides, qu'il dorme sans rien entendre sous de fidèles verrous. Ne rejette ni le soldat grossier qui n'est point fait pour l'amour, ni le matelot aux mains endurcies, s'ils t'apportent de l'or ; ni l'esclave étranger, qui a vu, au milieu du Forum, un écriteau pendre sur sa poitrine, et la craie qui couvrait ses pieds appeler autour de lui les acheteurs. Ne regarde que l'or et jamais la main qui le donne. Que te serviront des vers ? Ce sont paroles inutiles ; et si un amant t'offre ses chants sans y joindre des présents plus solides, reste sourde aux accords d'une lyre que l'argent ne rehausse pas.
Profite de ta jeunesse, de ta fraîcheur, des belles années qu'épargnent les rides, et crains que le lendemain n'efface déjà quelque chose à ta beauté. J'ai vu la rose de Pestum, qui promettait encore de longs parfums, se flétrir au souffle du Notus en une matinée." Acanthis corrompait ainsi le coeur de ma Cynthie, lorsque déjà l'on pouvait compter ses os à travers sa peau décharnée. Aujourd'hui, Vénus mon unique reine, reçois en actions de grâces sur ton autel le sacrifice d'une tendre colombe. J'ai vu une toux opiniâtre gonfler le cou ridé d'Acanthis, le sang et la bile souiller tour-à-tour ses dents cariées, et son âme impure s'exhaler du grabat héréditaire, tandis que le foyer étroit et glacé en frémissait d'horreur. Sa pompe funèbre, ce fut les bandelettes qui attachaient quelques cheveux rares et ignorés, un vieux bonnet décoloré par les ans et la poussière, et cette chienne, trop vigilante pour mon malheur, quand j'essayais de soulever furtivement un odieux verrou.
Donnez pour tombeau à l'infâme une amphore vieille et fêlée, et qu'un figuier sauvage pèse sur sa triste dépouille. Vous qui aimez, n'épargnez point les pierres à son tombeau, ni les malédictions à ses cendres.

Le texte original et sa traduction à retrouver sur Gallica.





1
. la périphrase fait d'Acanthis, comme Dipsas, une ivrognesse.


2. Hyppolyte : fils de Thésée, voué à la déesse vierge, Diane (Artémis), cf. Phèdre.


3. Pénélope modèle de fidélité conjugale dans l'Odyssée. Antinoüs, un des prétendants.


4
. toutes activités prêtées aux magiciennes de Thessalie, y compris les conjurations et la fabrication de potions. La transformation en loup est sans doute appelée par la proximité entre "lupo" le loup, "lupa", la louve mais aussi la prostituée ; sans négliger que loup et chien sont les animaux favoris d'Hecate, déesse des magiciennes.


5
Doroxianum est le nom d'un fleuve de l'Inde qui roulait des sables d'or.


6
. la périphrase désigne le murex trunculux dont se tirait la pourpre de Tyr, la plus belle aux yeux des Romains.


7
. Thaïs est une courtisane grecque du IVe siècle av. J.-C. qui aurait séduit Ménandre (le dramaturge), Alexandre le grand, et finit par épouser un pharaon égyptien.




