Les
Amours jaunes, Tristan Corbière, 1873
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| Les Amours jaunes est un recueil
de poèmes, oeuvre unique, publiée à compte
d'auteur, en
1873, par un jeune poète qui meurt deux ans plus tard. C'est son père,
Edouard Corbière, lui-même écrivain qui en a payé l'édition (490
exemplaires), dans La Librairie du XIXe
siècle, chez Glady Frères, dont Christian Angelet précise qu'ils
"s'étaient fait une réputation sulfureuse d'éditeurs pornographiques",
information, par ailleurs, contestée par d'autres chercheurs. A peine remarqué lors de sa publication, le livre est mis en lumière par Verlaine dans sa brochure des Poètes maudits (Léon Vanier, 1883), puis célébré par le héros-narrateur de A Rebours (Huysmans, 1884) des Esseintes (chap. 14) assurant qu'il "vivait de légères heures avec ce livre où le cocasse se mêlait à une énergie désordonnée, où des vers déconcertants éclataient dans des poèmes d'une parfaite obscurité..." Après la réédition de son oeuvre par Leon Vanier en 1891, la destinée posthume de Tristan Corbière fera de lui, au XXe siècle, un classique, au sens strict, puisque inscrit dans la liste des oeuvres proposées, en 2020, au concours de l'agrégation de lettres modernes. |
Le poèteIl a eu une vie bien courte et, qui plus est, grevée de souffrances physiques mais aussi psychiques. Visiblement mal dans sa peau (il se trouvait très laid), il passait pour "fou" aux yeux de ses concitoyens. Il est né le 18 juillet 1845, dans une bourgade près de Morlaix (Bretagne), Ploujean, dans le château de sa tante, Mme Le Bris, soeur de sa mère. Il est baptisé Edouard-Joachim, prénoms de ses père et grand-père maternel. Son père est alors directeur d'une compagnie de navigation. C'est une famille de bonne bourgeoisie, ayant pignon sur rue. Edouard Corbière possède une maison à Morlaix et une autre à Roscoff. Avant de devenir le bourgeois rassis qu'il est en 1845, Edouard a été marin, puis journaliste, écrivain de romans maritimes à succès. Il a épousé en 1844, la très jeune fille (elle a 18 ans) d'un de ses amis, Joachim Puyo. Le couple aura encore trois enfants, dont un garçon mort en bas âge, Alexis-Edmond, né en 1848 et mort en 1853 , une fille, Lucy, née en 1850 (meurt en 1944) et un autre garçon, Edmond, né en 1855 (meurt en 1887).Très tôt dans sa jeunesse, le jeune-homme souffre de divers handicaps dont des rhumatismes articulaires peut-être bien tuberculeux (cf. la thèse du docteur Vincent Le Berre, Essai d'approche de la pathologie de Tristan Corbière, soutenue à la Faculté de Brest en 1988). En 1862, son état de santé empire, sa mère, sur les conseils des médecins, l'amène passer l'été en Provence dont le climat serait plus approprié à son état. Mais rien n'y fait, il doit abandonner ses études, il ne passsera pas le baccaluréat. C'est durant ses années de lycée qu'il commence à écrire et à dessiner avec un goût certain pour la caricature. La famille l'installe à Roscoff, dont le climat amène semble meilleur pour lui, à partir de 1863 ; il y vivra tout le reste de sa vie à l'exception de quelques voyages (en Italie, en 1869-70, et de nouveau en 1872) et d'un séjour à Paris, entre 1872 et 1874. Le rêve du jeune homme serait de naviguer ce qui lui est impossible. Il ne pourra que caboter le long des côtes. Ce dont il ne se privera pas. Mais cette vie à l'écart n'est pas pour autant une vie de paria. Il est très entouré par sa famille, a de nombreux amis peintres, et fréquente