Les Thibault, Roger Martin du Gard, 1922-1940

coquillage


Les Thibault est ce que Romain Rolland appelait un "roman fleuve". L'oeuvre est constituée de huit volumes dont la publication s'échelonne entre 1922 et 1940. Elle s'intéresse à la fois à des personnages (c'est le propre du roman de raconter des trajectoires individuelles) et à un contexte particulièrement trouble puisque ses événements se déroulent au début du XXe siècle, avec une insistance plus grande sur l'été 1914, les quelques semaines qui précèdent la déclaration de guerre. Le dernier volume, intitulé Epilogue, se déroule, lui, en 1918, à la veille de l'armistice et donc de la fin de la guerre.
La collection Folio l'offre en cinq volumes (ou en trois dans l'édition de 2003) cumulant plus de 2000 pages. De quoi  faire peur ? A première vue. Mais en rester là serait se priver d'un grand plaisir. Entrer dans l'univers de Roger Martin du Gard, c'est découvrir qu'on y prend un plaisir extrême et que l'on n'a de cesse d'en savoir plus sur les personnages, leurs mondes, leurs inquiétudes, leurs interrogations, leur avenir.






Roger Martin du Gard

Roger Martin du Gard, 1926

L'écrivain

    Il naît le 23 mars 1881, dans une famille de la grande bourgeoisie parisienne, fortunée et profondément catholique. Le père est avoué, la mère fille d'un agent de change. Son frère cadet, Marcel, naît en 1884.
Il commence sa scolarité à Fénelon (1892), institution catholique, sous l'égide de Marcel Hébert, philosophe qui en deviendra le directeur, en 1895, un homme qui va marquer le jeune enfant peu studieux mais profondément curieux. C'est lui qui lui conseillera, plus tard, la lecture de Tolstoï qui aura une profonde influence sur sa trajectoire d'écrivain. Il continuera ses études à Janson-de-Sailly où il devient l'ami de Gaston Gallimard. Une fois terminées ses études, à Condorcet, baccalauréat de philosophie en poche, il entame, sans grande conviction, des études de lettres qu'il ne terminera pas. Finalement, en 1900, il passe le concours de l'Ecole des Chartes, est reçu et obtient son diplôme d'archiviste-paléographe, en 1905, après une année d'interrruption pour cause de service militaire (1902-1903). Une formation dont la trace est perceptible dans tous ses écrits. Au sortir de l'école, il se marie en 1906. Le couple aura un enfant, en 1907, une fille, Christiane.
     Devenir écrivain, voilà ce qu'il veut vraiment. Il publie, à compte d'auteur, son premier livre, Devenir, en 1908. Il s'essaiera aussi au théâtre. Son premier grand roman, Jean Barois, est refusé par Grasset jugeant que ce n'est rien d'autre qu'un dossier. Grâce à Gallimard, il sera publié par la toute jeune NRF, en 1913. Gide l'admirera et entre les deux écrivains se noue une amitié qui ne se démentira jamais malgré leurs différences.
La vie de Roger Martin du Gard est celle d'un intellectuel plongé dans ses livres et ses recherches puisque son écriture s'appuie toujours sur une solide documentation, hormis les quatre années de guerre qu'il passe dans l'intendance attachée à un corps de cavalerie. De la guerre il verra les horreurs sans vraiment jamais monter au front. Il y part et en revient avec la même répulsion pour ce qui lui semble le comble de l'inacceptable. Ses lettres comme son journal témoignent d'un pacifisme bien ancré en lui.
Après la guerre, il envisage de se lancer dans un long roman qui va l'occuper du début des années 1920 au début de 1940. Conçu d'abord comme une histoire familiale, celle de deux frères, il s'élargit à la fresque sociale d'un monde qui s'est effondré dans la première guerre mondiale. Ces ouvrages vont rencontrer un large public enthousiaste et lui vaudront le prix Nobel de littérature en 1937.
En 1925, il s'installe au château du Tertre (à Bellême, dans l’Orne) que certains biographes disent avoir été acheté à son beau-père, Philippe-Albert Foucault, avocat du barreau de Paris. Il l'amènage, en fait son lieu de travail et un lieu accueillant pour ses nombreux amis (Gide, Copeau, Dabit, Duhamel, etc.).
Il en est chassé durant la seconde guerre mondiale par les Allemands qui occupent les lieux. Il se réfugie à Nice, avant d'aller s'installer à Pérac, dans l'Aude. Il travaille à un nouveau long roman, Les Souvenirs du lieutenant-colonel de Maumort, qu'il n'achèvera pas et qui ne sera publié que de manière posthume, en 1983.