COMMENTAIRE

Le personnage est d'abord défini par sa fonction : la corruption (Lena= entremetteuse / proxénète) ; la malédiction du poète (en 4 termes : tombeau non entretenu, soif inextinguible, divinités infernales insoucieuses de l'âme, aboiements de Cerbère) souligne la gravité de l'accusation tout autant que sa colère. La fin du poème en reprend les termes et souligne encore plus fortement la vieillesse et la triste fin du personnage.
Il est ensuite précisé par ses actions, mais des actions de l'ordre de la supposition, sa méchanceté est telle que les pires événements, ou les plus impossibles lui sont attribués : détourner Hippolyte de la virginité (il s'était, selon la légende, voué à Artémis, la déesse vierge et avait repoussé les avances de Phèdre qui, elle, se définissait selon Racine par ces mots "C'est Vénus tout entière à sa proie attachée"), détourner Pénélope de sa fidélité à Ulysse pour la faire céder à l'un des prétendants, Antinoüs, celui qu'elle haïssait le plus pour son arrogance et son caractère débauché ; changer l'ordre de la nature, bouleverser le climat par des actes qui impliquent à la fois la manipulation des herbes (simples) et des morts (ingrédients pris dans les tombeaux) ; gouverner la lune et se métamorphoser en animal ; elle produit des "charmes" à l'aide d'oiseaux, la corneille, la chouette, ou d'ingrédients douteux (hippomane : sécrétions du vagin d'une jument pleine ou en rut — cela dépend des explications).
Or toutes ces actions sont attribuées, traditionnnellement à la magie (métamorphoser esprits et corps sans autre recours que la volonté de le faire) et plus tard, à la sorcellerie (par l'intermédiaire de charmes et autres potions dont les ingrédients doivent croiser les mondes du vivant et de la mort, de la nature et de l'artifice)
Enfin est précisé, après les propositions d'Acanthis à Cynthie, sa vieillesse "on pouvait compter ses os à travers sa peau décharnée".
Il est difficile de décider si les imputations de "magicienne" pour la vieille corruptrice sont une réalité à laquelle croit le jeune homme qui s'exprime, ou si elles ne naissent que de sa fureur, laquelle est à la mesure de son inquiétude, car l'argument du "Carpe diem" en même temps que celui de la fortune à assurer n'est pas à négliger puisque la jeune femme est vraisemblablement une courtisane.
Par ailleurs, mais c'est beaucoup plus clair chez Ovide, l'accusation de "magie" permet au poète de ne pas se mettre en cause dans le possible changement de Cynthie.




Jean Baptiste Vinchon

Auguste Vinchon (1789- 1855), Properce et Cynthie à Tivoli, vers 1815.



Ovide, dans Les Amours, dont les trois livres sont composés d'élégies, rivalise avec son ami Properce en consacrant la plus longue d'entre elles, I, 8 (114 vers)  à la visite d'une entremetteuse auprès de la jeune femme qu'il aime. Si la jeune femme de Properce se nomme Cynthia, celle d'Ovide porte le nom de Corinne, un nom qui est aussi lié à la poésie, puisque c'est celui d'au moins deux poétesses grecques.
La situation et les caractères sont similaires à ceux de Properce, mais l'ironie est plus évidemment présente.



OVIDE, LES AMOURS, I, 8
traduction de Henri Bornecque revue par Jean Pierre Néraudau