avec, semble-t-il, beaucoup d'assiduité les bars à matelots de la petite ville (autour de 4000 habitants à l'époque). Sur ces années de jeunesse, un témoignage est réapparu récemment (2009), un cahier de textes et de dessins non destiné visiblement à la publicaton mais donné à un de ses amis peintres, Louis Noir. On y trouve déjà une épitaphe "Épitaphe pour Tristan / Joachim-Édouard Corbière, /philosophe-Épave, mort-né" mais aussi des "expériences" d'écriture qui permettent de saisir que Les Amours jaunes est davantage un aboutissement que les premiers essais d'un jeune poète. En 1871, il fait la connaissance du comte Rodolphe de Battine et de sa compagne, Armida Julia Josephina Cucchiani, dite « Herminie » pour la scène. L'histoire littéraire veut qu'il ait été fort amoureux, sans retour, de la jeune femme ; et qu'il se soit installé à Paris, en 1872, pour ne pas se séparer de ses nouveaux amis. |
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Tristan Corbière, 1870, photographe inconnu
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| Une
nouvelle veine créatrice s'ouvre à lui, celle de la ville, des
amours, un autre monde que celui de la mer et des marins. C'est
peut-être en compensation qu'il se choisit son nouveau prénom, Tristan,
éliminant la filiation familiale et inventant la filiation celtique,
mais peut-être aussi pour le jeu de mots qu'il en tire "triste en corps
bière" manière brutale de dire avant Segalen ce que celui-ci fera
déclarer à son Empereur (Edit
funéraire) "j'habite dans la mort" mais à l'inverse de l'Empereur
il
est loin de s'y complaire, du moins ouvertement. En 1873, il publie quelques poèmes dans La Vie parisienne (mai 73, "La Pastorale de Conlie", août 73, "Le Garde-côte", sept. 73, "Un cabaret de matelots" (fragment, le texte est extrait du "Bossu Bitor"), oct. 73, "A une demoiselle", puis, à nouveau, l'année suivante, toujours dans La Vie parisienne, en sept 74, le Casino des trépassés et en novembre 74, L'Américaine (brefs récits en prose). Tous ces textes sont simplement signés Tristan. En revanche, Les Amours jaunes (le livre paraît en août 1873) est signé Tristan Corbière. Mais à la fin de l'année 1874, il tombe grièvement malade et sa famille le ramène à Roscoff. Il y meurt le 1er mars 1875. |
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Le livreConstructionDans sa première édition, il est soigneusement composé (mise en page, typographie, laquelle est complexe mêlant divers types de caractères, à la fois minuscules et capitales, italiques, sans parler de la ponctuation abondante), précédé d'un frontispice de la main de l'auteur. C'est un autoportrait représentant le poète accoté à un mur, les cheveux fous, les vêtements ayant une apparence de loques, les mains aux poches, un chapeau à ses pieds, renversé, ainsi que d'un mendiant en attente de charité qui serait en même temps philosophe méditant. Les nombreuses hachures évoquent à la fois une pluie matérielle et comme la volonté de brouiller l'image, de la rejeter, de la nier ; sans compter que dans cette posture, ile personnage tourne le dos à la page de titre, sorte de pied de nez du poète à sa production. Le livre est dédié "A l'Auteur du NÉGRIER" signé T.C. La majuscule à "Auteur" signe de respect, lequel auteur est le père, Edouard Corbière, dont Le Négrier : aventures de mer est le roman le plus fameux ; publié d'abord en 1834, il est souvent republié au cours du siècle. Le roman avait été important pour le jeune homme qui