Si le soleil ne revenait pas, C. F. Ramuz, 1937

coquillage


L'auteur

     Charles Ferdinand Ramuz est un écrivain suisse francophone ; il est  né le 24 septembre 1878 à Lausanne, dans la petite bourgeoisie commerçante, et doit ses deux prénoms aux premiers enfants de ses parents, morts peu de temps après leur naissance. L'écrivain ne semble pas les avoir particulièrement appréciés, les réduisant à des initiales, devenant Ramuz tout court.
Il suit un cursus scolaire tout à fait ordinaire, obtient son baccalauréat en 1896, fait des études de lettres classiques à l'université de Lausanne, en sort diplômé en 1900, puis enseigne au collège d'Aubonne.
Mais l'enseignement n'est pas la voie qu'il désire suivre. Il écrit déjà depuis fort longtemps (1890) et se pense plutôt comme un écrivain. Sous le prétexte de faire une thèse consacrée à Maurice de Guérin, il part à Paris en 1901. La thèse est vite oubliée, mais le séjour à Paris se prolonge jusqu'en 1914, quoiqu'entrecoupé de nombreux voyages en Suisse ou à l'étranger. Il écrit pour divers journaux suisses. En 1903, il publie un premier recueil de poèmes, Le Petit Village, puis en 1905, un roman, Aline.
Son séjour parisien est l'occasion de nombreuses rencontres mises à profit dans la quête de sa propre personnalité d'écrivain.
En 1913, il épouse Cécile Cellier, peintre d’origine neuchâteloise. Le couple aura un seul enfant, une fille, née en 1914.
De retour en Suisse, il collabore avec Stravinski, dont il a fait la connaissance en 1915, et leur oeuvre commune la plus célèbre est L'histoire du soldat (1920). Il publie très régulièrement et grâce à Henri Poulaille, responsable du service de presse de Grasset, il signe un contrat avec cet éditeur, ce qui lui donnera une visibilité plus grande, en France, Mermod s'en chargeant pour la Suisse. La Grande peur dans la montagne paraît en 1926, son oeuvre la plus connue et qui a suscité bien des réactions, dès sa parution, avec un numéro des Cahiers de la quinzaine, "Pour ou contre Ramuz" (janvier 1926), ses détracteurs l'accusant "d'écrire mal exprès".
En 1930, il reçoit un prix (le prix Romand qui ne sera plus jamais attribué) dont le montant lui permet d'acheter une maison à Pully où il vivra jusqu'à sa mort. S'il continue à écrire des romans avec régularité, il écrit aussi de nombreux essais et des oeuvres autobiographiques.
"Les innovations qu'il fait apparaître dans le récit — instabilité de l'instance narrative, recours au "décousu représentatif", confusion volontaire des voix, multiplicité des points de vue, rupture de la temporalité — en font un précurseur de certaines techniques du Nouveau Roman" en dit Jean-Pierre Monnier (République des lettres)
Il meurt le 23 mai 1947. Il laissait une oeuvre considérable puisque quelques années avant sa mort (1940-42), il avait préparé les 23 volumes de ses Oeuvres complètes, dans lesquels il intégra de larges part de son Journal qu'il avait commencé à tenir dès 1895. L'intégralité en sera publiée en deux temps, par Grasset en 1945, Journal 1896-1942, et par Mermod en 1949 : Journal. Dernières pages 1942-1947.
Voir la bibliographie sur le site de la Fondation Ramuz.







Ramuz

Charles Ferdinand Ramuz, date et photographe inconnus




paysage du val d'Herens

Paysage du Val d'Herens que Maurice Zermatten (1910-2001) donne comme source au cadre du roman.

