Les
Enfants Jeromine, Ernst Wiechert, 1945 / 1948
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est des écrivains dont l'oeuvre paraît toujours se précipiter, dont les
mots semblent toujours porteurs d'une urgence comme celle de Joseph
Roth ; il en est d'autres, au contraire, qui s'étirent dans la lenteur,
dont les mots paraissent flâner dans le passage à peine sensible du
temps,
comme celle de Le Clézio ; et puis, il y a l'oeuvre de Wiechert. Elle
envoûte. Ses phrases et ses mots enroulent le temps, le déroulent,
parlent l'instant en le muant en éternité ou glissent l'éternité dans
un instant. Avec Wiechert, on entre toujours dans la forêt des contes,
dans les grands bois où les arbres sussurent les mots que nous savons
sans vouloir les savoir. Les Enfants Jeromine (Die Jerominekinder) a été écrit pendant la seconde guerre mondiale et publié en deux volumes en 1945 et 1946. Sa traduction en français ne se fait pas attendre, signe patent de la réputation de l'écrivain, et, en 1948, Calmann-Lévy, publie, en deux volumes, le travail conjoint de Felix Bertaux et Ernest Lepointe. |
![]() Ernst Wiechert , vers 1949, photographe inconnu. |
L'écrivainErnst Wiechert est né à Kleinort, en Prusse orientale (aujourd'hui, Piersławek, en Pologne), le 18 mai 1887. Il est le fils d'un garde forestier et va passer son enfance dans un paysage sauvage fait de forêts et de marécages. Un paysage dont il ne se déprendra jamais.En 1898, il est envoyé étudier à Königsberg, la ville du philosophe Kant et de Hoffman, le "fantastiqueur", disait Nodier. Il y fera toutes ses études, secondaires et universitaires. Il est diplômé en 1911. Il devient professeur, toujours à Königsberg. Il se marie en 1912. Sa jeune épouse s'appelle Meta Mittelstädt (1890–1929). Mais c'est aussi l'année où il perd sa mère. Une vie semble pourtant ainsi toute tracée, ce qui est compter sans les soubressauts de l'histoire. C'est d'abord la première guerre mondiale. Wiechert s'engage. Il est blessé (en 1916), il a été décoré de la croix de fer, en 1915. De cette "expérience", il gardera, comme beaucoup d'autres jeunes gens, une mémoire traumatisée et s'interrogera longuement sur la notion de "nationalisme". Il commence à écrire dès 1913 et publie son premier roman (sous pseudonyme) en 1916, Die Flucht (L'Evasion, non traduit en français). A la fin de la guerre, il reprend son métier de professeur. En 1917, le couple a eu un enfant qui n'a pas survécu. Wiechert écrit, des nouvelles, mais aussi de la poésie. En 1929, Meta se suicide. L'année suivante, Wiechert part s'installer à Berlin où il devient professeur au lycée Kaiserin-Augusta de Charlottenburg. En 1931, il publie Jedermann (La Grande permission, en français, titre qui fait fi de la filiation puisque le titre est emprunté à Hofmannsthal, 1912, lui-même emprunté à une pièce anglaise anonyme du XVIe siècle, Everyman). En 1932, il se remarie avec Paula Marie "Lilje", née Schlenther (1889-1972) et publie plusieurs textes dont La Servante du passeur (Die Magd des Jürgen Doskocil ). Ses livres rencontrent le succès et, en 1933, il renonce à l'enseignement pour se consacrer à la littérature. Il s'installe en Bavière, à Ambach, où lui et sa femme font construire une maison. Les temps ne sont guère propices à l'humanisme et, dès 1933, Wiechert déclare son hostilité à l'avenir qui se profile. Mais il continue à écrire, à publier. Il est une personnalité suffisamment admirée pour pouvoir réitérer son opposition dans un discours de 1935. Il est menacé, certes, mais la coupe va déborder lorsqu'il manifeste sa solidarité avec le pasteur Niemöller, arrêté en 1937. Il est arrêté en mai 1938, enfermé à Buchenwald. Il sera libéré en août avec interdiction de publication et d'intervention publique sous peine de mort. Ces quelques mois d'horreur, Wiechert va les relater aussitôt. Il écrit et enterre son manuscrit dans son jardin. Il sera publié en 1946 et porte le titre de Der Totenwald (Le Bois des morts). Wiechert va passer les années de guerre dans ce qu'il appellera un "exil intérieur". En 1945, il se réjouira publiquement de la chute du nazisme, ce qui déclenchera à son encontre, une forte hostilité que n'arrangera, sans doute pas, la publication des Enfants Geromine (1945-46). C'est au point qu'en 1948, il choisit de s'exiler en Suisse, à Rütihof près d'Ürikon, sur le lac de Zurich. Il y finira sa vie, non sans avoir écrit et publié son dernier roman, peut-être le plus bouleversant, Missa sine nomine (1950). Il s'éteint le 24 août 1950. Il laisse une oeuvre imposnate qui tombe, cependant, assez vite dans l'oubli et c'est bien dommage. |
![]() Le paysage qui pourrait être celui de Sowirog vue par Marthe Jeromine, au crépuscule : "Elle s'arrêta quelques minutes encore à l'orée de la forêt, sous les grands pins, considérant les toits bruns couverts de roseaux, la perche du puits et le lac, dont la lueur rougeeâtre s'étendait à travers les bois." |
