Le Chevalier au Lion, Chrétien de Troyes, vers 1177-1181

coquillage





miniature, Yvain et lion combattant le dragon

Yvain combattant le dragon dans Le Roman de Lancelot, XVe siècle. Enluminure (bibliothèque de l'Arsenal, Paris)

Or le serpent est malfaisant
et le feu lui sort par la gueule
[...]
La flamme qu'il crachait par la gueule
Qui était plus grande qu'une marmite
[traduction David F. Hult]

Le texte

Le titre en usage aujourd'hui, Yvain ou Le Chevalier au lion, n'est pas le titre que lui donne son auteur qui termine ainsi son roman: "Del chevalier au Lyeon fine / Crestiens son romans ensi. / N'onques plus conter n'en oi / Ne ja plus n'en orrois conter / S'an n'i vialt mançonge ajoster." [Chrétien termine ainsi son Chevalier au lion. Il n'a pas entendu conter d'autres épisodes de cette histoire et n'en racontera donc pas d'autres, car ce serait ajouter des mensonges. — traduction Karl D. Utti]. Par ailleurs, ces vers semblent attribuer au texte une source orale (oïr conter) et non écrite comme dans les autres romans de Chrétien.
Un grand nombre de manuscrits sont disponibies pour ce conte (David F. Hult, pour l'édition de la Pochothèque, en recense avec précision 7 sur les 10 connus, dont un fragmentaire qui date de la fin du XIIe, un du début du XIIIe sur lequel le copiste a apposé sa signature: "Explicit li chevaliers au lyeon. / Cil qui l'escrit Guioz a non./ Devant Notre Dame del Val / Est ses ostex tot a estal." [Ici se termine le chevalier au lion. Celui qui le copia se nomme Guiot. Son atelier se trouve en permanence devant Notre-Dame-du-Val." — traduction Karl D. Utti — Notre-Dame-du-Val est une église de Provins, qui est avec Troyes une des villes importantes du Comté de Champagne] et un particulièrement luxueux de la fin du XIIIe (BnF, 1433) qui présente dix miniatures, souvent compartimentées, illustrant le roman.
Le roman est composé de plus de 6600 vers (passé ce chiffre, le nombre varie un peu selon les manuscrits ). Comme tous les autres romans de Chrétien, il s'agit d'octosyllabes en rimes plates (ensi / oï - conter / joster).
Il a la particularité de ne pas posséder de prologue, encore que la digression du narrateur sur l'amour (vers 13-24), comme l'entrée en matière de Calogrenant priant ses auditeurs d'écouter avec le coeur (variation sur la parabole du semeur, St Mathieu, 13) orientent le SEN à donner au récit : une interrogation sur ce qu'est l'amour véritable.
Son autre particularité est qu'il intègre dans son récit le résumé du Chevalier de la charrette évoqué à trois occasions pour expliquer l'absence de Gauvain de la cour du roi Arthur, parti sauver la reine enlevée par Méléagant, puis son retour avec la reine en précisant que Lancelot est prisonnier à la suite d'une traîtrise.



