Euvres,
Louise Labé Lionnoize, 1555
|
||
| Ainsi
se présente le seul recueil publié par la poétesse chez l'éditeur Jean
de Tournes (qui édite aussi Marguerite de Navarre), en août 1555. Il
sera réédité l'année suivante, en 1556 (à Lyon, à Paris et à Rouen). On
ne sache pas que Louise Labé
ait publié d'autres textes. Et celui-ci sera longtemps oublié, du moins des lecteurs ordinaires. Son titre a surpris ses contemporains, le terme "Euvres" (dans l'orthographe simplifiée de l'éditeur) étant soit réservé aux Anciens, soit à l'ensemble des écrits déjà publiés d'un auteur confirmé, argument que d'ailleurs a fait valoir Louise pour obtenir le privilège royal qui lui est concédé, à sa demande personnelle (autre singularité). |
![]() Gravure de de Pierre Woeiriot, 1555
|
L'autricePeu de choses se savent de sa vie, malgré quelques jalons dûment documentés. Elle est la fille d'un cordier lyonnais, Pierre Charly (ou Charlin), qui a adopté le surnom de sa première épouse, Labé, veuve d'un cordier connu sous ce nom. D'un deuxième mariage, Pierre aura trois fils et deux filles, dont Louise. Elle est né entre 1520 et 1524; certains chercheurs élargissent même la fourchette jusqu'en 1516. De son éducation, tout est ignoré. Toutefois, son père est fort aisé et il pouvait, sans aucun doute, financer l'éducation de l'enfant, puis de la jeune fille, si elle en avait manifesté le désir. De fait, l'oeuvre prouve des connaissances peu communes, pour une femme de ce temps et de cette classe sociale.Elle se marie, probablement entre 1543 et 45 avec Ennemond Perrin, cordier lui-même. Certains le disent marchand et riche, d'autres considèrent qu'il était moins aisé que le père. D'une manière ou d'une autre, Louise possède un patrimoine (dot ? héritage ?) qu'elle va gérer en son nom popre et bien gérer puisqu'à sa mort, en 1566, elle lègue à ses héritiers (ses neveux, fils de son frère François), une fortune (en propriétés) respectable. De sa vie, hormis ces documents bancaires, on ne sait rien. Sans doute a-t-elle fréquenté le milieu littéraire lyonnais alors en pleine effervescence, c'est ce que sembleraient prouver les 24 poèmes d'hommage couronnant son livre de 1555, comme d'autres, par exemple un poème de Jacques Peletier du Mans qu'il insère à la fin de son Art poétique ("A Louise Labé Lionnaise. Ode"). Sans doute aussi son mode de vie faisait-il jaser car les légendes à son propos se répandent déjà, entre ceux qui la louent et l'admirent et le disent, et ceux qui s'obstinent à en faire (ou à la confondre avec) une courtisane dite "la Belle Cordière", Calvin par exemple, qui la traite de "plebeia meretrix" (autrement dit, prostituée de bas étage, d'autres, plus élégants, disent "courtisane" en francisant le terme usité en Italie). Elle est supposée avoir participé au siège de Perpignan en 1542 (durant la neuvième guerre d'Italie) ; elle y aurait accompagné Olivier de Magny qui aurait été son amant ; Aragon s'en fait l'écho dans Les Yeux d'Elsa (1942) dans "Plainte pour le quatrième centenaire d'un amour". L'histoire en est contée dans la dernière ode (attribuée à Guillaume Aubert) des poèmes d'hommage. Entre 1556 (réédition de l'oeuvre) et 1566 (date de sa mort), il semble qu'elle ait vécu plus souvent dans sa propriété de Parcieux-en-Dombres que dans la ville elle-même. C'est une période difficile pour Lyon et les Lyonnais. En 1562, les protestants (qu'on appelle les "religionnaires") occupent la ville. En 1564, c'est la peste qui s'y déclare. En 1565, Louise, malade, dicte son testament (le 28 avril). Elle est alors chez son ami Thomas Fortini, banquier florentin. Mais elle doit se remettre suffisamment pour rentrer dans son domaine où elle mourra en février 1566 puisque c'est là qu'elle est enterrée comme en témoigne le contrat d'une pierre tombale commandée par Thomas Fortini, datant d'août 1566. François Rigolot estime qu'elle a dû mourir avant le 15 février. |
|||
| Comme d'habitude, s'agissant
d'une femme, les commérages sont allés bon train après sa disparition,
jusqu'au point où, en 2006, Mireille Huchon en vienne à lui dénier
toute existence en tant que poète (Louise Labé, une
créature de papier). Elle serait un personnage imaginé de
toute pièce (sauf le nom qui serait bel et bien emprunté à une