en avait aussi donné le nom à son cotre. Le livre est distribué en sept sections inégales : Ça (10 poèmes dont 8 sonnets rassemblés sous un unique titre "Paris"), Les Amours jaunes (24 poèmes), Sérénades des sérénades (14 poèmes), Raccrocs (21 poèmes), Armor (7 poèmes), Gens de mer (16 poèmes), Rondels pour après (7 poèmes). Cette distribution est encadrée par deux poèmes qui se répondent à l'orée et à la clôture du livre. Tous deux sont des pastiches (et/ou parodies) du poème de La Fontaine, "La cigale et la fourmi"; le premier, intitulé "Le poète et la cigale", est poème dédicace à "MARCELLE", nom "emprunté" à une voisine complaisante parce que "(C'était une rime en elle)" précise le poète. Le dernier, toujours dédié à Marcelle, au titre inversé "La cigale et le poète", en reprend l'imaginaire tout en paraissant annuler le recueil tout entier puisque la muse enjoint au poète de "chanter" : "Si vous chantiez maintenant !", comme s'il n'en avait rien fait jusqu'alors. Si le premier poème était antérieur au recueil, le dernier s'y intègre puisqu'il est le dernier poème de "Rondels pour après". Le premier, outre sa position, se distinguait par l'italique, ce que ne fait pas le dernier puisque tous les poèmes de "Rondels pour après" sont aussi imprimés en italiques. Mais cette double présence affirme la volonté de composition du tout. Cette construction appelle plusieurs remarques. D'abord, la première section se présente comme une manière de préface définissant un "genre", "ÇA ?", par l'impossibilité d'y parvenir ; le "champ littéraire" dans lequel le recueil va tenter de s'imposer (les huit sonnets répondant au tire de "Paris") ; et, enfin, l'auteur lui-même, à travers une "épitaphe" qui ne parvient pas plus à le définir que son oeuvre. Ensuite, toutes les sections se terminent sur un poème qui dessine le portrait vide, creux, d'un "je" inexistant ; ainsi Ça se termine sur "Epitaphe" dont le premier vers est "Il se tua d'ardeur, ou mourut de paresse". Celui qui écrit "je" dans ces textes est un tissu de contradictions. De même "Le poète contumace" qui clot Les Amours jaunes évoque-t-il un personnage réfugié dans la solitude "Pour mourir seul ou pour vivre par contumace". On en dirait autant de "Paria" (Raccrocs), des condamnés de la "Pastorale de Conlie" (Armor) ou de "La fin" (Gens de mer). Chacun de ces poèmes vaut signature et c'est une signature qui renie le statut de "poète" ou en déplace le sens. Enfin la progression elle-même interroge. Les sections s'organisent dans l'ordre inverse de leur rédaction. L'auteur met ainsi en évidence, une sorte de régression vers "l'origine" quoi que ce terme puisse désigner. Paris et la ville comme source de création sont les plus récentes expériences de Corbière. Les voyages (et l'exotisme qu'ils convoquent —Italie et Espagne— sont légèrement plus lointains. Enfin les deux sections consacrées à la mer sont les plus anciennes (certains poèmes remontent aux années 1860). Quant aux "Rondels pour après" dont le titre semble projeter le lecteur dans l'avenir (ce qu'ils font de fait puisqu'évocateurs de la mort et même d'une destinée posthume), ils sont aussi un retour au plus profond de l'enfance, aux temps des berceuses maternelles ("Do, l'enfant do"). L'ironie qu'ils affectent n'est pas loin de la tendresse. Noter aussi que même si les poèmes liés à la mer sont distribués en deux sections (Armor et Gens de mer), l'ensemble de leurs poèmes (7 et 16) somme 23 textes commme Les Amours jaunes qui en proposent 24. Ces deux sources d'inspirationen deviennent équivalentes dans l'univers du poète. |