A la fin de la guerre, il s'installe à Paris. Ce seront, malgré les amitiés, des années tristes. Son épouse meurt en 1949 comme son ami Copeau, puis Gide s'éteint en 1951.
Roger Martin du Gard reste cependant très entouré et Gallimard lui offre la Pléiade, deux volumes pour ses oeuvres complètes publiées en octobre 1955. Albert Camus qui admire profondément son aïné en écrira la préface. Si Roger Martin du Gard est flatté, il est aussi un peu désarçonné ; "Œuvres complètes ! Cela a une résonance passablement sépulcrale et nécrologique" note-t-il alors dans son journal, mais il collaborera à l'édition avec son sérieux habituel.
Il meurt le 22 août 1958 au château du Tertre, mais est inhumé à Nice aux côtés de son épouse.
L'oeuvre, si admirée du vivant de l'écrivain, tombe progressivemment dans un oubli relatif, d'autant que ces romans fleuve (Romain Rolland avec Les Hommes de bonne volonté, 1932-1956 ; Duhamel avec La Chronique des Pasquier, 1933-1945) de l'entre-deux-guerres ont souvent la réputation (stupide !) d'être des pensums. Il suffit pourtant de s'y essayer pour découvrir que, comme disait Camus, Roger Martin du Gard, à travers son oeuvre, est un "perpétuel contemporain".







Jacques Thévenet

Une des illustrations de Jacques Thévenet (1891-1989) pour l'édition Gallimard de 1946.