prostituée locale) par un groupe de poètes menés par Olivier de Magny
et Maurice Scève. Malgré l'érudtion mise en jeu, le lecteur ne voit
guère ce qu'il gagne au change. Les textes sont ce qu'ils sont, et il
est nettement plus économique de les attribuer à la mystérieuse Louise
Labé qu'à ce complot masculin dont il est difficile, pour madame Huchon
aussi, de clarifier le projet. Nous continuerons donc d'attribuer cette oeuvre à Louise Labé qu'il y a plaisir à imaginer sous les traits gravés par Pierre Woeiriot. |
||||
![]() Nicolas-André Monsiau (1754-1837), La Folie conduisant l'Amour aveugle, 1796. Inspiré plus vraisemblablement par La Fontaine que par Louise Labé. |
Le recueilIl pourrait, à première vue, sembler n'être que l'adjonction de divers écrits dévoilant le talent de leur autrice dans la variété de ses formes, mais à le considérer avec plus d'attention, force est d'y voir une construction travaillant sur deux plans, celui de la réflexion sur la condition humaine (et au premier chef, la complexe, pour ne pas dire compliquée, relation qui unit — et désunit— les hommes et les femmes) et celui de la création, démonstration du talent féminin à s'emparer de genres multiples, prose et vers, dont la vox populi assure les femmes incapables.Le recueil est, en effet, composé d'une épître dédicatoire, du Débat de Folie et d'Amour, de trois élégies, de 24 sonnets, et de 24 poèmes d'hommage précédés d'un sonnet en louant l'exercice. Dans l'épître dédicatoire (comme dans la privilège royal daté du 13 mars 1554) il est question d'amis ayant découvert les oeuvres de l'autrice et l'ayant incité à les publier, ce que vient prouver la succession de poèmes élogieux clôturant le recueil ; les oeuvres de l'autrice (dont le nom est à loisir répété, dans le privilège, dans la signature de l'épître, comme dans le titre du Débat ou la conclusion des sonnets) sont ainsi cautionnées par l'intervention de poètes dont l'anonymat, pour certains, est aisé à dévoiler, par exemple Maurice Scève qui signe de sa devise "Non si non la" (III) ou Pontus de Tyard qui signe de ses intiales (IV) ou encore Olivier de Magny (XVI) qui reprend le texte dans un de ses recueils. Les hommages viendraient prouver que, de fait, les temps ont changé et les femmes peuvent s'adonner à l'étude et être reconnues par leurs pairs masculins, ce qui n'était pas vraiment acquis alors. Un recueil féministe Certes, le terme est quelque peu anachronique, mais il y a bien dans le recueil de Louise Labé une volonté de donner aux femmes la place qui leur revient dans une société plus ouverte à leurs qualités, comme le clame l'épître dédicatoire : "prier les vertueuses Dames d'élever un peu leurs esprits par-dessus leurs quenouilles et fuseaux" (se rappeler que "vertueuses" renvoie à "virtu", terme cher à la Renaissance, désignant le courage, l'énergie, la force d'âme, et non l'accord avec la morale dominante), de manière à se démontrer à elles-mêmes et, par voie de conséquence, aux hommes, qu'elles peuvent, en termes de savoirs, de connaissances, apporter leur contribution à la société. L'épître (datée du 24 juillet 1555) est probablement le dernier texte écrit pour le recueil (dont le bon à tirer date du 12 aoüt 1555, date importante puisque le privilège court à partir de là qui protège l'oeuvre pour cinq ans). Elle est adressée à M.C.D.B.L. identifée comme "Madmoiselle Clémence de Bourges Lyonnaise", jeune fille de bonne famille (le père a été échevin), probablement plus jeune que Louise, mais Lyonnaise, comme elle, ce qui dessine un horizon d'identité. Cette épître est à la fois un exercice rituel, il faut mettre l'oeuvre sous un patronnage qui la protège des critiques et la valorise, il faut aussi s'appliquer à séduire le lectorat potentiel ; une proclamation : en mettant le livre sous le patronnage d'une dame, en en appelant à un lectorat féminin, en incitant les femmes à rivaliser entre elles en même temps qu'avec les hommes, il s'agit d'ouvrir l'espace des savoirs et de la réflexion aux femmes, de leur montrer aussi la voie du partage et de la communication, écrire pour partager ses découvertes, mais aussi pour en tenir registre, comme dira Montaigne. |
| Le
recueil est, nous semble-t-il, construit pour mener à bien le projet, rappelant régulièrement à qui il s'adresse : les Dames.