Le romanC'est d'abord un gros livre (1127 pages en Livre de poche, 2016) en deux parties (23 chapitres pour la première et 21 pour la seconde) complétée par une postface, signée de l'auteur et datée de 1946 qui précise :"La troisième partie de ce livre, c'est l'Histoire qui l'a écrite en gros et terrifiants caractères, et il n'est permis à aucune fiction de projeter sur cette horreur le reflet lumineux de l'art transfigurateur. Bornons-nous donc à laisser rentrer silencieusement ces êtres agissants et souffrants dans le coeur d'où ils sont un jour sortis. Le sable de Sowirog recouvrira leurs yeux éteints et nous ne savons encore quel avenir Dieu lui réserve en ses conseils, à ce sable de Sowirog. Sans plus parler accordons-leur ceci : le repos à tous ceux qui dorment, la paix à tous ceux qui sont morts." Chacune des deux parties s'ouvre sur une épigraphe tirée de l'Ancien Testament. La première sur une citation du "livre de Job", la seconde sur un extrait des "Proverbes" portant promesse d'avenir. La fiction Le roman raconte l'histoire d'un village perdu au fin fond de la Prusse orientale, Sowirog ("le coin des chouettes", comme il est traduit à plusieurs reprises au fil du récit), au bord d'un lac, entouré de forêts et de marais, à quatre heures de marche du chef-lieu. Le village est sis dans la propriété de von Balk, propriété qu'il a hérité de ses ancêtres, et les paysans sont siens presque comme au temps où ils étaient encore des serfs. C'est un maître plutôt généreux qui se sent proche de ces hommes pauvres, ce qui ne l'empêche pas d'avoir toute sa vie séduit leurs filles qui le voulaient bien, semble-t-il. Von Balk est un sceptique cultivé, lucide aussi ; il a été militaire et le redeviendra lors de la première guerre. Les événements se déroulent de l'extrême fin du XIXe siècle à la veille de la seconde guerre mondiale. Et dans ce village, le narrateur s'attarde particulièrement sur la famille Jeromine : le grand-père, Michael, très vieil homme dans lequel s'incarne la conscience du village ; son fils, Jacob, charbonnier, qui a épousé une fille d'ailleurs, des bords de mer, Marthe, dure et fermée sur elle-même. Le couple a eu sept enfants : Michael, l'aîné, personnage secret, accordé à la terre, qui travaille pour le bourgmestre, heureux de labourer ; Gotthold qui, malgré son nom, est le mouton noir de la famille (voleur, escroc, futur nazi, on s'en doute), Maria, la conteuse, dont la tendresse, la générosité, le souci d'autrui compensent la distance prise par la mère, Gina qui a des rêves ambitieux et l'entêtement nécessaire à leur réalisation, Frédéric, le joueur de flûte, Christian qui est handicapé et se déplace, difficilement, avec des béquilles, mais sculpte le bois avec de plus en plus de talent au fil des ans, et le petit dernier, Jons Erhenreich Jeromine, six ans au début du récit. |
Un roman d'apprentissageLe roman peut s'inscrire dans la tradition germanique des romans d'apprentissage (Bildungsroman) dont Goethe avait donné l'exemple (le modèle) avec son Wilhelm Meister. Ici, c'est le petit Jons que suit le lecteur, de son enfance à la veille de la seconde guerre mondiale.Le vieil instituteur du village, M. Stilling, voit dans le petit garçon, une intelligence qui ne demande qu'à se développer. Il a économisé toute sa vie, dans l'espoir qu'un jour il pourrait enfin utiliser ce qu'il appelle sa "fondation Nobel". Jons partira donc faire des études. Il les fera brillantes, et deviendra médecin. Avant, il lui faudra participer à la boucherie de la grande guerre où son père mourra, où il perdra son ami et mentor, l'étudiant Jumbo, où le mari de sa soeur disparaîtra, comme englouti dans des sables mouvants, où il sera lui-même blessé. Le récit suit l'enfant de son village à la ville, à travers ses difficultés, ses chagrins, mais aussi ses amitiés et ses réussites. Il se transforme au contact du professeur (les écoliers l'appellent Charlemagne) qui s'intéresse à lui ; il prend conscience de lui-même, de ce qu'il peut, de ce qu'il veut, grâce à l'amitié de celui qui se surnomme lui-même Jumbo. Il fera la connaissance du docteur Lawrenz, médecin des pauvres auprès duquel il apprendra les gestes efficaces du chirurgien. Pour le personnage, c'est bien l'apprentissage d'un métier, d'une posture éthique, d'un choix de vie s'appuyant sur des valeurs essentielles : la droiture, la compassion, l'honnêteté. Valeurs que bafouent les nouveaux maîtres du pays dont le roman raconte aussi (de manière plus souvent implicite, par suggestion, qu'explicite) la montée en puissance, le plus souvent à travers des exactions à la fois horribles et misérables. L'ensemble relève d'une esthétique réaliste. Dans ce petit univers de Sowirog, toutes sortes de personnages cohabitent, du pasteur qui a perdu la foi et se dispute quotidiennement avec Dieu, Agricola, au cabaretier Czwallina, usurier à l'occasion et dont les deux fils finiront mal, en passant par le nouvel instituteur, après la guerre, Maschlanka, qui viendra tenter de répandre la bonne parole national-socialiste à coup de heut parleur, de tracts et de réunions publiques, le gendarme Korsanke, fidèle serviteur de la loi mais homme compatissant aussi, Piontek le berger qui raconte toutes sortes d'histoires, sans oublier le vieux Kiewitt, prophète en son pays, et sa jument aux allures apocalyptiques. Un conteMais ce roman de formation qui ne concerne pas le seul Jons puisque ses frères et soeurs aussi vont trouver leur voie au cours de ces années, est aussi un conte. |