Une histoire d'amour

Comme l'annonce le narrateur, sur le mode ironique de la dénégation (l'amour n'est plus ce qu'il était, religion autrefois, comme le dit la métaphore filée "li desiple de son couvant" — les disciples de son ordre —, il est devenu motif de récit maintenant, peut-être même de moquerie "Or est Amour tournee a fable"), voilà pourquoi il va prendre plaisir à conter "quelque chose qui vaut la peine d'être écouté." C'est l'histoire d'Yvain, chevalier de la cour d'Arthur, ami de Gauvain que tente l'aventure de la fontaine merveilleuse, racontée par son cousin Calogrenant au début du récit. Vainqueur du chevalier défenseur de la fontaine qu'il blesse mortellement, en le poursuivant, il se retrouve prisonnier dans le château de ce dernier. Il y échappe à la mort grâce à une jeune fille, reconnaissante de la courtoisie qu'il lui a témoignée une fois, à la cour, Lunette, suivante de la dame des lieux dont un seul regard suffit pour qu'il en tombe amoureux fou : "Vint une des plus beles dames / C'onques veïst riens terriene/ De si tres bele crestïenne / ne fut onques plait ne parole." ("Arriva une des plus belles dames / qu'un homme terrestre ait jamais vue. / D'une si belle chrétienne / on n'a jamais parlé ni fait mention.", traduction de David F. Hult). Grâce à l'entremise de Lunette, qui doit s'y reprendre à trois fois, la dame (que 3 manuscrits sur 10 nomment Laudine, et tous la dame de Landuc), accepte d'épouser le vainqueur puisqu'elle a besoin d'un seigneur pour ses terres. Mais il lui suffit de voir Yvain, à son tour, pour que la nécessité fasse place au désir. Le mariage a lieu. Arthur et sa cour arrivent, Yvain joue son rôle et vainc Keu puis invite la cour dans son château. Tout irait bien si Gauvain, à l'issue des fêtes, n'entraînait Yvain pour tournoyer. La dame lui accorde un an de congé en avisant que tout retard lui fera perdre son amour. Ce qui doit arriver arrive, Yvain oublie le délai.
Banni par Laudine, Yvain devient fou et se perd dans la forêt. Sauvé par des femmes, il devra reconquérir la confiance de Laudine et pour cela se transformer, donner un nouveau sens à son statut de chevalier, ce que marque le changement de nom (qui sonne aussi comme une perte) puisqu'il se met à combattre sous le nom de "chevalier au lion", et dans le même temps donner un nouveau sens, plus riche, plus profond au verbe "aimer".

Lettre historiée, vers 1256

Lettre historiée dans Le régime du corps d'Aldebrandin de Sienne, 1256, médecin "italien" établi à Troyes.







lettre historiée, "Le Chevalier au lion"

Lettre historiée, Le Chevalier au lion, fin XIIIe

Une histoire de chevalerie

Si la trame du récit est bien la reconquête de la femme qu'il aime par le chevalier, l'histoire ne s'en inscrit pas moins dans le contexte de la chevalerie que Chrétien dessine depuis ses premiers romans. Elle commence à la cour du roi Arthur par le défi que représente la fontaine merveilleuse, défi face auquel Calogrenant a échoué. C'est le premier récit de combat qui est rapporté, il est bref et violent et se termine par la déconfiture de Calogrenant.
Le récit tout entier est construit sur la récurrence des combats, neuf au total. Mais ces combats sont distribués d'une manière particulière: les trois premiers (Calogrenant contre le chevalier de la fontaine, puis Yvain contre le même, ensuite Yvain devenu à son tour chevalier de la fontaine contre Keu) peuvent se définir comme des tournois, ou des joutes, puisqu'on commence avec la lance. Le deuxième n'est une question de vie et de mort que par la tenacité d'Yvain qui veut vaincre d'abord, avoir la preuve de sa victoire ensuite. Tous ces combats visent à prouver que la "gloire" du chevalier est leur seul objectif, et pour que cette gloire soit assurée, il faut au chevalier des spectateurs, présents lors du combat ou en différé lorsqu'il le racontera et le prouvera. Rien ne les motive, pour l'agresseur, que la volonté de courir un risque. C'est ce que prouve le départ d'Yvain avec Gauvain: "As tournoiements vont ambui /Par tous les lieus lau on tournoie" (le nom qui ouvre le vers et le verbe qui le clôt insistent sur le caractère ludique de ces déplacements : "Dans les tournois ils vont tous deux / Partout où l'on tournoie")
Tout change après la folie d'Yvain : il va continuer à se battre, mais ces combats vont maintenant fonctionner par paire, il ne s'agira plus de tournois mais de combats, pour les uns "réels", dans le monde des humains, soit pour des raisons guerrières (défendre la dame de Noroison et ses terres mises à sac par un comte d'Alier qui pille, brûle et tue), soit pour des raisons judiciaires (Lunette accusée à tort d'avoir trahi sa dame ou la cadette de Noire-Epine spoliée de sa part d'héritage par sa soeur aînée) ; les autres "symboliques", dans un monde "autre" (combat contre le serpent-dragon pour sauver le lion, combat contre le géant Harpin pour sauver les neveux de Gauvain, combat contre les "netun", figures de démons, pour désenchanter le château et sauver les tisserandes prisonnières. Episode intéressant en ce qu'il se construit au carrefour du conte (issu de la mythologie : le tribut que devait le roi d'Athènes au minotaure et dont Thésée le libèrera) et de la réalité historique, puisque Jacques Le Goff le rattache à l'esclavage, en un temps où l'Europe du nord progresse vers sa suppression.
Chaque combat dans le monde "réel" est suivi ou précédé (pour les deux combats judiciaires) par les combats "symboliques".
Il n'en reste pas moins que tous, réels ou symboliques, sont racontés avec le même souci du détail, que l'on pourrait qualifier de réaliste dans la description des coups et des plaies et blessures qu'ils provoquent, et qui met en évidence la violence, la cruauté avec laquelle ils se livrent; que, par ailleurs, ils jalonnent le récit et en forment l'essentiel, puisque chacun des épisodes relatés contient un combat.