![]() Corbière par lui-même, gravure à l'eau forte, frontispice de la première édition des Amours jaunes. Jules Laforgue en écrit ceci "[...] un profil de satyre libidineux et falot, maigre, qui a bien roulé, inculte trempé par l'averse du large qu'il regarde en face..." (dans les années 1880, publication posthume) |
![]() Portrait de Tristan Corbière au large de Roscoff, par Jean Vacher Corbière (1886-1977). Huile sur carton, musée des Jacobins. Morlaix |
Le titre Le titre de la deuxième section sert de titre pour le livre entier. Ce n'est pas une exception puisque c'est aussi le cas des Fleurs du mal dont la quatrième section donnait son titre au recueil. Il y a dans ce titre une association de termes qui interroge le lecteur. Le substantif "les Amours" fait écho à d'autres écrivains, Ovide, Ronsard, surtout (sans oublier Pétrarque que les Romantiques ont célébré) , mais aussi un autre Tristan, auteur lui aussi d'un tel recueil (qui lui valut la célébrité et l'accès à la fameuse "chambre bleue") où les sonnets ont aussi la part belle. Un tel titre connote plus volontiers les éloges d'une aimée, les plaintes d'un amoureux, donc une tonalité lyrique voire élégiaque à laquelle d'autres couleurs sembleraient mieux assorties comme le bleu (des contes), le rouge (de la passion). Le jaune, couleur peu vaalorisée depuis longtemps, a quelque chose de grinçant. Les Amours jaunes. Pourquoi "jaunes" ? Depuis le Moyen-Age, c'est une couleur associée à la trahison (dans les peintures Judas est toujours vêtu de jaune, mais les bourreaux aussi, cf. Pastoureau, Jaune. Histoire d'une couleur, 2019) et avec le temps un grand nombre de défauts lui ont été associés : envie, colère, jalousie, mensonge, etc. Au XVe siècle, c'est aussi la marque des hérétiques (et Kandinsky, au début de XXe siècle, en fera la couleur de la révolte). Plus proche de Corbière, les bagnards libérés sont dotés d'un passeport jaune, et tout lecteur des Misérables sait à quel point il s'agit d'un stigmate. Bien d'autres associations négatives peuvent s'ajouter, dont celle de la prostitution, le "jaune", couleur vive attire l'attention comme le rappelle l'héroïne de La Vengeance d'une femme (Barbey d'Aurevilly). La prostitution ayant aussi une autre raison de s'associer au "jaune", celui de l'or payant la transaction. Le jaune est aussi la couleur de l'automne par convention, celle du flétrissement, du vieillissement, de la dégradation. Toutes ces connotations vont jouer dans le recueil. Il y sera bien question d'amour, mais d'amours multiples et toutes vouées au malheur, qu'il s'agisse du désir poussant un homme vers une femme (mais bien peu souvent dans la démarche inverse), laquelle se découvre toujours duplice, menteuse, traîtresse, y compris lorsqu'elle est une prostituée (cf."Le bossu Bitord"), qu'il s'agisse de la ville à la fois répulsive et fascinante ("Paris"), des destinations exotiques cousues de clichés et donc toujours décevantes, voire de l'amour du marin pour la mer fait de souffrances quotidiennes et se terminant souvent par la mort. Sans parler de l'amour pour la littérature peut-être plus déceptif que tous les autres. Trop de phrases trahissant la réalité. Trop de grands sentiments étalés pour être honnêtes. |
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![]() Autoportrait caricatural, 1870 , huile sur toile, le cadre a été sculpté par l'artiste.
