Bartleby, Herman Melville, 1853

coquillage


L'auteur

     Meville est né le 1er août 1819 à New York, troisième enfant d'Allan Melvill et de son épouse, Maria née Gansevoort, qui en auront encore cinq. C'est une enfance heureuse et choyée qui s'achève en 1830 quand le père fait faillite. La famille déménage de New York et s'installe à Albany où un oncle maternel la prend en charge. En 1832, le père tombe malade et meurt. Herman abandonne ses études, pour lesquelles, d'ailleurs, il ne semblait pas avoir d'appétence particulière et sur la recommandation de son grand oncle devient employé de la New York State Bank. C'est en 1832 aussi, après la mort de son mari, que Maria Melvill orthographie leur nom MelvillE. Ses enfants adopteront cette orthographe dorénavant.
Entre 1834 et 1841, la vie de Melville oscille entre des études intermittentes et divers emplois. C'est aussi pendant cette période qu'il commence à écrire, ses deux premiers textes de fiction sont publiés en mai 1839 dans un journal, Democratic Press and Lansingburgh Advertiser.
La baleine et les îles
     En décembre 1841, il s'enrôle dans l'équipage d'un baleinier qui appareille en janvier 1841. Aux Marquises, à Nuku Hiva, en juillet 1842, il déserte avec un de ses amis. Ils s'enfoncent dans les terres ; l'aventure, pour lui, dure un mois chez les Taïpis, en août il se fait engager sur un autre baleinier. En septembre 1842, après une mutinerie, il est emprisonné, s'évade début novembre, et finalement s'embauche sur un troisième baleinier, en avril 1843, il est débarqué à Lahina, dans une des îles d'Hawaï. Il va passer à peu près quatre mois à Honolulu avant de s'engager sur un navire de guerre. En octobre 1844, il débarque à Boston. Sa soeur Augusta, née en 1821, l'incite à rédiger le récit de ses aventures. Cela donne Typee: A Peep at Polynesian Life (Typee ou Taïpi, en français)  qui paraît difficile à éditer. Mais son frère, Gansevoort, devenu secrétaire de la légation étasunienne à Londres, propose le manuscrit à un éditeur anglais, il en lit aussi des passages à Washington Irving qui incite son éditeur (Putman à New York) à le publier. Le livre sort donc presque simultanément  à Londres et New York, en 1846. C'est un succès qui sera suivi de Omoo, en 1847. La carrière de Melville semble lancée et promettre la réussite. Cela lui permet d'épouser, le 4 août 1847, la jeune fille à laquelle il faisait la cour, Elizabeth Knapp Shaw.
Mais le temps du succès aura peu duré pour Melville. Ses livres suivants,  Mardi: And a Voyage Thither et Redburn, His First Voyage, 1849, n'ont guère de succès. White Jacket, en 1850, en aura davantage mais sans atteindre celui des premiers. Après avoir fait un voyage en Europe, Melville, de retour aux Etats-Unis, fait la connaissance de Nathaniel Hawthorne. Les deux hommes deviennent amis. Grâce à un prêt de son beau-père, Melville acquiert une ferme dans le Massachussets, non loin de Pittsfield. Il baptise sa propriété, "Arrowhead". Il devient ainsi le voisin de Hawthorne.



Melville

Herman Melville, vers 1860, photographe inconnu. Librairie du Congrès, USA.


