"Discours contre Fortune", Ronsard, 1560

coquillage




Ce poème de Ronsard (1524-1585), suscité par la lecture du livre de Thevet, Les Singularités de la France antarctique..., 1557, a été retranscrit par Sébastien Roy. Merci à lui.
Il prouve à la fois le retentissement de cette oeuvre en son temps et permet de mesurer, déjà, les répercussions dans l'imaginaire de cette découverte des Indiens brésiliens qui, pour Ronsard, et la plupart des humanistes de son temps, sont la vivante preuve de "l'âge d'or" (innocence, liberté, abondance, partage) dont les Anciens avaient rapporté l'existence, Hésiode le premier, suivi par beaucoup, dont Ovide dans Les Métamorphoses. La vision païenne de l'âge d'or se mélange alors avec la vision biblique du paradis terrestre d'où Adam et Eve avaient été chassés. Ce mythe d'une origine radieuse suivie inévitablement d'une dégradation se retrouvera encore au XVIIIe siècle chez Rousseau, en particulier dans Le Discours sur l'inégalité et la reconstitution imaginaire de l'évolution des hommes et des sociétés humaines.
Ronsard plaide donc pour qu'on laisse en paix ces gens heureux ("heureuse gent"). Il anticipe même sur le chapitre VIII d'Un voyage en terre de Brésil publié par Jean de Léry, en 1578 (et sur Montaigne, pour lequel il s'agit davantage de défauts que de péchés) en mettant en cause les mêmes péchés que la fréquentation des Français risquerait de leur transmettre : ambition, envie, procès...














illustration des "Singularités de la France antarctique".

Illustration du récit de Thevet, Les Singularités de la France antarctique.
Thevet décrit cet arbre qu'il nomme "ahouai" comme à la fois source de mal (son fruit est un poison) et source de bien puisque du noyau de ce fruit se font des clochettes utilisées comme bijoux.
La représentation n'est pas sans rappeler celle de l'arbre du bien et du mal dans les peintures du Paradis terrestre.

A Odet de Colligny
Cardinal de Chastillon



[…]
Je veux aucunefois abandonner ce monde,
Et hazarder ma vie aux fortunes de l’onde,
Pour arriver au bord auquel Villegaignon
Sous le pole Antarctique a semé vostre nom ;
Mais chetif que je suis, pour courir la marine
Par vagues et par vents, la fortune maline
Ne m’abandonneroit, et le mordant esmoy
Dessus la poupe assis viendroit avecques moy.
    Docte Villegaignon, tu fais une grand’ faute
De vouloir rendre fine une gent si peu caute,
Comme ton Amerique, où le peuple incognu
Erre innocentement tout farouche et tout nu,
D’habits tout aussi nu qu’il est nu de malice,
Qui ne cognoist les noms de vertu ny de vice,
De senat ny de Roy ; qui vit à son plaisir,
Porté de l’appetit de son premier desir,
Et qui n’a dedans l’âme ainsi que nous emprainte
La frayeur de la loy qui nous fait vivre en crainte ;
Mais suivant sa nature et seul maistre de soy,
Soy-mesmes est sa loy, son senat et son Roy ;
Qui de coutres trenchans la terre n’importune,
Laquelle comme l’air à chacun est commune,
Et comme l’eau d’un fleuve, est commun tout leur bien,
Sans procez engendrer de ce mot tien et mien.
Pour ce, laisse-les là ; ne romps plus (je te prie)
Le tranquille repos de leur premiere vie ;
Laisse-les, je te pri’, si pitié te remord,
Ne les tourmente plus et t’enfuy de leur bord.
Las ! si tu leur apprens à limiter la terre,
Pour agrandir leurs champs ils se feront la guerre,
Les procez auront lieu, l’amitié defaudra,
Et l’aspre ambition tourmenter les viendra,
Comme elle fait icy nous autres pauvres hommes,
Qui par trop de raison trop miserables sommes.








Ils vivent maintenant en leur âge doré.
Or pour avoir rendu leur âge d’or ferré
En les faisant trop fins, quand ils auront l’usage
De cognoistre le mal, ils viendront au rivage
Où ton camp est assis, et en te maudissant
Iront avec le feu ta faute punissant,
Abominant le jour que ta voile premiere
Blanchit sur le sablon de leur rive estrangere.
Pour ce laisse-les là, et n’attache à leur col
Le joug de servitude, ainçois le dur licol
Qui les estrangleroit, sous l’audace cruelle
D’un tyran, ou d’un juge, ou d’une loy nouvelle.
    Vivez, heureuse gent, sans peine et sans souci,
Vivez joyeusement ; je voudrais vivre ainsi !
[…]

Pierre de Ronsard
Second livre des poèmes (1560)


Ronsard

Portrait de Ronsard, Ecole française, XVIe siècle. Chäteau de Blois




HESIODE, poète grec de la fin du VIIIe siècle avant J.-C., est le premier que nous connaissions à avoir fait état du mythe de "l'âge d'or" dans un petit recueil qui nous est parvenu : Les Travaux et les jours (éd. Mille et une nuits, 1999, traduction de Jérôme Verain) :



[...] C'est en or que les Immortels, habitants de l'Olympe, firent la première race des mortels. C'était au temps de Cronos, lorsqu'il régnait dans le ciel ; ils vivaient comme des dieux, le coeur libre de soucis, loin des fatigues et de la misère ; la triste vieillesse n'était pas suspendue sur leur tête, mais leurs pieds et leurs mains conservaient toujours la même vigueur, et ils passaient leur temps dans les plaisirs des festins, à l'abri de tous les maux. Ils mouraient comme domptés par le sommeil ; ils possédaient tous les biens : la campagne fertile produisait, d'elle-même, des fruits nombreux et abondants ; ils les recueillaient à leur gré, tranquilles dans leur prospérité, riches en troupeaux, chers aux divinités bienheureuses. Et depuis que la terre a caché dans son sein ceux de cette race, ils sont, par une décision du grand Zeus, des démons bienfaisants, qui habitent parmi les mortels, et les surveillent, enveloppés de nuages, errant de tous côtés sur la terre pour y distribuer la richesse; tel est le royal privilège qu'ils ont obtenu.
[...]


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