"Peut-être à-peu-près un artiste
Peut-être un poète à-peu-près S'amusant à prendre le frais Au large de l'humaine piste" |
Une entreprise inconoclaste On l'aura compris, l'entreprise concertée du jeune homme qui se moque de ses rêves de poète va consister à tourner le couteau dans la plaie, dénoncer tout ce dans quoi, vraisemblablement, il a beaucoup cru, avant de constater ce qu'il a jugé être inepties, et condamné. Il le fait avec une grande maîtrise de la prosodie. Sans doute pourrait-on parler de "déconstruction" face à ce travail. A travers les grands noms dont il plagie, parodie, conteste, ridiculise les oeuvres (Lamartine, Hugo "Garde national épique!", Musset, et même Baudelaire que, par ailleurs, il semble malgré tout admirer, témoin "La pipe au poète" qui pour être en partie ironique ne l'est pas seulement.) il met à bas, pour l'essentiel, les représentations héritées des Romantiques du début du siècle, représentations qui sont devenues des "clichés", des "idées reçues" sur l'amour dont les Romantiques avaient inondé leurs livres (poésie, théâtre, romans) et donc la société. Corbière est en cela en accord avec son temps, il n'est que de penser à Flaubert et Madame Bovary publié 20 ans plus tôt qui se gausse du jeu de séduction réciproque entre Emma et Léon en truffant leur conversation de ces clichés. Le reproche essentiel est d'avoir transformé une relation purement charnelle en un monde de rêves (amour/toujours). Entre un homme et une femme constate le poète, il n'y a que des rapports marchands ; la raison en est que la femme y défend ses intérêts et se préoccupe peu de son partenaire, quand elle ne prend pas plaisir à affirmer sa supériorité à travers un cynisme cruel. Mais la littérature a propagé une vision du féminin auquel les jeunes hommes (et le poète, en particulier), se sont laissés leurrer, celle d'une créature éthérée, idéale, dont le corps existe à peine. Il n'y a pas de Anne, Mina, Héloïse ou Juliette ("Après la pluie"), à peine des Marcelles avec lesquelles il faut compter. Et le compte fait, il ne reste au poète que la souffrance, la solitude et la mort ("Poète contumace"). Mais dénoncer n'est que le premier pas, ne serait-ce que parce qu'il est nécessaire de donner à saisir ce que la littérature s'est tant acharnée à voiler, il convient donc, à la fois dans l'invention d'une nouvelle écriture et la prise en compte des expériences réelles, celles de la ville, celle du travail (qui fait tant rêver les citadins, celui de la mer et des marins) de rendre visible la réalité. Par bien des aspects la poésie de Corbière est réaliste, voire naturaliste. Elle l'est sur deux plans, celui des réalités dévoilées et celui de la langue travaillée. La réalité de la ville supposée devenir le théâtre de la gloire du créateur est celui d'un environnement dur aux miséreux, toutes les relations y sont des relations de pouvoir dont le maître mot est l'argent. Le travail des marins tant chanté par les poètes romantiques n'est qu'un travail dur, mal payé, dangereux, mais c'est un travail, sans plus. Pour le dire, quoique organisant ses textes selon les normes existantes, strophes, rythmes, rimes, Corbière va préférer des phrases brèves, parfois même réduites au substantif ; il utilise avec abondance une ponctuation qui isole, segmente, voire prolonge en écho avec les points de suspension qu'il utilise aussi bien en début de vers qu'en fin, voire au milieu isolant un terme d'un autre. Il "maltraite" souvent la syntaxe, supprimant le sujet, par exemple,("Chanson en SI"), imitant l'oral ("– Hisse hoé !… C’est pas tant le gendarm’ qué jé r’grette !"). Il puise à tous les registres de langue, l'argot (mannezingue), en particulier l'argot des marins qu'il prend, parfois la peine, d'expliquer en note, comme "grippe-Jésus" dans "Matelots", l'archaïsme (chevalereux), le néologisme (corsairien, plangorer), l'invention (il utilise un italien et un espagnol tout droit sortis d'une imagination auditive qui fournit une certaine ressemblance avec la langue invoquée), l'emprunt et la copie (transformant du Breton en Français râpeux, par exemple "Mois-noir" pour désigner novembre ; "Mois-plus-noir", décembre ). |