Une parabole ?

Comme tous les romans de Chrétien, Le Chevalier au lion est un beau conte d'amour et de combats, offrant son contingent de merveilles propices à faire rêver, mais comme les autres aussi, il pose de nombreuses questions au lecteur. D'abord par la rencontre du lion.
Le lion : l'épisode où il apparaît se situe exactement au milieu du récit, juste après le séjour chez la dame de Noroison qui a guéri Yvain et qu'il vient de délivrer des attaques du comte Alier ; ce dernier, vaincu par Yvain, s'est engagé sous serment à maintenir la paix et à réparer les dommages occasionnés sur les terres de la Dame. Pour la première fois, Yvain a combattu, non pour lui et sa gloire, mais en défense du droit, dans une guerre juste où son courage a fait merveille pour entraîner les chevaliers de la dame. La rencontre du lion attaqué par le serpent, qui a tout du dragon (gueule large comme une marmite et crachant des flammes), peut apparaître comme une épreuve de confirmation : Yvain a-t-il vraiment pris le "droit chemin", celui du bien ? Il prouve que oui en ressentant de la pitié pour l'animal attaqué et ensuite en se jetant dans le combat quoiqu'il se demande si, le dragon une fois vaincu, le lion ne va pas se retourner contre lui.
Le thème du lion reconnaissant a beau être un lieu commun de la littérature médiévale (on le trouve dans un récit du VIIIe siècle aussi bien que dans une chronique du XIIe siècle) , sans doute inspiré de l'histoire d'Androclès, il n'en reste pas moins ici une figure bien particulière à Chrétien.
Certains commentateurs voient dans le lion l'extériorisation de la violence du chevalier (lui, mais aussi Esclados le roux, sont comparés à des lions quand ils combattent), donc sa mise à distance et par là la possibilité de la contrôler. Mais nous sommes au XIIe siècle et ces deux animaux ont des rôles définis dans les Bestiaires : le premier représente le mal (la Genèse oblige !) et le lion est souvent associé au Christ. Il l'est encore plus nettement au XIIIe siècle, ainsi dans un épisode du Lancelot en prose (autour de 1225), un prud'homme explique à Arthur un rêve où il a vu un lion : "Le lion, c'est Dieu. Dieu est représenté par le Lion, par les caractères du Lion, qui sont différents de ceux des autres bêtes." Plus loin, il va l'associer aussi au Christ "Ce Lion est Jésus-Christ, qui naquit de la Vierge ; car, de même que le lion est le roi des animaux, de même Dieu est le maître de toutes choses. Le Lion a bien d'autres caractères, qui lui permettent de représenter Dieu, mais ce n'est pas le lieu d'en parler; et je te dis seulement que c'est par ce Lion, que tu seras secouru, si tu dois l'être, par Jésus-Christ, le vrai Lion." (traduction François Mosès, Livre de poche, Lettres gothiques, 1991)
Le lion de Chrétien apparaît bien comme un animal. Il fait peur à tous et en même temps son attitude est double : dangereux lorsqu'Yvain est mis en danger (trois chevaliers contre lui ou deux démons), il n'intervient pas toutefois lorsque le combat est loyal (Gauvain contre Yvain dans le dernier combat), il a le reste du temps le comportement d'un "agneau" (vers 4008, ms 1433). S'il est bien la force et la puissance, celle-ci n'intervient qu'au service du bien, attaché à Yvain, lui fournissant un nouveau nom qui le dépouille de son ancienne gloire, "Yvain, fils du roi Urien" pour en faire "le chevalier", celui qui est au service de, et par principe au service des faibles que représentent les femmes dans le roman puisqu'elles ne peuvent pas prendre les armes pour défendre leur droit. L'épisode, assez comique au demeurant, de la volonté de suicide du lion qui croit Yvain mort, si nous l'écoutons avec "le coeur" comme le demande Calogrenant au début de l'histoire, nous dit peut-être que la mort de tout juste condamne la justice, pour nous qui écoutons de si loin ; pour les auditeurs du temps de Chrétien, c'était peut-être rappeler sans appuyer que les hommes, par leurs injustices, tuent tous les jours le Christ; sans doute aussi célébrer la fidélité.
Itinéraires et répétitions : comme il s'agit d'aventure (l'aventure c'est ce qui est "à venir" au terme ou au cours d'un cheminement, sans oublier que l'aventure est toujours "épreuve" de la valeur du chevalier), le lecteur n'est pas surpris de suivre les personnages par monts et par vaux. Mais ces itinéraires ont la particularité de se répéter, ainsi de l'aventure de la fontaine merveilleuse, contée une première fois par Calogrenant, puis résumée par la reine au roi qui ne l'a pas entendue, puis refaite dans l'itinéraire d'Yvain qui en est à la fois le résumé, mais aussi le développement grâce aux émotions éprouvées par Yvain, et le fait que lui pénètre dans le château.
Mais il en est de même pour les tribulations d'Yvain, après sa rencontre avec le lion, dont les étapes seront refaites par la jeune-fille — itinéraire qui offre son lot d'angoisse (et de poésie) lorsqu'elle est perdue dans la nuit —, qui le cherche pour le compte de la cadette de Noire-Epine.