Il offre d'abord une variété de genres (le débat dialogué en prose, les
élégies et les sonnets en vers qui sont alors des formes relativement
neuves que Marot a diffusé ; autrement dit, de l'argumentation, du
narratif, de
l'émotif). Le tout couronné par les hommages rassemblés in fine. Pour
ces 25 textes (24 plus le texte initial rendant compte du projet), il
importe peu (au fond) de savoir s'il s'agit d'une entreprise,
coordonnée par l'auteur ou l'éditeur, ou d'une participation spontanée
; ce qui est important c'est que l'anonymat de ces laudateurs souligne
avec force le nom de l'auteur, signataire du recueil, "Louise Labé
Lyonnaise", signature dont l'allitération renforce la prégnance. Le
recueil est donc la preuve qu'une femme peut se risquer sur des
terrains réservés aux hommes et y réussir, puisqu'ils applaudissent. Peut-être est-ce aussi en ce
sens que va l'évocation d'une Louise guerrière (Elégie III), entre
savoir faire et faire savoir une féminité s'impose qui en appelle à la
complicité des autres femmes. Ainsi a-t-elle commencé dans l'épître,
ainsi termine-t-elle dans le dernier sonnet : "ne reprenez, Dames, si
j'ay aimé." Une interrogation sur l'amour Quoique l'épître initiale n'en dise mot c'est bien le seul sujet de l'oeuvre, envisagé sous des angles divers. Sans doute parce qu'il s'agit du sujet poétique par excellence, et la renommée de Pétrarque en a conforté la perception ; sans doute aussi parce qu'il est convenu que ce serait le grand souci féminin. De là vient peut-être cette réputation de courtisane, car qui, mieux qu'une courtisane, pourrait parler de l'amour... Premier texte du recueil, le Débat... pose la question de ce qu'est l'amour (et sous les traits de Cupidon, l'enfant que donne de plus en plus à voir la peinture, il faut surtout entendre "Eros", principe de vie). La querelle qui met aux prises Amour et Folie pour des questions de préséances va être présentée aux dieux par les deux représentants des plaignants nommés par Jupiter : Apollon pour Vénus et Amour et Mercure pour Folie. D'un côté le dieu de l'équilibre, de l'harmonie, de la poésie et de l'autre le turbulent Mercure (Hermès) dieu des marchands, des voleurs, des carrefours, représentant celle que Louise Labé fait déesse. Tous deux, de fait, sont d'accord sur au moins un point, essentiel il est vrai, Amour est le principe de toute vie en société. Si Apollon, comme le veut sa fonction, défend équilibre et harmonie, Mercure insiste, lui, sur la nécessité du mouvement. Folie entraîne les humains bien au-delà d'eux-mêmes, elle est donc la source de toute création, artistique au premier chef, nous dirions même de tout progrès. Une fois posée la réflexion sur l'amour à travers les divers discours du Débat..., Amour et Folie, Amour et Venus, Venus et Jupiter, Amour et Jupiter, puis ceux successifs d'Apollon et de Mercure, pour finir sur le statu quo Jupiter prononce, le discours amoureux se déploie. D'abord sur le mode des Elégies (décasyllabes à rimes plates) qui permettent de mettre en scène le poète, dans son expérience passée : Amour l'a frappée dans sa jeunesse et ne l'a jamais quittée alors qu'elle a atteint l'âge respectable de presque trente ans : "Je n'avais vu encore seize Hivers / Lors que j'entrai en ces ennuis divers ; / Et jà voici le treizieme Esté / Que mon coeur fut par Amour arrêté." (Elégie III). On trouve encore dans les représentations des âges féminins, au XIXe siècle, 30 ans comme un sommet à partir duquel la femme va glisser progressivement dans la vieillesse, dont témoigne par ailleurs Prosper Blanchemain dans son édition (1875) qui fait le calcul dans ses notes et commente " Je crois donc qu'elle se rajeunit, ce qui est le privilège de toutes les jolies femmes ayant dépassé la trentaine". Peut-être faut-il lire dans le recueil une manière de testament, comme si la poétesse laissait en héritage ce qu'elle a appris à vivre et à transcrire des émois amoureux. De fait, la réédition de 1556 n'apporte rien de nouveau par rapport à la première édition : tout a été dit. |
![]() Portrait de Louise Labé en Jeanne d'Arc, attribué à Nicolas Denisot (1515-1559), gouache sur carton. |
|||
| Ainsi constate-t-elle qu'il est
loisible de raisonner sur l'amour, en s'appuyant sur les écrits de ceux
qui l'ont précédée et d'y ajouter son grain de sel, car la Folie dont
