Sorcière : Théocrite, Virgile

coquillage


Théocrite, poète grec du IIIe siècle av. J.-C., dont nous savons peu de choses, a laissé un certain nombre de textes dont ceux que les Romains ont rangé sous le titre d'Idylles, (30), des inscriptions ou épigrammes (23). Il dit dans l'une d'elle être né à Syracuse.
Dans la préface de sa traduction (1861) Leconte de Lisle le déclare "un grand paysagiste, large et sobre à la fois, plein de lumière et de vigueur, autant qu’un poète énergique et passionné."
Dans sa IIe Idylle, il donne la parole à une jeune femme délaissée par son amant et qui demande à la magie de le lui rendre. A la fin de cet extrait, la jeune fille, seule (elle a envoyé sa servante accomplir un sortilège), se plaint et raconte ses brèves amours ; la phrase incantatoire devient alors "Apprends d'où me vint mon amour, vénérable Séléna".
Leconte de Lisle a choisi le terme "enchanteresse" pour traduire "pharmakeutriai" (Magiciennes, faiseuses de potions)



L’Enchanteresse

     Où sont mes lauriers ? Apporte-les, Thestyllis. Où sont les philtres aussi ? Entoure cette coupe de la toison rouge d’une brebis. Je veux faire un enchantement sur cet homme cruel que j’aime et par qui je souffre, qui n’est point venu depuis douze jours, qui ne sait si je suis morte ou vivante, et n’a point frappé à ma porte. Sans doute Éros et Aphrodita ont emporté ailleurs ses esprits légers. J’irai demain à la palestre1 de Timagétos, et je lui reprocherai ce qu’il m’a fait. Resplendis donc, Séléna ! Je te chanterai, divinité sereine, toi, et la souterraine Hékata qui monte du milieu des tombeaux des morts dans le sang noir que redoutent les jeunes chiens eux-mêmes. Salut, effrayante Hékata ! Soutiens-moi jusqu’au bout ; fais que mes poisons égalent en violence ceux de Kirka, ceux de Médéia et ceux de la blonde Périméda2 !
     Bergeronnette3 magique, ramène-le vers ma de­meure. — Voici que le feu a consumé la farine. Répands-la, Thestyllis. Malheureuse ! Où ton es­prit s’égare-t-il ? Répands et dis : Je répands les os de Delphis !
     Bergeronnette magique, ramène-le vers ma de­meure. — Delphis m’a torturée, et moi, je brûle ce laurier sur Delphis ; et, de même que ce laurier s’embrase, pétille et brûle, et que ses cendres mêmes ont disparu, que la chair de Delphis le Myndien se consume ainsi dans la flamme !
     Bergeronnette magique, ramène-le vers ma de­meure. — Maintenant, il faut brûler le son. Et toi, Artémis, qui ébranlerais l’acier de l’Hadès… Thestyllis, les chiennes aboient par ta ville. La déesse est dans les carrefours. Frappe promptement sur l’airain.
     Bergeronnette magique, ramène-le vers ma de­meure. — Voici que la mer et les vents se tai­sent, mais non le mal qui est dans mon cœur ; car je brûle pour celui qui m’a faite malheureuse, qui ne m’a point épousée et qui m’abandonne, impure et n’étant plus vierge.
     Bergeronnette magique, ramène-le vers ma demeure. — Je verse trois libations, déesse vénérable, et je dis trois fois : Qu’une femme soit couchée avec lui, ou que ce soit un homme, qu’il l’oublie, comme autrefois Thaséa, dans Naios, oublia Ariadna aux belles tresses4.
     Bergeronnette magique, ramène-le vers ma demeure. — L’hippomane est une plante arcadienne. Elle rend furieuses, par les montagnes, les cavales rapides et les pouliches. Puissé-je voir Delphis, furieux aussi, entrer dans cette maison, au sortir de la grasse palestre5 !
     Bergeronnette magique, ramène-le vers ma demeure. — Delphis a perdu cette frange de son manteau. Je la déchire et la jette dans l’âpre feu. Hélas ! barbare Éros, pourquoi, telle qu’une sangsue des marais, as-tu sucé tout mon sang ?
    Bergeronnette magique, ramène-le vers ma demeure ! — C’est pour toi que j’écrase ce lézard. Je te porterai demain une amère boisson. Maintenant, Thestyllis, prends le suc de ces herbes, et cours en frotter secrètement le seuil de sa maison, ce seuil où tout mon cœur est encore attaché… Et il n’en a nul souci ! Crache dessus et dis : Je frotte les os de Delphis !
      Bergeronnette magique, ramène-le vers ma demeure !  [...]