Il existe (écoutez vous qui voulez connaître une entremetteuse), il existe une vieille femme nommé Dipsas1. Sa conduite l'a fait ainsi nommer ; jamais sans avoir bu elle n'a vu la mère du noir Memnon sur son char couleur de rose. Savante dans les arts magiques et dans les incantations d'Ea, elle fait, par son art, remonter les fleuves vers leur source. Elle sait bien la vertu des herbes, celle des fils s'enroulant au rouet qui tourne, celle du liquide de la cavale en chaleur. Elle n'a qu'à vouloir, et le ciel dans toute son étendue se voile de nuages épais, qu'à vouloir, et la voûte céleste resplendit d'un jour clair. J'ai vu, m'en croirez-vous ? les astres prendre la couleur du sang ; le visage de la lune était rouge de sang. Je la soupçonne, métamorphosée, de voler à travers les ombres de la nuit et de revêtir de plumes son vieux corps2 ; je la soupçonne et c'est le bruit qui court. Dans chacun de ses yeux brille une double pupille et des rayons de feu sortent de cette double pupille. Elle évoque de leur tombeau bisaïeux et trisaïeux, et ses longues incantations savent ouvrir la masse de la terre.
Elle s'est proposée de souiller des amours pudiques, et, malgré son infamie, l'éloquence ne manque pas à sa langue coupable. Le hasard m'a rendu témoin de ses leçons (une porte à deux battants doubles me cachait) ; voici ses conseils :
"Sais-tu, ma beauté, qu'hier tu as plu à un jeune homme riche ? Il a été cloué sur place et ne pouvait détacher ses regards de ton visage. Et à qui ne plairais-tu pas ? En beauté, tu ne le cèdes à personne. Malheureusement ta parure n'est pas en rapport avec tes charmes. Je voudrais te voir aussi fortunée que tu es belle entre les belles. Et moi, si tu deviens riche, je cesserai d'être pauvre. L'Etoile de Mars, en opposition, t'étais défavorable et t'a nui: Mars a disparu ; maintenant paraît Vénus, heureux présage pour toi ! Son arrivée t'est propice. Vois à quel point ! Un riche amant t'a désirée et songe à te donner ce qui te manque. J'ajoute que sa beauté est comparable à la tienne ; s'il ne voulait te payer, il mériterait qu'on le payât."
A ces mots la belle rougit. "La pudeur sied à la blancheur du teint ; mais elle n'est utile que si elle est feinte ; sincère, elle est presque toujours nuisible. Quand tes yeux seront modestement baissés sur ton sein, ne les porte sur personne qu'à proportion de ce qu'on t'offrira. Peut-être les grossières Sabines, lorsque Tatius régnait, n'auraient pas voulu se donner à plusieurs hommes. Aujourd'hui Mars anime les courages dans des guerres lointaines et c'est Vénus qui règne sur la ville de son cher Enée. Les jolies femmes s'amusent ; la femme vertueuse est celle qui n'a reçu aucune proposition ; même elle en fait la première, si elle n'est pas novice. Les plis des rides que les prudes portent au front, secoue-les, tu en verras tomber mille crimes. Pénélope éprouvait au moyen d'un arc la vigueur de ses prétendants ; et c'est pour déceler la force de leurs reins qu'elle avait cet arc de corne3.
Le temps passe à notre insu ; il vole et nous échappe et l'Année fuit rapidement sur ses chevaux lancés à toute bride. L'airain brille à l'usage ; une belle robe demande à être portée ; une demeure abandonnée se dégrade plus vite sous l'action salissante des moisissures ; la beauté, qui repousse l'amour, se ternit parce que nul n'en profite. Et, pour résultat, ce n'est pas assez d'un ou de deux amants. Avec beaucoup le profit est plus sûr et ne suscite plus l'envie 4. C'est dans un troupeau que les loups au poil blanc cherchent une proie abondante.
Dis-moi : que te donne ton poète, sinon des vers nouveaux ? De cet amant que je te propose, tu récolteras des milliers de sesterces. Le dieu des poètes lui-même est tout brillant dans sa robe d'or ; elle est en or, la lyre dont il pince les cordes harmonieuses. Celui qui te donnera des cadeaux qu'il soit plus grand que le grand Homère ; crois-moi, c'est avoir de l'esprit que de donner. Ne dédaigne même pas l'homme qui a payé sa liberté : "un pied marqué de craie", c'est une injure, pas autre chose. Et ne te laisse pas éblouir par les images de nombreux ancêtres garnissant tout l'atrium. Emporte tes aïeux et toi avec, amant pauvre ! Non, parce qu'il sera beau, cet autre voudra une de tes nuits sans la payer ? Avant de venir te voir, qu'il demande à son amant de quoi te donner.
Ne sois pas trop exigeante pour le prix, tandis que tu tends tes filets, de peur que la proie ne t'échappe ; une fois prise, pressure-la au gré de ton caprice. Et feindre l'amour n'est pas mauvais : laisse ton amant croire que tu l'aimes, mais prends garde que cet amour ne te rapporte rien. Souvent refuse tes nuits : tantôt invoque une prétendue migraine, et tantôt Isis5 sera là pour te fournir un prétexte. Bientôt rappelle-le, pour éviter qu'il ne s'habitue à ce traitement, et qu'un amour souvent rebuté ne se refroidisse. Que ta porte soit sourde aux prières, largement ouverte aux cadeaux ; que l'amant accueilli entende les paroles de l'amant repoussé. Et quelquefois, si tu as blessé ton amant, mets-toi la première en courroux, comme s'il t'avait blessée. Etant donnée sa prétendue faute, la tienne disparaît. Mais ne t'abandonne jamais longtemps à la colère : souvent colère qui dure engendre des inimitiés sérieuses. Tes yeux doivent même apprendre à pleurer à volonté, et tel ou tel de tes amants doit faire mouiller de larmes tes joues. Et si tu trompes quelqu'un, ne recule pas devant un faux serment : quand il s'agit d'amour, Vénus s'arrange pour que les divinités soient sourdes.
Procure-toi un esclave et une servante qui connaissent bien leur rôle, qui indiquent à propos ce que l'on peut acheter pour toi ; qu'ils demandent aussi pour eux-mêmes quelques petites choses, les épis feront une grande meule. Que ta mère, que ta soeur, que ta nourrice aussi tondent ton amant. On a bientôt un joli butin, lorsque plusieurs mains y travaillent. Quand tu n'auras plus de prétexte pour demander un cadeau, fais croire, en montrant un gâteau, que c'est ton anniversaire.
Prends garde que ton amant soit tranquille dans son amour, croyant n'avoir pas de rival. Non, si tu supprimes toute lutte, l'amour ne dure guère. Que ton amant voie, par tout ton lit, les traces d'un autre homme et sur ton cou des meurtrissures amoureuses. Qu'il voie surtout les cadeaux qu'un autre t'a envoyés ; si personne n'a rien donné, aie recours à la Voie sacrée6. Quand de ton amant tu auras tiré beaucoup de présents, pour n'avoir pas l'air de le dépouiller complètement, aie l'idée de demander un prêt, que tu ne rendras jamais. Que ta langue serve à cacher ta pensée ; caresse-le et fais-lui mal: le doux miel dissimule les poisons criminels. Si tu mets en pratique ces conseils, fruits d'une longue expérience, et que le vent et la brise n'emportent pas mes paroles, souvent, durant ma vie, tu me remercieras, souvent tu souhaiteras que mes os après ma mort, reposent doucement."
Elle n'avait pas fini de parler quand mon ombre me trahit. Ah ! c'est à peine si mes mains ont pu se retenir d'arracher à la vieille quelques cheveux blancs, ses yeux que l'abus de vin faisait pleurer, et de déchirer ses joues ridées. Que les dieux te refusent un domicile et t'envoient une vieillesse malheureuse, de longs hivers et une soif éternelle !