Le roman

Il est rédigé entre mai et juillet 1937 pour être publié, à Lausanne, la même année ; il l'est ensuite en feuilleton dans Les Nouvelles littéraires, du 30 avril au 13 août 1938, avant que Grasset ne s'en charge, à Paris, en 1939. Ramuz, enfin, revoit son texte pour l'édition du 18e volume des Oeuvres complètes, publié à Lausanne en 1941.
Une oeuvre précédente, insérée dans Adieu à beaucoup de personnages, 1912, porte le même titre mais, hormis l'hypothèse de la disparition du soleil, n'a rien à voir avec le roman de 1937.
Toutefois, celui-ci s'inscrit dans une veine explorée par l'écrivain dans de nombreux autres textes, par exemple Présence de la mort, en 1922, où, à l'inverse du roman de 1937, le soleil au lieu de disparaître se rapprochait de la terre au point de la consumer. Les romans catastrophes (comme on dit "films catastrophes") ne sont pas rares dans l'oeuvre de Ramuz.
En 1937, Ramuz est un écrivain admiré et respecté, même si certains critiques parisiens n'en continuent pas moins à rechigner devant un style qui les agace plus qu'il ne les interroge. Et de fait, la fable a été jugée par nombre de critiques, à l'époque de la parution, comme "invraisemblable", jugement pour le moins superficiel, car il ne s'agit pas d'une histoire racontant le réel ou imaginant un possible réel, mais d'une histoire relative aux croyances et à la peur. 
Une histoire qui se développe en 13 chapitres qui résonnent avec la date prévue pour la non réapparition du soleil, le 13 avril, et les treize coups de feu ponctuant l'explicit.


Le cadre choisi : un minuscule village de haute montagne ("cent habitants à peine"), Saint Martin d'En Haut, localisé de telle sorte qu'entre octobre (vers le 25 octobre, dit le premier chapitre) et avril (le 13 est-il précisé), le soleil, dans sa trajectoire basse, est intercepté par les montagnes si bien que la population ne le voit plus. Cette année-là, de plus, le temps est si mauvais (nuages et brouillard) qu'à peine se rend-on compte qu'il fait jour.
Le village n'a pas d'église mais quand même un café (le café Pralong) où se réunissent les hommes, le soir. Maurice Zermatten (1910-2001), lui-même écrivain et ami de Ramuz, estimait que ce dernier avait puisé son inspiration dans une randonnée qu'ils avaient fait dans le Val d'Herens, en octobre 1936, mais que le résultat romanesque en était tout particulier : "Tout était pareil et tout était miraculeusement changé. Des éléments fournis par la nature, le poète avait bien retenu les lignes maîtresses mais son génie, inventant, combinant, déplaçant, créait de nouveaux paysages, plus grands que nature, plus évocateurs et plus pathéhtiques" (Connaissance de Ramuz, 1964, cité par Christian Morzewski, la Pléiade, tome 2, 2005).
Zermatten dit "poète", à juste titre, car les évocations du paysage, de la météorologie, sont particulièrement suggestives. Par exemple, la description de la montagne où est perdu le village, d'en bas "On ne voit rien. On voit seulement les hautes pentes noires qui se dressent, moussues de taillis, barbues de sapins, tachées de gris de place en place par l'affleurement des roches qui sont suintantes d'humidité." Ramuz a cet inégalable génie (un peu à la manière de John Ford) de faire ressentir la disproportion entre les hommes et leur environnement naturel. A l'aune des montagnes (ou du désert pour Ford), l'humanité est quasi invisible.
Autre exemple de paysage (ou de non paysage) décrit alors que Métrailler part chasser, dans le noir, à 6h du matin, "Et, là, il était arrivé devant ce qui, en temps ordinaire, était toute une vaste vue ouverte sur la vallée, toute une perspective de hautes montagnes, de pâturages, de forêts, de rochers, de névés, de glaciers solitaires avec le double versant des pentes qui se rejoignaient bien plus bas dans les profondeurs ; mais il n'en restait rien dans la perfection de la nuit qui n'avait même plus de couleur, qui était seulement la négation de ce qui est..." (chap. 4)
ou encore "L"air est grenu comme de la cendre, il est opaque comme du sable " (chap. 4)
Ce qui marque particulièrement ce cadre est l'enfermement, à la fois physique (montagnes, enneigement) et psychologique, malgré l'existence de l'électricité et de la radio apportant des nouvelles du monde extérieur, mais ces nouvelles, vue l'heure à laquelle les hommes les écoutent, réunis dans le café, ne transmettent que de sinistres informations relatives à la guerre d'Espagne en cours.
Ce cadre est propice au jeu narratif qui glisse du "on" au "vous" et au "nous" continuement, circulation des regards et du récit qui permet tout à la fois la clôture emprisonnant les personnages comme l'ouverture vers des au-delà du village, soit vers les hauteurs dans les équipées des jeunes, celle de Métrailler au début du récit à quoi fera écho la marche des jeunes au dernier chapitre allant saluer le retour du soleil, soit vers les vallées, dans les descentes dominicales vers l'église de Saint-Martin d'En Bas ou encore les évocations de Julien Revaz qiu travaille dans les vignes du bord du lac.
La temporalité : elle est globalement précise et confuse dans le détail. Le roman commence vers le 10 novembre (puisque le soleil disparaît vers le 25 octobre et que le récit débute quinze jours après) et se termine le 13 avril, jour de réapparition du soleil. Au cours de ces cinq mois, la temporalité flotte quelque peu. Tout se passe comme si le temps objectif du calendrier (celui que la radio fournit en suivant la progression des combats en Espagne, 1936-37, avec la prise de Malaga par les Franquistes, celui que les clous de la vieille Brigitte comptabilisent sur sa poutre) était constamment perturbé par le temps subjectif des personnages tournoyant dans le même et la répétition.