Idylles de Théocrites et Odes anacréontiques, traduction de Leconte de Lisle, Poulet-Malassis, 1861.

COMMENTAIRE

Le poème, outre son charme propre, a ceci d'intéressant qu'il montre une magicienne à l'oeuvre, dans une sorte d'attendrissement pathétique devant une réelle souffrance amoureuse. L'imploration à l'oiseau, neuf fois répétée, porte ce chagrin. La jeune femme semble écartelée entre le désir de retrouver son amour et celui de se venger de son abandon. Elle implore l'aide des trois déesses associées à la lune, Séléné (à qui dans la suite du poème, elle confie l'histoire bien brève de son amour) Hécate (déesse chtonienne, aux trois visages, associée aux carrefours, accompagnée de chiens ou de loups) et Artémis. Elle mêle les actes (répandre la farine, brûler le laurier, le son et les franges du manteau, verser trois libations) aux paroles qui en appellent à une magie imitative, ce qui est fait doit s'accomplir de même pour Delphis, sur un mode concret ou figuré, c'est ce qu'il est difficile de décider. Sans doute, la jeune femme ne le sait-elle pas bien elle-même.
Il ne s'agit pas seulement des incantations, ou de magie imitative, il faut aussi des sortilèges (le suc des herbes sur le seuil de la maison, la boisson "amère" qu'il s'agira, sans doute, de faire boire à l'amoureux oublieux.)
Théocrite se garde bien de rapporter le résultat de ces actions. Sont-elles ou non efficaces, c'est que le lecteur ignorera, comme la jeune femme l'ignore elle-même puisque les derniers vers ne rapportent que son espoir et ses menaces au cas où les sortilèges ne feraient aucun effet..



Villa Livia, fresque

Fresque du jardin (détail), villa Livia, Rome, fin du Ier siècle av. J.-C. / début Ier siècle ap. J.-C. , Musée National Romain - Palazzo Massimo alle Terme

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1. chez les Grecs : lieu public où s'enseignaient et se pratiquaient  "les exercices athlétiques: lutte, gymnastique, saut, lancement du disque, etc" (TLF)
2. Kirka = Circé ; Médéia = Médée. Quant à Périméda, son nom ne semble pas s'être répandu.
3. cet oiseau est en grec  "Iunx/ Iyinx", oiseau qui passait pour sacré.
4. Thasea : Thésée ; Naios : l'île de Naxos; Ariadna : Ariane. Rappel de l'histoire de Thésée abandonnant Ariane qui l'avait pourtant aidé à sortir du labyrinthe où il était entré tuer le minotaure.
5. la palestre est dite "grasse" car les athlètes s'entraînaient enduits d'huile.



Dans sa 8e Bucolique, Virgile (Ier siècle av. J.-C.) fait entendre le chant de deux bergers, Damon et Alphésibée qui rivalisent dans l'évocation d'amours malheureuses. Damon chante le désespoir d'un homme abandonné par la femme qu'il aime parce qu'elle en épouse un autre et qui n'envisage que la mort pour mettre fin à son chagrin ; Alphésibée va lui répondre en invoquant une jeune femme abandonnée utilisant la magie pour reconquérir, avec succès, son amant.
Le thème est le même que celui de la IIe Idylle de Théocrite.