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| Comme
il s'agit aussi de régler des comptes avec la littérature (et donc avec
les "littérateurs"), ce que nous nommons, depuis Bakthine,
l'intertextualité est omniprésente dans l'oeuvre de Corbière ;
citatins, allusions, reprises, jeux de mots (et calembours), attaques
nominales,
pastiches, il n'est pas un seul texte qui ne résonne en écho. Comme
d'autres, parmi ses contemporains (Laforgue, par exemple, qui cherche tant à se démarquer de lui), Corbière a conscience de n'écrire
qu'à partir du déjà-là, conscience qui engendre colère et agressivité
de ne pouvoir échapper à ce qui apparaît comme une prison, d'où la
violence du dire en même temps qu'une indéniable jubilation. Laissons le dernier mot à Verlaine puisqu'il a eu le premier :
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| Le
recueil, après les dédicaces, propose un art poétique en rupture avec
tous les héritages, d'où le titre interrogatif "ÇA ?"et l'épigraphe
moqueuse, comme une réplique de tout l'héritage littéraire, un "quoi"
pouvant à la fois marquer l'incrédulité, la surprise devant l'inattendu
: la construction de quatrains d'alexandrins, dans un dialogue
que le colophon identifie comme un interrogatoire de police. Le
projet semble être de définir avec plus de précision le "ça" initial,
mais arrivé au bout du parcours, si tout a été écarté
des manières de nommer les écrits, aucune définition n'en ressort,
reste possible d'y glaner quelques indices, "l'Originalité" même si
elle court
toujours, peut-être un chef-d'oeuvre, ni vraiment étranger (huron), ni
baigné de folie (Gagne) ni de sentiment (Musset). D'une certaine manière, il est ainsi demandé au lecteur de se débrouiller seul pour identifier ce qu'il va lire, ou juste prendre plaisir à cette manière de désacraliser la sacro-sainte littérature. Ecrire est aussi un jeu. |
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ÇA ?
What ?...
(Shakespeare) Des essais ? – Allons donc, je n'ai pas essayé ! Étude ? – Fainéant je n'ai jamais pillé. Volume ? – Trop broché pour être relié... De la copie ? – Hélas non, ce n'est pas payé ! Un poëme ? – Merci, mais j'ai lavé ma lyre. Un livre ? – ...Un livre, encor, est une chose à lire !... Des papiers ? – Non, non, Dieu merci, c'est cousu ! Album ? – Ce n'est pas blanc, et c'est trop décousu. Bouts-rimés ? – Par quel bout ?... Et ce n'est pas joli ! Un ouvrage ? – Ce n'est poli ni repoli. Chansons ? – Je voudrais bien, ô ma petite Muse !... Passe-temps ? – Vous croyez, alors, que ça m'amuse ? – Vers ?... vous avez flué des vers ?... – Non, c'est heurté. – Ah, vous avez couru l'Originalité ?... – Non... c'est une drôlesse assez drôle, – de rue – Qui court encor, sitôt qu'elle se sent courue. |
– Du chic pur ? – Eh qui me donnera des ficelles ! – Du haut vol ? Du haut-mal ? – Pas de râle, ni d'ailes ! – Chose à mettre à la porte ? – ...Ou dans une maison De tolérance. – Ou bien de correction ? – Mais non ! – Bon, ce n'est pas classique ? – À peine est-ce français ! – Amateur ? – Ai-je l'air d'un monsieur à succès ? Est-ce vieux ? – Ça n'a pas quarante ans de service... Est-ce jeune ? – Avec l'âge, on guérit de ce vice. ... ÇA c'est naïvement une impudente pose ; C'est, ou ce n'est pas çà : rien ou quelque chose... – Un chef-d'œuvre ? – Il se peut : je n'en ai jamais fait. – Mais, est-ce du huron, du Gagne*, ou du Musset ? – C'est du... mais j'ai mis là mon humble nom d'auteur, Et mon enfant n'a pas même un titre menteur. C'est un coup de raccroc, juste ou faux, par hasard... L'Art ne me connaît pas. Je ne connais pas l'Art. Préfecture de police, 20 mai 1873.
* Paulin Gagne (1808-1876), poète
considéré comme fou. Il a énormément écrit.
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![]() détail d'un dessin de Corbière dans l'album de Louis Noir. |
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A découvrir : Jean Moulin illustrateur de Corbière. L'album de jeunesse de Corbière sur
Gallica.
A consulter : une bibliographie commentée des ouvrages consacrés au
poèteD'autres poèmes de Corbière sur le site Bibliotheca Augustana. |