Il travaille à un livre intitulé "La Baleine" qu'il termine en 1851, qu'il dédie à Hawthorne et qu'il intitule Moby Dick. En 1852, il publie Pierre: or, The Ambiguities. Le succès ne revient pas, et il se met à écrire des nouvelles pour des magazines, ce qui rapporte un peu d'argent, guère suffisant. Ces nouvelles sont rassemblées sous le titre The Piazza Tales, 1856.
Il a quatre enfants (nés respectivement en 1849, 1851, 1853 et 1856), des dettes, mais la chance d'avoir une famille solide aussi bien de son côté que de celui de sa femme. Il continue à écrire, avec obstination. Israel Potter et The Confidence Man, 1856.
Sa santé est mauvaise ; il part pour l'Europe : Angleterre, Méditerranée et Palestine. Lorsqu'il revient en 1857, il va mieux, mais ses affaires ne se sont pas arrangées. Il fait des conférences, cherche à vendre la ferme, ce qu'il finit par faire en 1863. Il revient s'installer New York  où en 1866 il obtient un poste d'inspecteur des douanes. Il a cessé d'écrire de la prose. Jusqu'en 1885, il travaille à la douane et écrit des poèmes. Ayant fait un petit héritage, cette année-là, il prend sa retraite. Il revient à la prose avec Billy Bud qu'il laissera inachevé, à sa mort,  le 28 septembre 1891 et qui ne sera publié  qu'en 1924.
Le plus frappant dans la vie de Melville, c'est bien le hiatus entre des débuts éclatants et une suite décevante alors que les textes qui sont, aujourd'hui, les plus éblouissants sont tous issus de cette période de sa vie où il a tant de mal à se faire éditer et à rencontrer ses lecteurs.





Wall Street
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Wall Street, 1867 (la Bourse est alors installée dans une rue adjacente, Broad Street)

Le récit

Il est bref. Son titre en anglais est "Bartleby the Scrivener. A Wall Street story." (Bartleby, le scribe. Une histoire de Wall Street)
Melville le publie dans la revue Putman's de novembre/décembre 1853. Le récit prendra ensuite place dans un recueil de nouvelles, The Piazza Tales, publié en 1856.
Il contient peu de personnages, lesquels par ailleurs sont dépourvus de noms propres, et une intrigue réduite à presque rien puisqu'il s'agit de la confrontation (ce qui est un bien grand mot), de la mise en présence, disons, de deux personnalités que tout oppose, celle du narrateur de l'histoire et celle de son employé, Bartleby, le personnage éponyme.
     Le sous-titre, "Une histoire de Wall Street", peut s'entendre soit comme une histoire émanant de Wall Street, qui se raconte dans Wall Street, ou bien une histoire, autrement dit un point de vue historique, sur Wall Street, un récit qui éclaire cette rue particulière. Particulière, elle l'est, dans l'histoire de New York. Dès le XVIIe siècle, en effet, elle est le carrefour des échanges entre marchands, tant et si bien qu'en 1792, 24 d'entre eux signent un accord qui organise leurs activités d'agents de change ; qu'en 1817, ils louent une salle qui va servir de première Bourse avant d'être détruite par l'incendie de 1835 et passer de place en place jusqu'au choix d'un emplacement définitif, en 1865, sur lequel ériger un bâtiment pour partie sur Broad Street, pour partie sur Wall Street.
Dès le début du XIXe siècle, Wall Street "est devenue l'espace préféré des banques, des compagnies d'assurance, des agents de change et des commissaires-priseurs" (The Historical Atlas of New York City, Eric Homberger, 2005).


Toutes professions auxquelles rattacher le narrateur. Il est, en effet, un de ces hommes de loi, fondés de pouvoir de grands capitalistes ; il a travaillé, selon ses dires, pour John Jacob Astor (1763 -1848), lequel a fait fortune dans le commerce des fourrures, l'import-export, puis la spéculation foncière.
Il en possède les qualités dont la première, non énoncée, mais manifeste dans ses choix de vie, est bien sûr la discrétion.  Homme sûr, méthodique, il se pose ainsi en narrateur fiable et peu enclin aux débordements d'imagination, un homme qui connaît la valeur de l'argent et l'apprécie, n'espérait-il pas, en effet, que sa charge de chancelier ("Master in Chancery"), "une charge agréablement rénumératrice" ("very pleasantly remunerative")  lui resterait acquise toute la vie, laquelle cesse pourtant d'exister en 1847, lorsque la 3e Constitution devient effective. C'est aussi un homme âgé, ce qu'il énonce dès l'incipit, dont les trente ans d'expérience dans le monde complexe du "notariat, [de] la chasse aux titres, [de] l'établissement de documents abstrus en tous genres" (traduction Bernard Hoepffner, Mille et une nuits, 1994) garantissent à la fois le bon sens et les capacités à débrouiller les situations les plus délicates.
Le narrateur s'inscrit donc dans une réalité concrète, celle du capitalisme ascendant du milieu du XIXe siècle. La façon dont il raconte son histoire, comme une sorte de rapport imprégné de ses tics de langage juridique où la précision s'appuie sur la redondance, mais aussi, ce qui peut sembler paradoxal, sur un art consommé du sous-entendu, l'alternance de phrases concises et de périodes à multiples subordonnées, éventuellement l'usage de termes latins, la mutliplication des susbstantifs (qui, en anglais, se contruisent par l'adjonction du suffixe -ness) renforce le caractère énigmatique de cette même histoire.