"Apporte l'eau et ceins ces autels d'une souple bandelette, brûle des rameaux fertiles ainsi que des encens mâles;
pour que j'essaie d'égarer, par des sacrifices magiques, les sens
bien portants de mon époux1 ; rien ne manque ici, sinon les incantations,
De la ville à la maison, menez, mes chères incantations, menez Daphnis.
Les incantations peuvent même faire descendre du ciel la Lune ;
par ses incantations, Circé a métamorphosé les compagnons d'Ulysse ;
le froid serpent dans les prés, si l'on chante, il se rompt.
De la ville à la maison, menez, mes chères incantations, menez Daphnis.
Par trois d'abord, ces fils d'une triple couleur,
je les enroule autour de toi, et trois fois autour de ces autels
je mène ta figurine ; du nombre impair, un dieu se réjouit.
De la ville à la maison, menez, mes chères incantations, menez Daphnis.
Noue de trois noeuds, Amaryllis2, par trois ces couleurs ;
noue Amaryllis, à l'instant, et dis : "Je noue les liens de Vénus."
De la ville à la maison, menez, mes chères incantations, menez Daphnis.
Comme cette boue durcit et comme cette cire se liquéfie
par l'effet d'un seul et même feu, qu'ainsi fasse Daphnis par l'effet de notre amour.
Répands la farine sacrée et fais flamber grâce au bitume les frêles lauriers.
Daphnis le méchant me brûle ; moi, contre Daphnis je brûle ce laurier.
De la ville à la maison, menez, mes chères incantations, menez Daphnis.
Que l'amour possède Daphnis, telle une génisse, quand lassée de chercher
le taureau par les bois sacrés et les hautes forêts,
près d'un cours d'eau elle s'effondre dans l'ulve3 verte        
et ne se souvient plus, éperdue, qu'elle doit s'en aller devant la nuit tardive,
que l'amour le possède ainsi, et que je ne me soucie pas de le guérir.
De la ville à la maison, menez, mes chères incantations, menez Daphnis.
Voici les dépouilles qu'autrefois, le perfide, il m'a laissées,
chers gages de sa personne ; ce sont eux qu'à présent, sur le seuil même,
moi je te confie, terre ; ces gages doivent me rendre Daphnis.
De la ville à la maison, menez, mes chères incantations, menez Daphnis.
Voici des herbes et des drogues, ramassées dans le Pont4,
que Moeris lui-même m'a données. Elles viennent en très grand nombre du Pont ;
par elles, moi, j'ai souvent vu Moeris se changer en loup et se cacher dans les bois,
souvent je l'ai vu attirer les âmes hors de leurs profonds tombeaux
et transporter ailleurs les moissons déjà semées.
De la ville à la maison, menez, mes chères incantations, menez Daphnis.
Porte les cendres, Amaryllis, au-dehors et au flux du ruisseau,
et jette-les, au-dessus de ta tête, sans te retourner. Grâce à elles, je circonviendrai Daphnis,
moi ; mais lui, il ne se soucie en rien des dieux, en rien de mes incantations.
De la ville à la maison, menez, mes chères incantations, menez Daphnis.
Regarde : elle a enserré les autels de tremblantes flammes, la cendre même,
spontanément, tandis que je tarde à l'ôter ; que ce soit favorable !
Un je-ne-sais-quoi sans doute existe et Hylax sur le seuil aboie5.
Le croyons-nous ? ou ceux qui aiment se forgent-ils eux-mêmes des rêves ?
Cessez, à présent cessez, mes incantations, de la ville vient Daphnis."

Virgile, Bucoliques (VIII), traduction de Jeanne Dion et Philippe Heuzé, Pléiade, 2015






villa Livia

fresque du jardin (détail), Villa Livia, Rome, fin du Ier siècle av. J.-C. / début Ier siècle ap. J.-C. , Musée National Romain - Palazzo Massimo alle Terme



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1
. M. Rat traduit "que j'essaye, par un sacrifice magique, d'égarer les sesn de mon amant." (GF, 1967)

2. Amaryllis est ici la servante et complice, comme Thestyllis l'était dans l'Idylle de Théocrite

3.Algue verte, à thalle en forme de lamelle à bords lobés et frisés, qui croît sur les rivages maritimes (TLF)

4. Pontos (en grec), région du Pont Euxin, voisine de la Colchide, patrie de Médée. Ces territoires lointains passaient pour être des pays de magie, particulièrement riche en poisons.

5. Ce chien (Hylax = aboyeur) qui aboie est peut-être le signe qu'Hécate, dont il est souvent le compagnon, reçoit favorablement le désir de la jeune femme.


COMMENTAIRE
Virgile reprend les données de Théocrite, une jeune femme, délaissée par son amant, se livre à une opération de magie avec sa servante. Mais il s'agit ici du personnage d'un chant, il s'agit donc d'une fiction déclarée. Ses activités sont identiques à ceci près qu'elle n'invoque aucune des incarnations la lune, sauf à considérer que la présence du chien pourrait renvoyer à Hécate. En revanche, elle inscrit tous ses gestes et tous ses actes dans les traditions de la magie : la lune, les métamorphoses de Circé, la figurine (qui semble de cire et peut-être aussi de boue), les herbesd onnées par un certain Moeris dont l'origine (le Pont) comme les actions (se changer en loup, évoquer les morts, transplanter les moissons) dénotent le statut de magicien.
Théocrtite racontait un désarroi amoureux, Virgile davantage une activité louche, mais efficace.
Au bout de son chant, la jeune femme peut constater l'efficacité de ses incantations, puisque "de la ville vient Daphnis".