Le roman

     Comme nous l'avons signalé, il est composé de huit volumes. Les six premiers présentent deux familles de la bourgeoisie parisienne, les Thibault et les Fontanin. Dans ces deux familles, des enfants en passe de devenir adolescents.
  Le Cahier gris (1922) relate en neuf chapitres numérotés, mais non titrés, ce qui sera la règle pour toute la série, la fugue de deux jeunes garçons, 14 ans tous les deux, Jacques Thibault et Daniel de Fontanin. L'instigateur de la fugue a été Jacques, rebelle depuis toujours, mais particuièrement outré par l'indiscrétion d'un prêtre de l'institution où il est hébergé pendant sa scolarité. Ce dernier a confisqué un cahier où le jeune garçon faisait ses premiers essais d'écriture et qui servait aussi de cahier de communication avec son ami Daniel. La forme des échanges y est hyperbolique, exaltée, et le religieux soupçonne une liaison "contre nature", disait-on dans ces milieux bien pensants. Dénonciation au père, un catholique intransigeant, bourru avec ses fils, particulièrement avec Jacques. Il a un fils aîné qui lui convient mieux, dix ans de plus que Jacques, Antoine, étudiant en médecine. Oscar Thibault, le père, est veuf depuis 14 ans (la mère est morte de son accouchement).
Il s'agit de retrouver les fugueurs et le père leur met la police aux trousses. Ils seront récupérés une semaine plus tard. Une semaine qui, d'une certaine manière, est décisive pour l'avenir des deux garçons. De la famille Fontanin, le récit dit peu de choses sinon que la mère vit seule, avec ses deux anfants car Daniel a une soeur cadette, Jenny, 13 ans. Le mari (Jérôme) découchant le plus souvent et allant de maîtresse en maîtresse.  Mme de Fontanin est protestante et quelque peu mystique, elle n'en fascine pas moins Antoine par la simplicité et la bonté qui émanent d'elle.
Le Pénitencier (1922) : 12 chapitres ; Jacques est enfermé depuis dix mois dans un "centre de rééducation" patronné par son père qui est très fier du souci qu'il prend des jeunes "délinquants". La presse s'est bien faite l'écho de rapports alarmants sur la réalité de ces établissements ("Bagnes d'enfants" disait le titre d'un de ces articles), mais sans vraiment susciter de réactions, et Antoine se décide à aller voir sur place ce qu'il advient de son frère dont il trouve les lettres pour le moins déconcertantes. Quand il finit par se décider à rendre visite à son frère, il va découvrir ce qu'il en est vraiment, les apparences et la réalité. Il finit par obtenir du père le droit de prendre en charge son jeune frère, dans l'appartement qu'il va occuper au rez-de-chaussée de l'immeuble où vit son père, Mademoiselle Vaize qui les a élevés en même temps que sa nièce orpheline, fille de son frère et de son épouse malgache, morte de tuberculose, Gisèle (dite Gise, dans la famille), onze ans. Nous sommes en 1905.
La Belle Saison (1923) : 14 chapitres. les personnages sont transportés à Maisons-Lafitte. C'est l'été 1910. Jacques a 20 ans. C'est à la fois le temps des découvertes amoureuses et des difficultés de l'adolescence ; amours compliqués de Jenny et Jacques, amour passionné de Gisèle pour Jacques. Jacques vient d'être reçu troisième au concours d'entrée de Normale supérieure et s'interroge sur ses désirs réels. Antoine est tombée amoureux d'une jeune femme surprenante, Rachel. Les bouleversements sentimentaux des uns et des autres vont les transformer profondément. Daniel lui-même se découvre  dans sa sensualité qui le pousse en même temps vers les aventures et vers la peinture. C'est le temps où il se nourrit des Nourritures terrestres de Gide (1897) qu'il tente de faire partager à Jacques sans grand succès.




Berthold Mahn

illustration de Berthold Mahn (Le Pénitencier), Paris, imprimerie nationale, éd. Sauret, 1960 (8 volumes), Lithographies originales de Berthold Mahn (1881-1975).

La Consultation (1928) : 13 chapitres consacrés à Antoine et à son travail de médecin pédiatre. Jacques a disparu en septembre 1910. Son père est persuadé qu'il s'est suicidé ; Gisèle n'y croit pas. Le père est atteint d'un cancer. L'action se passe en 1913 et les rumeurs de guerre commencent à enfler dont Antoine a des échos par un de ses patients du Quai d'Orsay (Rumelles) qui a surtout tendance à minimiser..
La Sorellina (1928) : 12 chapitres. Par accident (une lettre adressée à Jacques) Antoine découvre que son frère est probablement vivant, qu'il écrit. Une nouvelle, La Sorellina, visiblement de lui, a paru dans une revue suisse. Il décide d'aller le chercher. Jacques vit à Lausanne, fréquente les milieux socialistes, constitués, pour l'essentiel, d'exilés comme lui. La grande question étant celle d'empêcher la guerre. Il vit de l'écriture d'articles. Antoine finit par le convaincre de revenir à Paris avec lui.
La Mort du père (1929) : 14 chapitres consacrés au personnage d'Oscar Thibault : sa longue et douloureuse agonie ( chap. I à VI) et le dilemme dans lequel se débat Antoine : intervenir ou non ?, puis après sa mort, la découverte, par Antoine, dans ses papiers, d'aspects insoupçonnés de cet homme trop rigide. Jacques est extrêmement mal à l'aise, ambiguités de ses sentiments à l'égard d'un père aussi haï qu'aimé.

