Le Petit Prince, Antoine de Saint-Exupéry, 1943

coquillage


illustration du chapitre XX
illustration de la fin dhapitre XX








Canada 1942

Saint-Exupéry,pedant son séjour canadien, en 1942

Rédaction et publication

        Le Petit Prince est devenu, par la force des circonstances, la dernière oeuvre publiée du vivant de Saint-Exupéry. Comme telle, elle a acquis les caractéristiques d'un testament spirituel ; d'autant plus, sans doute, qu'elle a conquis un immense lectorat, au point d'apparaître même comme un phénomène de société. Le site consacré à l'écrivain rapporte que le texte est traduit dans plus de 600 langues, des plus répandues aux plus confidentielles, qu'il est le livre le plus traduit au monde après la Bible.
Mais en réalité, le texte est le fruit d'une commande et n'a jamais été perçu par son auteur comme autre chose qu'une oeuvre de circonstance. Il travaillait alors sur Citadelle qui restera inachevé. Avant de se mettre à la rédaction du conte, il vient de publier Pilote de guerre (1942), récit dans lequel nombre de réflexions alimentant Le Petit Prince se retrouvent déjà.
Retour en arrière.
     En 1940, après avoir été démobilisé comme ses camarades, Saint-Exupéry est à Alger ne sachant exactement comment se positionner dans ces circonstances dramatiques. Hostile à de Gaulle, il ne se voit pas rejoindre Londres, pas davantage se joindre à Vichy. Son seul espoir c'est d'imaginer l'entrée en guerre des Etats-Unis, pourquoi il décide de se rendre à New York dans l'objectif de peser de tout son poids (il est alors un intellectuel reconnu) en ce sens.
Il débarque à New York, pour découvrir que la communauté française y est partagée et que, d'un côté comme de l'autre, il n'y est pas en odeur de sainteté. Invité par Renoir (le cinéaste qu'il a connu durant la traversée), il rend à Hollywwod où il commene la rédaction de Pilote de guerre qui sera publié en février 1942. Il est aussi publié en France mais rapidement interdit pour contenir l'éloge de Jean Israël.
      La petite histoire rapporte que son éditeur (ou l'épouse de ce dernier) aurait eu l'idée de lui demander un livre pour enfants en constatant la manie de Saint-Exupéry de dessiner de petits personnages sur tous les bouts de papier rencontrés. Le livre est terminé en avril 1943, alors qu'il aurait dû l'être pour Noël 1942. Saint-Exupéry avait d'abord demandé à un peintre, Bernard Lamotte, de se charger de l'illustration, mais peu satisfait (il semble avoir trouvé l'oeuvre de Lamotte trop sophistiquée pour son propos), il décide d'utiliser ses propres dessins en organisant une mise en page qui met texte et dessins en échos.
 Le 1er avril 1943, il a obtenu un ordre de mobilisation et le 4 mai il est à Alger. Il finira par attteindre son but, reprendre du service actif ; c'est ainsi qu'il va disparaître en mission de reconnaissance, le 31 juillet 1944. Avant de quitter New York, il avait donné le manuscrit du Petit Prince à Silvia Hamilton, une jeune journaliste que lui avait présentée son traducteur, avec laquelle il entretint une brève liaison.
Le livre est publié en anglais le 6 avril 1943 à New York par l'éditeur Reynal & Hitchcock (traduction de Katherine Woods), puis quinze jour après en français. Il faudra, en revanche, attendre avril 1946 pour qu'il soit publié en France.









l'aviateur

Le narrateur (aviateur) et son avion enterré dans le sable. Dessin écarté du récit.

     Le livre se déploie sur 27 brefs chapitres et un épilogue qui est une adresse directe au lecteur, lui demandant de s'imprégner du paysage afin de le reconnaître et d'y rencontrer, qui sait, le Petit Prince, à charge pour lui alors d'en aviser le narrateur.

Un conte merveilleux  ?

     C'est certes ainsi qu'il a été commandé et du conte, il utilise les codes : un héros enfantin (le petit prince), perdu dans un monde inconnu (il vient d'une autre planète), qui rencontre toutes sortes de personnages, dont des animaux qui parlent (un serpent, un renard), qui a gagné en sagesse au bout de son périple avant de retourner chez lui. Un monde merveilleux où le héros se déplace de planète en planète, peut vagabonder dans le désert sans dommage, dont le corps disparaît malgré la morsure du serpent..
La dédicace à Léon Werth, journaliste et écrivain (1878-1955),  insiste sur le caractère "enfantin" de l'écrit puisqu'il aurait dû être dédié à un enfant et que pour compenser, c'est au "petit garçon" qu'a été Leon Werth que le livre est dédié.
Enfin, les illustrations de l'auteur qui ponctuent le texte à la fois dans les pages rédigées et parfois en pleine page lorsque la sujet l'exige, portrait du personnage, paysage de la planète, activité du petit prince sur sa planète, etc. viennent participer au caractère enfantin (ou apparemment tel) du récit.
Les illustrations ne sont pas exactement des illustrations, plutôt souvent des "raccourcis" conduisant au  coeur du sujet, par exemple la démultiplication des "portraits" du Petit Prince mettent l'accent sur l'instabilité de la vision qui, n'est, de fait que la transcritpion des émotions affectant le narrateur et par conséquent le lecteur, visualisant, en quelque sorte, la maxime du renard "on ne voit bien qu'avec le coeur".
La distribution des dessins dans les pages témoignant aussi d'une sorte de "spontanéité" qui serait propre au conte populaire et à son oralité, par exemple les dessins de mouton que commente le petit prince pour les récuser tous avant de se satisfaire de la caisse dans laquelle se trouve, invisible, le "bon mouton".
Mais, par ailleurs, ce conte use d'autres ressorts.