Mais "Wall Street" peut aussi se décomposer, par delà le nom propre rejoindre le langage commun, "wall" c'est le mur et "street" la rue. La rue du mur, et de fait, l'étude du narrateur, qui occupe le premier étage d'un immeuble, est enserrée par des bâtiments beaucoup plus hauts et ses fenêtres ne donnent ainsi que sur des murs, d'un côté un mur "blanc", de l'autre un vieux mur de briques devenu "noir" avec le temps. Pas de "paysage", pas d'ouverture sur le monde, comme il le précise. Si bien que les connotations qu'entraîne ce "mur" en français nous conduisent à l'idée d'impasse, un monde barré par des murs, c'est un cul de sac, une impasse. Or que raconte cette histoire, sinon un univers mental constitué d'impasses ?
Les murs d'ailleurs se retrouvent tout autant à l'intérieur de l'étude elle-même, divisée en deux par des portes en verre dépoli, la partie occupée par le narrateur va elle-même être divisée par un mur, "un grand paravent vert" qui isole le bureau du nouvel employé, Bartleby, de celui de son patron.
L'étude emploie deux clercs et un garçon de courses. Les trois personnages ne sont connus que par leurs sobriquets et leurs comportements surprenants. Le plus âgé, la soixantaine, répond au surnom de "Dindon" (Turkey) que lui a valu sa complexion flamboyante. C'est un anglais, visiblement alcoolique, dont les comportements vespéraux sont agités voire violents. Le second, "Pincettes" (Nippers) est bien plus jeune, 25 ans, et souffre de maux d'estomac qui le rendent irrascible et désagréable le matin, mais qui s'atténuent l'après-midi ; il est, par ailleurs, ambitieux et travaille pour lui, en dehors de l'étude, jouant son rôle d'avocat jusque sur les marches de la prison de New York, surnommée "les tombes" (The Tombs), en raison de son architecture particulière. Le garçon de courses, "Gingembre" (Ginger Nut) a 12 ans, est payé un dollar par semaine, et devrait entrer dans la carrière juridique ; il doit son surnom, celui d'un type de gâteau, au fait qu'il est chargé de fournir les deux autres en nourriture.
Ces trois personnages éclairent aussi sous un autre jour celui du narrateur, lequel apparaît d'une étonnante tolérance à l'égard des idiosyncrasies des uns et des autres, se réjouissant même de constater qu'elles alternent suffisamment pour que l'étude fonctionne parfaitement. Plus sournoisement, il apparaît que les salaires qu'il paie aux uns et aux autres, justifient la dite tolérance. Il explique, par exemple, que si Pincettes est insupportable, le matin, il possède, outre ses qualités de clerc, celle d'être d'une élégance qui fait honneur à son emploi, alors qu'en revanche le malheureux Dindon est habillé comme "l'as de pique", parce que ses "maigres revenus ne pouvaient [lui] permettre d'arborer à la fois une redingote reluisante et un visage reluisant." (traductionBernrd Hoepffner)






Roberto Ricci

Illustration , extrêmement réussie de Roberto Ricci pour un hommage à Melville, 2019.