Les personnages :
quoique chacun possède des caractéristiques particulières, il est possible de les ranger en deux groupes antagonistes. D'une part, ceux qui se laissent envahir par la peur et croient, de plus en plus, au fil du roman, aux prédictions du vieil Anzévui. Ce sont les hommes adultes et les vieilles femmes, pour l'essentiel ; d'autre part, ceux qui ne parviennent pas à y croire, qui sont des jeunes. Si bien que se profile aussi, ici, un conflit de générations qui n'est pas seulement temporel mais idéologique, être vieux c'est renoncer à la vie ; être jeune, c'est en avoir l'appétit.
Dans le premier groupe se situe, au premier rang, Antoine Anzévui, guérisseur respecté des villageois (de fait, il guérit comme le prouve le genou de Denis Revaz) et quelque peu craint. Il vit, isolé dans une maison qui fut autrefois riche et tombe en ruine, assis devant son feu sous les plantes qui sèchent, pendues au plafond. Il doit sa réputation aussi à ses livres. Lorsqu'il annonce que le soleil ne reviendra pas, affirmation qu'il tire de son livre et de ses calculs, il réactive chez ses concitoyens de vieilles peurs, peut-être même remontant à l'aube de l'humanité, quand le "singe nu" (selon la formule de Desmond Morris, 1967) se trouvaait particulièrement vulnérable la nuit, que son prestige de "savant"cautionne. Manifestation de l'opposition jeunes/vieux, il sera la cible d'une plaisanterie (non menée à terme) par le groupe des jeunes hommes, Lucien Revaz et ses copains (chap. 5).
Denis Revaz est un "gros homme",  51 ans. Il a deux fils, Lucien qui travaille avec lui et Julien, l'aîné, qui travaille dans les vignes au bord du lac. A la suite de sa conviction sur l'imminence de la fin du monde, il interdit à Lucien de "fréquenter" sa bonne amie. Mais dans le même temps, il partagera entre ses fils ses économies. Les humains sont ainsi des êtres de contradiction, il n'y a plus d'avenir mais il n'est pas mauvais de le préparer.
Placide Follonier, le sceptique du lot qui ne tient pas Anzévui en grande estime, jugeant qu'il exploite la crédulité paysanne, qui a le sens des affaires et achète à Arlettaz le dernier terrain qui lui reste en négociant ferme au café ce qu'il a entrepris en allant à la messe.
Arlettaz que sa fille a quitté deux ans auparavant (elle avait dix neuf ans) et qu'il cherche depuis. L'univers obsessionnel d'Arlettaz se construit entre deux pôles, l'alcool et le souvenir de cette fille "échappée" à l'ennui de l'enfermement.
Cyprien Métrailler, personnage ambivalent, que sa jeunesse pousse vers l'espoir mais qui, en même temps, se laisse prendre par la peur ; personnage complexe qui finit par rejoindre les jeunes. Il vit avec un vieux père, "devenu presque aveugle avec l'âge" (il a 77 ans apprend-on lors de la visite du docteur).
Augustin Antide, le mari d'Isabelle et le frère de Jean. S'il n'a que 23 ans, il a cependant rejoint le camp des vieux, calfeutré dans sa peur.
La vielle Brigitte qui, nous apprend Isabelle, a peut-être été l'amie d'Anzévui et qui tient maintenant son ménage. Elle est le porte-voix du vieil homme auprès des femmes. Elle ramasse du bois au cas où, laisse sa lampe à huile perpétuellement allumée, et plante "un clou chaque dimanche" sur une poutre pour compter le temps qu'il reste avant la fin (chap. 5).