![]() Chouette hulote, Albrecht Dürer, entre 1502 et 1508. Musée Albertina, Vienne (Autriche) |
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Une caractéristique qui doit beaucoup au narrateur qui en adopte la
tonalité, par exemple, lorsqu'il présente le village : "Aucune
chronique ne nous a encore rapporté l'histoire du village de Sowirog,
la chronique ne parle pas des villages perdus." (I, 2) Il réinsère
toujours l'histoire particulière dans la longue durée du "il était une
fois...", "Les villages forestiers vivent comme la forêt où ils sont
enfouis. Des arbres tombent et de nouvelles pousses se dressent sur le
feuillage décomposé." (I, 5) Les personnages aussi réinsèrent leur vie quotidienne, leurs inquiétudes et/ou leurs plaisirs, dans des récits venus du fond des temps, les contes que dit Maria à ses frères et soeurs ou encore, ceux souvent effrayants du berger Piontek, les apologues du vieil instituteur, les citations de la Bible que tout un chacun peut convoquer pour donner sens à l'instant. Narrateur et personnages partagent la même langue imagée qui donne à voir et à sentir à la fois la permanence de la vie, et sa fugacité comme sa fragilité ; le monde change, parfois si vite que cela fait peur, et dans le même temps, la nature (les bois, les champs, les eaux, les saisons) rappelle que ces mutations se succèdent et que rien n'est éternel, pas même le malheur. De l'ensemble, se dégage une grande paix malgré la cruauté dont il est bien obligé de tenir compte : le goût du pouvoir de certains (par exemple, de l'instituteur Maschlanka), ses conséquences souvent tragiques pour ceux que le "pouvoir" désigne comme "ennemis" : le docteur Lawrenz ou le malheureux colporteur, Hirsch, ou von Balk lui-même pour avoir traité d'idiot le nazillon lui demandant s'il était Allemand, pour ne pas participer à leur manifestation "des hommes intoxiqués par les grands mots [...] s'étaient mis à chanter, un bras levé, avec un air de dévotion extasiée sur leurs visages" : "Allemand certes, mais pas idiot" (II, 21). Que le Mal existe et puisse s'apesantir, de préférence sur les pauvres gens, est une réalité, mais la bonté, la générosité, la beauté existent aussi et le récit de Wiechert le souligne constamment. La méchanceté et la bêtise n'ont de victoire, même si elle est terrible, qu'éphémère. |
![]() Albrecht Dürer, La petite touffe d'herbe, vers 1514,Musée Albertina, Vienne (Autriche) |
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Comme tous les contes, le récit de Wiechert, est porteur de moralité,
non pas assénée de manière didactique mais diffusée dans les pensées et
les comportements des personnages qui choisissent l'amour et la bonté.
"Remuer le monde" c'est changer ce qui est à notre portée immédiate,
comme le médecin soigne les plaies ou les maladies pour rendre la vie
un tout petit peu plus facile. C'est aussi, sans doute, grâce à toutes
les histoires qui se colportent, contes, légendes, poésie, apologues du
"Grand livre", entendons la Bible, qu'il est possible de résister aux démons des promesses
fallacieuses, et le village résiste "passivement" à toute tentative de
lui faire absorber l'idéologie nouvelle qui veut lui faire voir "un
suceur de sang" dans le colporteur juif qu'ils connaissent depuis
toujours, ou le faire consentir à appuyer la politique décidée
ailleurs. Parce qu'ils sont Protestants (comme le montre leur lecture
assidue de l'Ancien Testament), les habitants de ce village de Sowirog font penser au Chambon-sur-Lignon français, et on se dit, alors, que le "conte" n'est pas bien loin de certaines réalités qui gagnent à être connues. Le christianisme de l'écrivain pour être patent n'invalide certainement pas son profond humanisme et un athée, ou l'adepte d'une autre religion, peuvent partager ce désir de construire une humanité meilleure et plus fraternelle. Il est des livres dont la lecture vous améliore. Les Enfants Jeromine est de ceux-là. |
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A lire : l'article que lui consacre Marcel Brion (1895-1984) dans La Revue des deux Mondes, en 1952 .
Les deux discours de 1933 et 1935.
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