     Avec ce sixième volume s'achève ce qui pourrait être défini comme la première phase du roman. Elle découle du premier plan déterminé en 1920 dont René Garguilo (La Genèse des Thibault de Roger Martin du Gard, Paris, Klincksieck, 1974 ) a souligné que les événements historiques, alors, ne dépassaient pas le statut de toile de fond ; l'essentiel était de suivre le développement psychologique des multiples personnages. Le narrateur fera dire à Daniel, devenu peintre, dans le volume suivant "Si j'avais été romancier, je crois que, au lieu de changer de personnage à chaque livre nouveau, je me serais accroché aux mêmes, indéfiniment pour creuser..."
C'est bien ce que fait le narrateur qui complexifie les personnages au fur et à mesure de la progression dans le temps. Il fournit, en outre, au lecteur, des tables des matières où les chapitres sont affectés d'un titre résumé permettant de s'y repérer plus commodément. Comme il l'avait fait pour Jean Barois, Martin du Gard confie à son narrateur le soin d'insérer des documents (lettres, journaux intimes, productions littéraires, par exemple un certain nombre de passages de La Sorellina
Antoine qui les lit leur donne une dimension autobiographique lui permettant, pense-t-il, de mieux comprendre son frère.)
A travers la trajectoire des deux frères (le rebelle et le conformiste, pour aller vite) comme à travers celles des autres personnages, c'est toute une époque qui  se dessine dans ses lieux de pouvoir : on ne quitte jamais le monde de la bourgeoisie, malgré quelques personnages (comme les deux garçons orphelins dont Antoine se sent un peu responsable pour avoir soigné le plus jeune). Transparaît, sinon une "idéologie" précise, du moins une vision du monde avec ses limites, parfois surprenantes pour un lecteur du XXIe siècle. Un antisémitisme rempant, même si les personnages ne partagent jamais (sauf exceptions bien définies) cette attitude, ils ne peuvent pourtant pas s'empêcher d'identifier un "Juif". On en dirait autant de la vision des femmes, aussi libres soient-elles, comme Rachel ou la maîtresse suivante d'Antoine, Anne de Battaincourt, elles se soumettent à la "supériorité masculine" comme s'il  s'agissait d'une intangible vérité. Cela fait certes des personnages contradictoires donc plus intéressants.


Le poids de la religion dans la vie des êtres surprend aussi (la séparation de l'Eglise et de l'Etat date de 1905, date à laquelle commence le récit, par ailleurs). L'atmosphère de la maison d'Oscar Thibault en est saturée dont les deux fils s'éloignent, Jacques par révolte contre l'oppression, Antoine en raison de ses certitues scientifiques.
Quoiqu'il n'entrât pas dans le projet de 1920 la mémoire de la guerre, l'ensemble n'en a pas moins été dédié à "la mémoire fraternelle de Pierre Margaritis dont la mort, à l'hôpital militaire, le 30 octobre 1918, anénatit l'oeuvre puissante qui mûrissait dans son coeur tourmenté et pur." Deux adjectifs qui définissent souvent Jacques Thibault. Pierre Margaritis était le cousin de Roger Martin du Gard et il meurt de la grippe "espagnole". Il a donné bien de ses traits à Jacques et même l'expérience de l'enfermement après une fugue, à 15 ans, comme son alter ego littéraire (Jacques Brenner, Martin du Gard, 1961).