elle a fait l'expérience est une nouveauté dans l'expression amoureuse. Mais elle a pu en suivre l'existence dans bien
d'autres vies, ainsi de celle de Sémiramis qui non seulement change du
tout au tout lorsqu'elle est frappée, mais, en plus, doit vivre un
sentiment scandaleusement inacceptable puisqu'amoureuse de son fils, ou
plus près d'elle et de ses lectrices le désir qui vient à une vieille
femme lorsqu'est passé l'âge des ébats amoureux. L'amour est bien à la
fois une bénédiction (s'il n'est plus possible d'aimer, autant mourir,
dit le sonnet 14) et une malédiction, dans la mesure où il est
impossible de s'en rendre maître. Mais s'il n'est possible que d'en
pâtir lorsqu'il vous prend pour cible (il est toujours armé d'un arc et
de flèches), il est aussi possible, plus tard, d'en chanter l'aventure
comme le fit Sappho,
la poétesse grecque dont les humanistes
redécouvrent la trace, mais que de longue date, Ovide, Puis Boccace,
voire Christine de Pisan avaient louée, et à laquelle, dès lors, les
poétesses françaises seront volontiers assimilées. Les 24 sonnets (en décasyllabes, usant de toutes les formules dans l'organisation rimique) qui suivent les Elégies sont les fulgurances de ces expériences. Le premier en italien paye sa dette à Pétrarque. C'est lui, en effet, qui popularise le sonnet (une forme inventée bien avant lui) dans son recueil, Canzoniere. En France, c'est Marot qui l'introduit, et les poètes du XVIe siècle vont s'y adonner à plaisir, à commencer par Du Bellay avec L'Olive (1549-1550). User du sonnet, dans toutes ses variantes, était bien le moyen de prouver sa dextérité, tout en donnant à la lectrice (puisque c'est à elle que s'adresse la poétesse) le sentiment d'une confidence personnelle dans laqeulle elle pouvait aussi reconnaître ses émois. |
![]() Une des nombreuses représentations de la ville au XVIe siècle |
| Beaucoup
a été dit sur les sonnets, le talent de la poétesse à varier l'approche
du sentiment contradictoire qui fait geindre et s'exalter les amants,
sur la sensualité qui imprègne tous ses vers car amant ou amante, c'est
le corps qui pâtit ou qui exulte. Parmi les plus souvent cités, il y a
bien sûr le sonnet VIII et ses contradictions successives "Je vis, je
meurs ; je me brûle et me noye..." que bien d'autres imiterons, Camões, par exemple, dans un sonnet de 1598 ou le sonnet XVIII, celui des baisers : "Baise m'encor, rebaise moi et baise"... Les deux sonnets qui suivent ont le mérite de rappeler le rêve perpétuel de fusion avec l'autre et la volonté de mourir lorsqu'il ne sera plus temps d'aimer et ils le font avec une grâce et une simplicité qu'aucun poète de son temps n'a jamais atteint. |
||||||
Oh si j'étais en ce beau sein ravie De celui là pour lequel vais mourant Si avec lui vivre le demeurant De mes cours jours ne m'empeschait envie : Si m'acollant me disait, chère Amie, Contentons nous l'un l'autre, s'asseurant Que ja tempeste, Euripe, ne Courant ne nous pourra desjoindre en notre vie : Si de mes bras le tenant acollé, Comme du Lierre est l'arbre encercelé, La mort venait, de mon aise envieuse : Lors que souef plus il me baiserait, Et mon esprit sur ses lèvres fuirait, Bien je mourrais, plus que vivante, heureuse. (Sonnet XIII) |
![]() |
Tant que mes yeux pourront larmes espandre, A l'heur passé avec toi regretter : Et qu'aus sanglots et soupirs resister Pourra ma voix, et un peu faire entendre : Tant que ma main pourra les cordes tendre Du mignart Lut, pour tes graces chanter : Tant que l'esprit se voudra contenter De ne vouloir rien fors que toy comprendre : Je ne souhaitte encore point mourir. Mais quand mes yeux je sentirai tarir, Ma voix cassee, et ma main impuissante, Et mon esprit en ce mortel sejour Ne pouvant plus montrer signe d'amante : Prirey la Mort noircir mon plus cler jour. (Sonnet XIV) |
||||
A consulter : le site consacré à la poétesse sous l'égide de Michèle Clément et de Michel Jourde. Les textes que
la publication du travail de Mireille Huchon, Louise Labé,
une créature de papier (Genève, Droz, 2006) ont sucité.
A lire : trois articles
du blog de Gallica, "Louise Labé Lionnaise", "Louise Labé autrice", "Louise Labé, belle cordière ?" (Christine Genin).Le recueil de 1555 sur Gallica. La bibliographie préparée par la BnFpour l'agrégation de lettres de 2024. Les sonnets dans une édition illustrée de 1943.
Le recueil dans l'édition de Prosper Blanchemain, Librairie des Bibliophiles, Paris, 1875 |