DRAGONS : Les Métamorphoses, Ovide

coquillage



Autres textes relatifs aux dragons
: Présentation générale 1. Tristan et Iseult (le dragon combattu par Tristan en Irlande) - 2. Un extrait de l'article "Dragon" dans le Grand Dictionnaire universel de Pierre Larousse - 3. La Légende dorée, Jacques de Voragine (le dragon de saint Georges). 4. Ray Bradbury, Le Dragon (nouvelle de 1948). 5. Le dragon de Troyes (Champagne). 6. Le Roman de la table ronde (les dragons de Merlin). 7. Le Berger vainqueur du dragon (conte chinois) - 8. La tarasque (Tarascon) - 9. L'Enchanteur, Barjavel (où se mêlent terreur et comique) - 10. Julio Ribera, le dragon Gri-grill




Le mot "dragon" provient du latin "draco". On le trouve dans La Chanson de Roland (1080) sous la forme "dragun". Le mot désigne un animal fabuleux souvent gardien de trésors. Le mot en latin est utilisé pour désigner diverses choses, dont le point commun est toujours une forme tortueuse.
Le latin l'a emprunté au grec "drakôn" (qui pouvait aussi être un nom propre, comme il l'est en roumain où "Dracul" donne le nom de Dracula, le célèbre vampire). Dans les textes grecs le mot est synonyme de "ophis" (serpent).
Pour cette raison, dans cette traduction (Louis Fabre et Jacques Angiot, 1870) d'Ovide, la créature que combat Cadmos est nommée tantôt "dragon", tantôt  "serpent".
Ovide est un poète latin (43 av. J.-C. / vers 17-18 ap.) qui compose, entre autres, un très long poème (11 996 vers répartis en quinze chants), les Métamorphoses, "dont l'intention avouée est de dire sur le mode poétique (et non didactique) comment l'univers, à partir du chaos initial et à travers de multiples épreuves, ruptures, transformations et bouleversements, est parvenu à réaliser son unité grâce à la puissance romaine" (Danièle Robert). C'est grâce à lui qu'un grand nombre de mythes grecs nous sont parvenus.
Au livre III, il rapporte le mythe de la fondation de Thèbes qui commence par le combat de Cadmos contre le dragon.
Cadmus (ou Cadmos) a été envoyé par son père Agénor, roi de Tyr, en Phénicie, à la poursuite de sa soeur, Europe, enlevée par Zeus. C'est ainsi qu'il arrive en Grèce où Apollon lui conseille d'abandonner cette quête et de suivre une génisse pour fonder une ville là où elle s'arrêtera. Lorsque la génisse s'arrête, en Béotie, Cadmos obéit et veut offrir un sacrifice à Zeus (Jupiter, en latin). Pour cela il envoie ses compagnons chercher de l'eau à une source, mais...




    
     Là s'élève une antique forêt que la hache n'a jamais profanée. Au milieu, une caverne entourée d'une épaisse haie d'arbrisseaux et d'osier, présente humblement pour entrée un arc formé par des pierres jointes ensemble : il en sort une source féconde. Cette caverne est le repaire du dragon, fils de Mars* : sa crête a l'éclat de l'or ; la flamme jaillit de ses yeux ; tout son corps est gonflé de venin ; il darde sa langue en trois aiguillons, et sa gueule est armée d'un triple rang de dents. A peine les Tyriens** ont-ils porté leurs pas dans ce bois funeste ; à peine l'urne, jetée au sein des eaux, a-t-elle retenti, que le serpent avance hors de l'antre sa longue tête azurée, et fait entendre d'horribles sifflements. Les urnes échappent de leurs mains, leur sang est refoulé vers sa source, et leurs membres se glacent de stupeur et d'effroi. Le monstre plie et replie en mille anneaux sa croupe couverte d'écailles, et, dans ses bonds tortueux, décrit des arcs immenses ; plus de la moitié de son corps se dresse dans les airs et domine toute la forêt ; et sa grandeur, à le voir tout entier, égale celle du serpent qui sépare les deux Ourses***. Au même instant, soit que les Phéniciens s'apprêtent au combat ou à la fuite, soit que la crainte les empêche de fuir ou de se défendre, il s'élance sur eux : l'un expire sous sa dent meurtrière, l'autre dans les replis de ses longs anneaux, ou meurt au souffle de son haleine empestée.