L'Eté 1914 (1936)
     Si l'interruption entre 1923 et 1928 pour la première série est factuelle (aménagement du château, deuils multiples dans la famille), celle qui sépare La Mort du père de L'Eté 1914, est fortement tributaire des interrogations que soulèvent chez l'écrivain à la fois des questions proprement esthétiques (où va son roman ? Quid de ses personnages ? Comment raconter la suite ?) et politiques, au sens étymologique du terme. Le climat européen se tend chaque année de plus en plus. Les régimes autoritaires se multiplient. Le poids du présent pèse sur la rédaction qui prend alors une autre tournure. Il note dans son Journal, en 1932, cette réorientation de l'oeuvre "Les Thibault disparaissent, anéantis dans la guerre. Et c'est toute une société, toute une forme de la bourgeoisie que la guerre anéantit avec eux. [...] La peinture d'un monde en décadence, et la fin de ce monde dans la sanglante catastrophe ". Il finit d'élaborer un nouveau plan en 1933.
Il va cependant rester fidèle à la ligne de départ : ne pas raconter la guerre. Les 85 chapitres qui constituent L'Eté 1914 suivent, presque jour pour jour, du 28 juillet 1914 (attentat de Sarajevo) au 10 août (premières batailles sur les frontières et mort de Jacques). Le point de vue est le plus souvent celui de Jacques qui lutte pour tenter de trouver une issue (avec ses camarades socialistes loin d'être tous d'accord) à une situation effrayante que d'aucuns pensent inéluctable. De voyages en voyages, de discussions en discussions, Jacques découvre à la fois l'impuissance des socialistes qui n'arrivent pas à mettre au point un vrai mot ordre unificateur, l'absence totale de lucidité de la bourgeoisie dont son frère Antoine est un parfait représentant, en même temps qu'il découvre ses propres tourments, à la fois sentimentaux et idéologiques.
L'ensemble du roman donne le sentiment paradoxal d'un piétinement et d'une course haletante (Jacques se déplace beaucoup) contre le temps, contre les pertes, dont il est pourtant visible que rien n'empêchera le pire. Dans la vie privée des personnages, ce pire se produit avec le suicide de Jérôme de Fontanin dans une chambre d'hôtel et son agonie ; dans la vie publique, c'est l'assassinat de Jaurès (chapitre 63). La mort est là, à l'affût, plus présente encore à partir du jour de la mobilisation générale, le 1er août.
Jacques a pris la décision de rentrer en Suisse pour une dernière action. Il a le projet d'aller, en avion, jeter des tracts pacifistes sur les deux armées en présence, à la frontière, avec la certitude qu'il s'agit certes d'un suicide, mais d'un suicide qui a du sens pour lui. Rien ne s'accomplira comme il le voulait à part sa mort progammée, après, là encore, une terrible agonie. Peut-être Martin du Gard s'est-il inspiré de l'action de Lauro de Bosis qui, après avoir inondé Rome de tracts anti-fascistes, le 3 octobre 1931, a disparu en mer, pour imaginer cette "fin" de Jacques, à la fois digne en tout point de son idéalisme et propre à "montrer" les méfaits de la guerre avant même qu'elle ne soit au sommet de ses tensions : bêtise, haine, peur.
Epilogue (1940) : 16 chapitres dont le dernier est le cahier-journal où Antoine suit à la fois l'état de ses pensées, de ses réflexions, et les progrès de son mal (il a été "gazé" fin 1917), de juillet à novembre 1918. Le roman commence par le télégramme annonçant la mort et l'enterrement de Mademoiselle de Vaize. Antoine qui est dans un hôpital, près de Grasse, depuis cinq mois, va aller à Paris où il n'est pas retourné depuis le début de la guerre.
Comme le titre du récit l'énonce, il s'agit de savoir ce que deviennent les personnages. Sans doute aussi de ne pas clore le roman sur un constat trop négatif, même si le récit est publié au début d'une autre guerre qui n'a  pu être davantage évitée que la première. Si Jacques et Antoine meurent de la guerre, il reste le fils de Jacques et de Jenny, Jean-Paul (derniers mots dans le cahier d'Antoine). A travers tous les malheurs des hommes, la vie continue. Et aussi l'espoir qu'elle sera autre.
En lui conférant le Nobel de littérature, l'Académie suédoise souilgnait "le pouvoir artistique et la vérité avec laquelle il a décrit les conflits humains et certains des
aspects fondamentaux de la vie contemporaine dans son roman Les Thibault".





assassinat de Jaures

Dessin représentant l’assassinat de Jean Jaurès dans Histoire en Images de la Guerre de 1914 in Imagerie des Ecoles (vers 1914-1915).










Valloton

Felix Vallotton (1865-1925), Le Ballon, 1899, Musée d'Orsay, Paris.