Le texte latin avec la traduction de Théophile de Baudement sur Gallica, dans les oeuvres complètes publiées sous la direction de Nisard, 1869.



Ovide Les Amours

Page de titre, Les Amours, éd. Athena, 1955. Pointe sèche de Paul-Emile Bécat.

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1
. entremetteuse : même mot que chez Properce, lena.
Le nom que lui choisit Ovide en fait une ivrognesse. Dipsas : nom  forgé sur le mot grec, dipsa, "soif". C'est aussi le nom d'un serpent dont la piqûre était supposée engendrer une soif inextinguible.
Ovide fait d'une pierre deux coups avec ce nom qui connote à la fois la méchanceté (le discours qui empoisonne) et l'alcoolisme.

2
. le personnage se transforme, ici, non en loup, mais en oiseau nocturne.

3. Alors que l'amant poète de Properce imaginait l'entremetteuse capable de transformer Pénélope en femme infidèle, l'entremetteuse ici affirme cette infidélité. Somme toute, toutes les femmes sont des coquines.

4. "plus ils sont nombreux plus le gain est facile et sûr" , traduction de Théophile Baudement, 1838, plus claire.

5. Isis, déesse égyptienne, a été adoptée dans le panthéon romain. Elle était vénérée des femmes et exigeait la chasteté durant les cérémonies qui lui étaient consacrées.
Le personnage de Properce aussi se servait de ce prétexte.