     Déjà le soleil, au plus haut point de sa course, avait resserré les ombres : étonné du retard de ses compagnons, le fils d'Agénor cherche la trace de leurs pas : il a pour vêtement la dépouille d'un lion, pour armes une lance d'un fer étincelant, un javelot, et son courage, la meilleure de toutes les armes. Il entre dans la forêt : à la vue des cadavres de ses Tyriens, à la vue du vainqueur qui, étendu sur eux, les couvre de ses vastes flancs, et qui, de sa langue ensanglantée, suce leurs horribles blessures : "Je serai, dit-il, votre vengeur, ô fidèles amis, ou le compagnon de votre trépas." A ces mots, il soulève un roc énorme, et l'effort de son bras, s'égalant à la pesanteur de la pierre, il la lance. Ce choc eût ébranlé les remparts couronnés des plus superbes tours; le serpent reste sans blessure, et, cuirassée de ses écailles, sa peau dure et hideuse repousse les coups les plus vigoureux. Mais sa peau, malgré toute sa dureté, ne peut triompher du javelot, qui, pénétrant à travers son épine flexible et tortueuse, s'y arrête et enfonce jusque dans ses entrailles tout le fer dont il est armé. Le monstre, exaspéré par la douleur, replie sa tête sur son dos, regarde sa blessure et mord le dard qui s'y tient immobile ; après de grands efforts pour l'ébranler en tous sens, c'est à peine s'il peut arracher ie bois de ses flancs ; mais le fer reste attaché à ses os. La douleur de sa nouvelle plaie redoublant alors sa fureur ordinaire, les veines de son gosier s'emplissent et se gonflent ; une écume blanchâtre découle de sa gueule venimeuse ; la terre, broyée sous ses écailles, résonne, et le souffle qu'exhale sa bouche infernale infecte au loin les airs, tantôt il se roule en spirales immenses, tantôt il se dresse et s'allonge avec plus de roideur qu'un grand arbre; d'autres fois il s'élance d'un vaste bond, aussi impétueux qu'un torrent grossi par les pluies, et, du choc de sa poitrine, il renverse les arbres placés sur son passage. Le fils d'Agénor recule quelques pas: avec la dépouille du lion, il repousse les assauts du serpent; quand sa gueule le menace, il l'arrête en lui présentant la pointe de sa lance : le reptile, en fureur, attaque l'acier par d'impuissantes morsures, ses dents se brisent contre le tranchant du métal. Déjà le sang commence à couler de son palais empesté, et rougit le gazon. Mais la blessure est légère, tant qu'il se dérobe aux atteintes du fer en reculant sa tête, et par ce mouvement l'empêche de se fixer dans la plaie et d'y pénétrer plus avant. Enfin le fils d'Agenor enfonce le fer dans le gosier du monstre, et le presse sans relâche, et le pousse en arrière jusqu'à ce qu'il aille se heurter contre un chêne qui l'arrête, et que sa tête et l'arbre soient percés du même coup. Le reptile fait courber le chêne sous son poids, et gémir ses flancs en les battant de sa queue. Tandis que le vainqueur contemple l'énormité de son ennemi vaincu, tout à coup une voix se fait entendre ; on ne peut reconnaître d'où elle est partie, mais elle profère ces mots : "Pourquoi, fils d'Agénor, considérer le serpent que tu viens de tuer ? et toi aussi on te verra un jour sous la forme d'un serpent". Saisi d'un long effroi, il se trouble, il pâlit, une terreur glaciale fait dresser ses cheveux sur sa tête.

     La déesse qui protège Cadmus, Pallas, descendue des plaines éthérées, s'offre à ses regards ; elle lui ordonne de remuer la terre, et d'enfouir dans son sein les dents du serpent, qui seront la semence d'un peuple nouveau. Il obéit : appuyé sur la charrue, il trace des sillons, et, suivant l'ordre de la déesse, sème dans la terre les dents qui doivent enfanter des hommes. Aussitôt, ô prodige incroyable ! la glèbe commence à se mouvoir ; du milieu des sillons surgit d'abord une forêt de lances ; bientôt des casques agitent leurs aigrettes éclatantes, ensuite apparaissent des épaules, des poitrines, des bras chargés de traits, et toute une moisson d'hommes couverts de boucliers. Ainsi, dans les jeux solennels, quand s'élève la toile du théâtre, on voit paraître les figures qu'elle représente : d'abord elles montrent la tête et peu à peu le reste du corps, jusqu'à ce que, se déroulant en entier, par une facile continuité, elles posent enfin les pieds sur la scène. Effrayé à la vue de ce nouvel ennemi, Cadmus allait prendre ses armes : «Ne les prends pas, s'écrie un des enfants de la terre, et ne va pas te mêler à cette guerre civile». A ces mots, il frappe de sa terrible épée le plus proche de ses frères, et tombe lui-même sous le coup d'un javelot lancé de loin. Celui qui l'a livré au trépas ne lui survit pas longtemps, et rend bientôt le souffle qu'il vient de recevoir. Une égale fureur anime tout ce peuple, et dans la guerre qu'ils se livrent, ces frères, qui viennent de naître, s'entretuent les uns les autres. Déjà ces jeunes guerriers, dont le destin a renfermé la vie dans d'étroites limites, frappaient de leurs poitrines palpitantes leur mère ensanglantée ; il n'en restait que cinq ; de ce nombre était Echion. Il met bas les armes à la voix de Pallas, et il échange avec ses frères des gages de foi et de paix. Ils devinrent les compagnons des travaux de Cadmus, lorsqu'il voulut accomplir l'oracle d'Apollon, en fondant une ville.

* Mars (Arès, en grec) : dieu de la guerre. Le dragon aurait été son fils et celui de la nymphe Telphousa. Ovide rapporte d'autres combats contre des dragons-serpents: celui d'Apollon contre Python, celui d'Hercule contre l'hydre de Lerne mais aussi contre le gardien du jardin des Hespérides, celui de Jason contre le dragon gardien de la Toison d'or.
** Tyriens : habitants de Tyr, ancienne cité phénicienne. Plus loin,  ils sont aussi nommés Phéniciens. La Phénicie de l'antiquité correspond à peu près au Liban actuel.
*** constellation que les Grecs appelaient aussi Serpentaire ou Esculape, composée de huit étoiles. L'hyperbole vise à rendre sensible à la fois la taille monstrueuse et le caractère "divin" de l'animal.





Cadmos et le dragon

Hendrick Goltzius (1558-1617), Cadmus tuant le dragon, vers 1589. Kunsthalle, Hambourg.


cadmos et le dragon

Détail d'un vase grec (vers 560-550, amphore à figures noires d'Eubée - île grecque) représentant Cadmus combattant le dragon. Musée du Louvre, Paris.

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