Fascination de la lecture des Thibault

     Les Thibault, dans ses huit volumes, est une lecture particulièrement fascinante. Martin du Gard pourrait reprendre à son compte la formule de Montaigne (qu'il admire au demeurant) : "je n'enseigne pas, je raconte" et ce qu'il raconte, ce sont des parcours de vie pris à la fois dans des histoires personnelles et dans l'Histoire, nécessairement, puisque créatures sociales en proie à leur éducation, aux idéologies de leur classe, aux rencontres qui les modifient, ainsi d'Antoine que sa passion pour Rachel ouvre à un monde de sensibilités dont il ignorait l'existence en lui. Entre conversations, monologues intérieurs, entre 1904 (volume I) et 1918 (volume VIII), les personnages changent, certains de leurs traits s'accentuent, d'autres s'évanouissent remplacés par d'autres sentiments, d'autres visions du monde.
Jean Tardieu ("Monumental Martin du Gard", Europe, 1992) en jugeait ainsi : " une des vertus principales de sa créativité, c’est avant tout un sentiment aigu de la vie. La vie vécue dans sa nécessité biologique, en dehors de toute interprétation étroite, de toute justification ou condamnation éthique. La vie telle que nous la vivons chaque jour, avec son accompagnement obligé de douleurs, de révoltes et d’échecs, d’espérances et de déviations et finalement de mort, mais il s’agit d’une mort désespérément civile et civique. A travers tant de transparence, on aperçoit un pessimisme fondamental, un scepticisme sans faiblesse et sans concessions, où l’inquiétude, qu’elle soit philosophique ou théologique, curieusement ne recherche pas la transcendance spirituelle ou du moins la réduit aux dimensions d’une
constatation rationnelle". On ne saurait mieux dire sauf à discuter le terme "pessimisme", à moins d'interpréter le terme comme le constat des difficultés de l'individu à vivre en accord avec lui-même, dans la mesure surtout où il a bien du mal à savoir ce qu'il en est de lui-même, ce dont le personnage de Jacques est emblématique, toujours pris, même aux moments les plus cruciaux de son existence, dans des tensions inconciliables.
Les trajectoires des personnages, pas seulement celles de Jacques et d'Antoine, bien que protagonistes clés, ouvrent sur toutes les interrogations qui sont celles de tous. La première étant "Qui suis-je ?" autrement dit, mon "moi" est-il une liberté ou le résultat d'une éducation familiale, d'habitudes transmises dans la nescience ? Ainsi, Antoine finit-il par se dire (et dire à son frère) qu'ils sont des "Thibault" avec ou sans désir de l'être. A la fin de sa vie, il ne sera pas aussi radical, mais il persistera à penser en terme de continuité, Jean-Paul assurant, qu'il le veuille ou non, la succession des générations. De même si les personnages féminins paraissent le plus souvent prisonnières, quoiqu'elles en aient, de l'idéologie dominante, Jenny finit par s'en dégager, refuse d'épouser Antoine pour donner un nom à son fils, juge sa mère et ses dérives nationaliste, a décidé d'élever seule son fils et de travailler. Elle aussi annonce un monde nouveau. Pas nécessairement meilleur, mais différent, ce qui est un début d'espoir.
Mais un espoir qui ne peut échapper à la question du vieillissement et de la mort, de la soufrance, physique, au premier chef, des menaces que l'organisation capitaliste des sociétés continuera de faire peser sur les peuples, celle de la guerre au premier chef.




A écouter
: Concordance des temps (France culture, 11 mars 2023), "Actualité de Martin du Gard", avec Hélène Baty-Delalande (émission enregistrée en 2014).
des extraits des deux premiers romans dans Ça peut pas faire de mal, Guillaume Gallienne, sur France Inter, 30 novembre 2019.
Le cours de l'histoire, France culture, 6 spetembre 2023, consacré aux colonies pénitentiaires pour enfants.
A lire : le discours du Nobel en 1937.
Les Thibault de Roger Martin du Gard, un roman historique, article de Jochen Schlobach, 1995.



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