Catherine Mouchet

Catherine Mouchet dans le rôle d'Isabelle (Si le soleil ne revenait pas, Gorett, 1987), détail de plan.


Le second groupe a pour personnage moteur, Isabelle Antide, 18 ans, mariée depuis six mois, pleine de vie et d'allégresse. Isabelle est toute vitalité: des yeux de "lumière", un teint d'abricot. Elle est le rire, la séduction, l'avenir "C'est justement quand il fait vilain qu'il faut se faire belles, c'est par les temps tristes qu'il faut être gai [...] c'est dans le gros de l'hiver qu'on doit se tourner vers le printemps" (chap. 5) dit-elle à ses compagnes sur le chemin de la messe.
Ses alliés : Lucien Revaz (qui est amoureux, lui aussi, et que son désir de Gabrielle, en quelque sorte, protège de la peur), Jean Antide, son jeune beau-frère qui a 17 ans. Son amie couturière, Jeanne Emery. Justine Emonet qui vient d'avoir un bébé (le chap. 13 la voit allaiter son enfant), Lucienne Emonet, 8 ans, nièce de Justine Emonet qui prie le "bon Dieu" pour le soleil. Métrailler en la rencontrant "s'était senti délivré" (chap. 8).
Les caractéristiques de ce groupe sont la couleur, celle de leur peau comme celle des vêtements qu'ils aiment, la propension au bruit (rires, musiques, voire coups de feu), le mouvement et surtout le désir, élan vers le monde et les autres.

     Le roman est ainsi un magnifique récit poétique sur la beauté du monde et des êtres, mais aussi une méditation sur la vieillesse, l'usure des corps est présente dès le début, à travers le genou abîmé de Revaz, le corps usé d'Anzévui qui ne bouge plus guère de son fauteuil ou les yeux aveugles du vieux Métrailler. C'est aussi un hymne à la jeunesse, à la vie, à travers, en particulier, le personnage solaire d'Isabelle.
C'est aussi une étude particulièrement fine des ressorts de la peur, de sa contagion pour laquelle les deux personnages d'Augustin Antide qui se laisse totalement submerger, et de Cyprien Métrailler qui résiste, puis sombre, puis réagit, sont emblématiques.
Une des forces du récit est d'avoir ancré cette peur dans une des plus viscérales à l'humanité, celle de la nuit, avec tous ses corrolaires qui conduisent à la peur de la mort : la nuit, le froid, la solitude, tout y conduit. Et aussi, cette généralisation qui fait du déclin d'Anzévui sa certitude que le monde va finir avec lui.



Charles Vanel

Charles Vanel dans le rôle de Anzévui (Si le soleil ne revenait pas, Goretta, 1987)




En savoir plus sur Ramuz
: une biographie détaillée sur le site de la Fondation Ramuz.
Une documentation bien illustrée sur le site de la RTS.
A lire : l'interview de Claude Goretta par Yves Tenret, Voir n°42, septembre 1987, à propos du tournage du film tiré du roman, qui propose une lecture enrichissante.
A écouter : Charles Ferdinand Ramuz : une relecture, France-culture, 15 septembre 1978.



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