Un conte philosophique

     Il y a en, effet, dans ce conte, d'autres éléments de composition. D'abord, le fait qu"il y a un narrateur identifié : celui qui raconte cette histoire, Je, aviateur tombé en panne dans le désert, la donne comme une expérience personnelle. Si le Petit Prince a appris de son périple, le narrateur aussi, peut-être même plus sans doute que le petit personnage.
Autre particularité qui le différencie du conte populaire : l'enchâssement. Le narrateur rapporte un événement passé (il ya six ans au moment où il raconte) lui-même constitué d'un récit, l'histoire du petit prince quittant sa planète, découvrant le monde et se préparant à repartir. Par ailleurs, que ce soit dans le récit rapporté du petit Prince ou dans celui du narrateur la dimension satirique autant que réflexive occupe une place importance.


le petit prince

"Voilà le meilleur portrait que, plus tard, j'ai réussi à faire de lui" (le premier des nombreux portraits du livre.

Il s'agit, en somme, de raconter une histoire en lui donnant un sens moral ; de proposer, à travers elle, des valeurs qui ne soient pas dévaluées. Pour ce faire, Saint-Exupéry met en oeuvre un "mythe" de l'enfance.
      De fait, avec ce récit,  cette narration (aurait dit Walter Benjamin), Saint-Exupéry plonge son lecteur dans un imaginaire de l'enfance qualifiable de "mythe" au sens où il est probable qu'aucune enfance réelle, même pas celle de l'auteur auréolée de toutes les magies du souvenir, ne peut correspondre à  ce qui est une "construction de l'esprit", une "représentation idéalisée" de son passé par l'adulte comme un paradis, temps du jeu et de l'insouciance, temps des aventures merveilleuses dans ls arbres, temps des amours incondtionnelles,  à commencer par celui de la mère.
Ce temps que, dans Pilote de guerre, l'écrivain définit comme un territoire, "L’enfance, ce grand territoire d’où chacun est sorti ! D’où suis-je ? Je suis de mon enfance. Je suis de mon enfance comme d’un pays…" (chap. 14) est, d'abord et avant tout, celui de l'innocence, au sens d'ouverture sur tout ce qui se présente : le monde, la nature, les autres ; apte à tout absorber parce que sans préjugé encore, prenant des décisions au plus près de sa spontanéité et sa capacité de discerner le bon du mauvais. Qu'il s'agisse d'une illusion, aucun doute, mais elle alimente une rêverie sans fin. Le Petit Prince appartient à ce pays intérieur, lumineux, transparent, où les enfants disposent de capacités imaginatives débordant l'univers socialisé dans lequel il s'agit de les faire entrer. Avec une apparence de naïveté, le Petit Prince dénonce, l'air de rien, un monde dont les priorités ne peuvent se dire "valeurs" que dans un paradoxe. Les "grandes personnes" qu'il rencontre après avoir quitté sa planète sont des allégories des travers les plus courants des humains à commencer par le goût du pouvoir (encore que tmpérer par la bonté du roi), en stigmatisant aussi l'absence de curiosité (le géographe décrit la planète sans en rien savoir, ce que, de fait, lles géographes ont longtemps fait), avant de constater l'agitation sans but des humains prétendant gagner du temps sans en avoir l'emploi ou l'utilité (les trains, la vitesse, par exemple), sans oublier leur étroitesse d'esprit dont vient témoigner le mépris dans lequel est tenu l'astronome turc fauute d'un costume "reconnu" ; petit clin d'oeil aux Persans de Montesquieu.
L'enfant c'est le monde de la curiosité : le Petit prince interroge beaucoup, ne renonce jamais à une question une fois posée, mais ne répond pas à celles qui lui sont posées, semblable en cela aux petits enfants du monde réel. C'est la curiosité réelle du "pourquoi" qui veut saisir la raison des choses, le reste devient du détail.



     L'enfant c'est aussi le monde d'un savoir plus essentiel que celui des adultes, un savoir qu'il doit à sa proximité avec la nature. Il comprend les plantes comme les animaux, il sait que la beauté du désert vient d'un puits qu'il récèle quelque part ; le renard transmet les règles de l'amitié, le serpent rappelle que la mort est un passage, la rose dans sa vaniteuse naïveté lui fait découvrir la beauté. L'enfant merveilleux éveille dans le narrateur celui qu'il a été à 6 ans, quand ses essais de dessins se sont arrêtés net.
     En partageant quelques jours avec le Petit Prince, le narrateur renoue avec l'enfant qu'il a été, se reconnaissant dans le "petit bonhomme qui [le] considérait gravement". Par son récit, ses remarques et même ses questions, l'enfant rappelle au narrateur ses premières expériences, le temps où lui aussi considérait que les "grandes personnes" perdaient leur temps à des futilités (les comptes au lieu des contes) en oubliant l'essentiel, la nécessité de tisser des liens avec les autres, de ressentir des émotions et des sentiments, de voir la poésie à l'oeuvre des paysages grandioses comme dans des détails infimes.
L'amour et l'amitié (la rose et le renard) permettent aux humains de construire des vies à la fois dignes et pleines de sens.



illustration
Le petit Prince sur l'astéroïde B 612




Pour en savoir plus
sur l'élaboration du livre, c'est sur France culture (à propos de l'exposition qui a eu lieu en février 2022)



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