6. Via Sacra : Bornecque signale "C'est là que se trouvaient les boutique où l'on pouvait acheter à bas prix des objets divers. La coquette fait ainsi croire que d'autres amants lui ont offerts des cadeaux" (Les belles lettres, classiques de poche, 2002)


COMMENTAIRE

Le texte d'Ovide est peut-être contemporain de celui de Properce ou à peine plus tardif. On l'ignore, mais Néraudau pense que Les Amours ont été commencés vers 25 av. J.-C. et ont connu une première publication vers 15 av. J.-C. Properce est mort vers 17/16 av. J.-C.
Acanthis devient, chez Ovide,  Dipsas ; Ovide donne d'emblée ce nom puisqu'il est programmatique : le personnage est vieux (dipsas anus), c'est une entremetteuse (lena) et une ivrognesse qui passe ses nuits à boire. Le personnage de Properce était plus inquiétant, puisque son nom n'apparaissait que lié à ses sortilèges possibles. Acanthis est probablement forgé sur Acanthe, nom de plante, dont Pline (Histoire naturelle, XXIII (76) répertorie deux formes dont l'une est "piquante et crépue" et dont la seconde est bonne à soigner "les brûlures et les luxations".
Dispsas, comme Acanthis,  est créditée des activités qui sont d'emblée définies comme "magiques" ( magas artes) et rattachées à Médée par le biais de l'ancien nom de la Colchide (Aea),
activités définies par la tradition : changer le cours de la nature (faire remonter le fleuve à sa source /changer le climat, faire "saigner" les astres  et la lune , "la lune rouge" est un phénomène naturel en fait, mais rare, et donc attribué à la magie), connaître les plantes qui guérissent et donc peuvent aussi tuer.
Elle peut voler, et donc devenir oiseau (son corps se couvre de plumes), mais oiseau de nuit. Si bien que le lecteur pense aux deux créatures fantastiques qu'étaient les stryges et les lamies. "Strix" /  "Strigae" (stryge" en français), à la fois magiciennes et oiseaux de nuit qui passaient pour être vampires ; les lamiae (lamie, en français) = monstres fabuleux représentés avec une tête de femme et un corps de serpent qui passaient pour dévorer hommes et enfants. Le Gaffiot précise que ces créatures étaient particulièrement destinées à faire peur aux enfants.
Si bien qu'on peut se demander, surtout en raison du vers qui commente la transformation, "je le soupçonne et c'est un bruit qui court" si le poète ne se moque pas de ces attributions en leur donnant le sens de "contes à dormir debout".
Enfin elle possède des prunelles de feu et peut invoquer les morts.
Comme chez Properce, le poète d'Ovide clot son poème par une malédiction, non sans avoir donné libre court à sa colère en exposant son désir de tuer la vieille.

Aussi bien chez Properce que chez Ovide, cette agressivité et ce reproche de magie, connotée négativement, se justifie par le fait que la vieille donne des conseils à la jeune femme qui l'incitent à la prostitution : choisir des amants qui peuvent la couvrir de cadeaux et l'enrichir. L'une et l'autre promettent le luxe et invitent la jeune femme à se détourner du poète et de la poésie, bien inutile et sans profit.
Mais le texte d'Ovide est souvent proche de la satire car le long discours de Dipsas dépeint (en accord avec ce qu'elle est, certes) un monde résolument corrompu. Non seulement, il n'existe pas de femme fidèle, pas même Pénélope, mais les dieux eux-mêmes ne sont pas fiables, puisque ne garantissant plus les serments : "quand il s'agit d'amour, Vénus s'arrange pour que les divinités soient sourdes." Par ailleurs tout est affaire d'argent, et si l'amant paie la jeune femme c'est qu'il a lui-même été payé par son amant. Monde régi par l'argent, monde gouverné par la corruption, monde donc où la poésie n'a nulle place.
En même temps, ce poème chez Ovide se situe après un poème où l'amoureux s'est laissé aller à battre la jeune femme. Ainsi les circonstances mettent le narrateur-personnage qui de plus se fait espion, caché entre deux portes, dans une situation incertaine ; la jeune femme, en effet, aurait toutes les raisons de lui préférer un amant riche et dévoué.

Plusieurs thèmes s'entrelacent dans ces deux poèmes relatifs à la précarité de la beauté (dont la vieille est le vivant témoignage), au statut des femmes dont la valeur n'est déterminée que par cette beauté et sa capacité à éveiller le désir masculin, à la malédiction de la vieillesse (en particulier pour les femmes qui deviennent un objet de dégoût), à la "guerre" des sexes qui semble faire le fond des rapports sociaux, le sexe contre l'argent, et tous les moyens sont bons pour vendre "la marchandise" au plus haut prix.



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