Bartleby : le personnage est embauché lorsque, le narrateur devenu chancelier (l'histoire racontée s'est donc passée dans les années 1840), le travail augmente considérablement pour l'étude, justifiant la nécessité d'un nouveau copiste. Les documents juridiques devaient être reproduits en plusieurs exemplaires, et les copies se faisaient à la main.
Le narrateur admet d'emblée qu'il ne sait rien de lui : "Ce que mes yeux étonnés ont vu de Bartleby, voilàtout ce que je sais de lui [...]" (trad. Bernard Hoepffner). C'est un jeune homme qui se présente "lividement propre, pitoyablement respectable, incurablement désolé"(pallidly neat, pitiably respectable, incurably forlorn!). Silencieux, discret et afficace, il semble devoir être un employé modèle jusqu'au moment où son patron lui demande de participer à la relecture d'un acte. Au lieu d'obtempérer, il répond "d'une voix singulièrement douce et ferme [...] «J'aimerais mieux pas» ("in a singularly mild, firm voice, replied, “I would prefer not to.”) et ouvre ainsi des abîmes dans l'esprit de son employeur. A partir de là, toute demande n'obtiendra jamais d'autre réponse. Bartleby devient de plus en plus immobile si l'on peut dire, au fur et à mesure que le narrateur, lui, devient de plus en plus fébrile en tentant de gérer ce qui devient vite une situtation sans issue et ingérable. Bartleby est, en somme, un autre mur, infranchissable aussi bien par la négociation (ce que tente le narrateur) que par la violence (ce qu'envisagent les deux autrs clercs se proposant de le boxer, ce que met en oeuvre le nouveau locataire de l'étude en appelant la police). Mur lui-même, il ne regarde plus que des murs, ceux du bureau avant que ce ne soient ceux de la prison où il est enfermé.
Qui est Bartleby ? Que veut-il ? D'où vient-il ? Quelle est son histoire ? Questions sans réponse, sinon in fine, la rumeur rapportée par le narrateur : il aurait été employé dans le bureau des lettres mortes, à Washington, avant de perdre son emploi à la suite d'un changement administratif. Le "bureau des lettres mortes" autrement dit, le courrier sans destinataire et sans expéditeur, destiné à la destruction.
Tout lecteur se perd en conjectures, et le nombre d'essais critiques (Blanchot, Deleuze, Derrida, pour ne citer que quelques-uns des penseurs français, les anglophones étant légion) qui lui sont consacrés est impressionnant, mais n'avance guère.
Les derniers mots du narrateur sont : "Ah Bartleby! Ah humanity!", ce qui fait apparaître Bartleby comme la pierre de touche où tester notre degré d'humanité, non pas au sens de générosité, ou de compassion, mais au sens plus général de ce qui fait que nous sommes des êtres humains, chercher en quelque sorte, comme auraient dit les Grecs, ce qui nous sépare des animaux et des dieux en reprenant le "connais-toi toi-même" (Γνῶθι σεαυτόν / Gnỗthi seautόn) de l'oracle de Delphes.
D'une certaine manière, c'est ce qui arrive au narrateur. Cherchant à comprendre le comportement de Bartleby et lui demandant la raison de son refus de travailler, il s'entend répondre "Ne voyez-vous pas la raison par vous-même ?" (Do you not see the reason for yourself ?. La présence même de Bartleby le contraint bien malgré lui de plonger dans sa conscience, jusqu'à la possibilité du meurtre incluse, représentée par le souvenir de l'affaire Colt/Adam. En 1842, John Caldwell Colt est convaincu d'assassinat sur la personne de Samuel Adams dont il cacha le corps dans une caisse, le salant, et l'expédiant par bateau vers la Nouvelle Orléans. Condamné à mort, Colt se suicida avant l'exécution de la sentence.


Chaque lecteur, et les multiples analyses le prouvent, doit, à son tour affronter le "mur" Bartleby. L'énigme que représente cette histoire, vide de faits, bouleversante dans son statisme même, ouvre de multiples questions. Une satire du monde des affaires ? les portraits caricaturaux des deux clercs, le style du narrateur, voire les espérances du père de Gingembre qui croit au rêve américain de l'ascension sociale n'exluent pas cette lecture. Un autoprotrait de l'artiste en copiste qui "aimerait mieux pas" ? Les éléments ne manquent pas en effet, dans l'ordre du symbolique pour rattacher la mélancolie du personnage aux émotions que pouvaient éprouver l'écrivain Melville dans l'expérience qui était la sienne, celle de ne plus atteindre ses lecteurs, de n'écrire, en somme, que des "lettres mortes".
Et ainsi, à l'infini...




Le texte est disponible en anglais ICI.
A écouter : sur France Culture, Mathieu Lindon dans "La Compagnie des auteurs" de Matthieu Garrigou-Lagrang, 11 février 2016.



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