 

Tibulle (Albius Tibullus) est le contemporain et l'ami d'Ovide. Il serait né vers 43 av. J.-C. à Rome. Il semble avoir dissipé assez vite la fortune héritée de sa famille et meurt jeune, en  19 av. J.-C. Dans les Amours, Ovide lui consacre dans le livre III, la 9e Elégie "plaintive Elegie, dans ce malheur cruel, laisse tomber tes cheveux en désordre. Ah! maintenant , tu n'auras que trop mérité ton nom ! Ce poète que tu inspirais, qui fut ta gloire, Tibulle, brûle, corps inanimé sur le bûcher qui le consume."
Il a laissé des Elégies (en vers naturellement, même si la traduction proposée est en prose), dont celle-ci (Elégie II du livre I) où un jeune amoureux cherche à fléchir sa belle, lui promettant que son ami (ou amant, le terme latin est ambigu) n'y verra que du feu grêce à l'intervention d'une puissante magicienne, douée des mêmes pouvoirs que toutes les sorcières, descendantes des Thessaliennes.








Pompei

Fresque murale, Villa des Mystères, détail, Pompéi.



     Verse encore ! dans le vin apaise mes douleurs neuves, pour que mes yeux vaincus enfin par la fatigue s'abandonnent au sommeil, et, quand Bacchus aura largement envahi mes tempes, que nul ne me réveille, dans le repos de mon triste amour ! On monte une garde farouche auprès de notre amie, et un dur verrou clôt solidement sa porte.
      Porte d'un maître peu commode, sois battue par la pluie, sois frappée par la foudre lancée sur l'ordre de Jupiter ! Porte, allons, ouvre-toi, ouvre-toi pour moi seul et vaincue par mes plaintes, sans faire de bruit, furtive, en tournant sur tes gonds ! Et si, dans ma démence, je t'ai maudite, pardon ! Je souhaite que mes injures me retombent sur la tête. Il te convient plutôt de penser aux prières sans nombre que je t'ai adressées d'une voix suppliante, en comblant tes soutiens de mes guirlandes de fleurs.
      Toi non plus, Délie, n'aie pas peur de tromper tes gardiens : il faut de l'audace. Le courage est favorisé par Vénus elle-même. C'est elle qui favorise le jeune homme qui tente un nouveau seuil, ou l'amie qui, en mettant la clef, lui ouvre la porte. C'est elle qui apprend à descendre furtivement d'un lit voluptueux et à poser le pied sans bruit  ; c'est elle qui montre à échanger, en présence du mari, des gestes qui parlent, et à cacher des mots caressants sous des signes convenus. Et ces secrets, elle ne les enseigne pas à tout le monde ; mais à ceux que la paresse ne retarde pas et que la peur n'empêche pas de se lever dans l'obscurité de la nuit. Ainsi moi quand, parmi les ténèbres, je rôde, anxieux, à travers toute la ville, Vénus... ne permet point que je rencontre un assassin, qui me blesse d'un coup de poignard, ou un voleur qui s'enrichisse du prix de mes vêtements enlevés. Celui que l'amour possède peut aller partout sans crainte, il est sacré : il ne doit pas redouter les injures. Je ne souffre, moi, ni du froid paralysant d'une nuit d'hiver, ni de la pluie qui tombe à flots. Ce sont des peines qui n'ont pas prise sur moi, pourvu que Délie m'ouvre sa porte et m'appelle sans parler d'un claquement de ses doigts. Détournez vos regards, vous, homme ou femme, qui vous trouvez sur ma route ; Vénus veut que ses larcins soient cachés. Ne me faites pas peur par le bruit de vos pas, ne cherchez pas mon nom, n'approchez pas l'éclatante lumière de votre torche. Et même si quelqu'un m'aperçoit sans le vouloir, qu'il se taise et atteste tous les dieux qu'il ne s'en souvient plus. Car le bavard, quel qu'il soit, sentira que Vénus est née du sang mêlé aux ondes de la mer en furie.
      D'ailleurs ton mari ne l'en croira pas, ainsi que me l'a promis une sorcière véridique à l'aide de la magie. Je l'ai vue faire descendre les astres du ciel; elle détourne par ses enchantements le cours d'un fleuve rapide ; elle entrouvre le sol par son chant, fait sortir les mânes des sépulcres, tomber les os du bûcher tiède. Tantôt elle retient d'un sifflement magique les cohortes infernales ; tantôt, d'une aspersion de lait, les fait battre en retraite. À son gré, elle dissipe les nuées d'un ciel lugubre ; à son gré, elle fait tomber la neige dans un ciel d'été. Seule, dit-on, elle possède les herbes maléfiques de Médée ; seule, elle dompte les chiens farouches d'Hécate. Elle a composé pour moi des chants à l'aide desquels tu pourras tromper ; chante-les trois fois, et, les chants débités, crache trois fois ; il ne pourra rien croire de ce qu'on lui dirait de nous, il n'en croira même pas ses yeux, s'il me voyait lui-même dans ton lit voluptueux. Mais refuse à d'autres tes faveurs : il verra tout ; je serai le seul avec lequel il ne s'apercevra de rien. Que croire ? Elle m'a dit aussi que ses chants et ses herbes pouvaient rompre mes amours ; puis, elle m'a purifié à la clarté des torches, et par une nuit sereine une noire victime est tombée devant les Dieux magiques. Et moi, je ne demandais pas que mon amour fût détruit tout entier, mais qu'il fût payé de retour; car je ne voudrais pas pouvoir me passer de toi.
     Il était de fer, celui qui, pouvant te posséder, a sottement préféré le butin et les armes. Qu'il chasse devant lui les escadrons vaincus des Ciliciens*, qu'il établisse son camp de guerriers sur un sol conquis, que, tout couvert d'or et d'argent, il se fasse voir monté sur un cheval rapide ; moi, pourvu que je fusse avec toi, ma Délie, je me résignerais à atteler mes boeufs moi-même et à faire paître mon troupeau sur le mont familier ; et pourvu que je pusse te serrer tendrement dans mes bras, je trouverais doux le sommeil même sur un sol inculte. À quoi bon coucher sur un lit de pourpre de Tyr**, si l'Amour ne nous favorise, quand la nuit ne ramène que pleurs et insomnies ? Car alors ni les pleurs, ni les couvertures brodées, ni le murmure d'une eau paisible ne sauraient appeler le sommeil.
     Ai-je offensé par mes paroles la divinité de la grande Vénus et ma langue impie m'en fait-elle maintenant subir la peine ? M'accuse-t-on d'avoir porté un pied sacrilège dans les demeures des dieux et arraché les guirlandes de leurs foyers sacrés ? Non, si j'étais coupable, je n'hésiterais point à me prosterner dans les temples et à couvrir de baisers leurs seuils sacrés ; je n'hésiterais point à me traîner à genoux sur la terre en suppliant, et à frapper ma tête misérable contre la porte sainte.
      Mais toi qui ris gaiement de nos malheurs, crains bientôt pour toi : le Dieu ne sévira point toujours contre moi seul. J'en ai vu qui, après avoir raillé les malheureuses amours des jeunes gens, offraient plus tard leurs cous de vieillards aux chaînes de Vénus ; je les ai vus chercher à débiter des propos caressants d'une voix tremblotante, et à ajuster avec leurs mains des cheveux blancs ; ils n'avaient pas honte de rester plantés devant une porte, et d'arrêter en plein forum la servante de leur chère amie. Autour d'un tel homme se pressent en foule serrée garçons et jeunes gens, et chacun de cracher, pour sa sauvegarde, dans le pli ondoyant de sa robe. Mais épargne-moi, Vénus ; je t'ai toujours servi d'un coeur dévoué. Pourquoi brûler, cruelle, une moisson qui est tienne ?
traduction Maurice Rat, 1931


COMMENTAIRE
* Ciliciens : habitants de la Cilicie, autrement dit la partie de l'Empire la plus éloignée de Rome, une région qui correspond aujourd'hui à la Turquie, de l'autre côté du Pont Euxin.
** "pourpre de Tyr" : aux yeux des Romains, la plus somptueuse de toutes. Elle provenait d'un coquillage, le murex trunculus, récolté dans la région de Tyr et Sidon.

L'amoureux a beau s'en remettre à Vénus, il n'en fait pas moins appel aux services d'une magicienne puissante, à laquelle il attribue les pouvoirs traditionnellement attachés aux magiciennes thessaliennes : intervenir dans les phénomènes naturels, commander aux astres, aux fleuves, aux vents. Elle est en sus capable d'invoquer les démons venus des mondes souterrains, donc du royaume des morts. Elle intervient grâce à des chants. Elle peut faire surgir des illusions (icic aveugler le mari-amant), ce que fera Thessala dans Cligès de Chrétien de Troyes. Elle pourrait tout aussi bien guérir l'amoureux de son désir, ce qu'il refuse.
A noter que la maîtrise des herbes est ici attribuées à Médée, comme elle le sera ensuite régulièrement. Médée est la maîtresse des poisons / potions.
L'intervention s'accompagne d'un sacrifice (noire victime), et d'un rituel : la jeune femme doit chanter trois fois les chants et cracher trois fois.



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