Roman de lancelot, vers 1475
Illustration (détail), vers 1475, du Roman de Lancelot dans le Cycle du Lancelot-Graal.



Et chele erra le long du jour
Toute seule à grande ambleüre
Tant que la nuit li vint obscure,
Si li anuia mout la nuis ;
Et de che doubla li anuis
Qu'il pleuvait à si grand esroi
Com damedix avoit de quoi.
Et fu el bois mout en parfont.
Et la nuis et li bos li font
Grant anuy, mais plus li anuie
Que li bos ne la nuis la pluie.

(éd. de David F. Hult, La Pochothèque, 1994)


Et celle-là voyagea tout le journée
Toute seule à vive allure
Jusqu'à l'obscure nuit tombée,
Et la nuit l'inquiéta beaucoup ;
Et ce qui redoubla son inquiétude
c'est qu'il pleuvait des trombes
comme le Seigneur Dieu a de quoi.
Elle était au plus profond du bois.
Et la nuit et le bois lui procurent
une grande inquiétude, mais plus l'inquiète
Que le bois et la nuit la pluie.



Ces itinéraires trouvent leur accomplissement en revenant à la cour d'Arthur où vont s'affronter dans l'anonymat Gauvain et Yvain. Leur renoncement au combat (à la fin de la journée), leur "dispute" pour s'accorder mutuellement la victoire prouvent qu'Yvain a parfait son itinéraire : il est prêt à se déclarer vaincu pour reconnaître la suprématie de son ami, le mot "aimer" n'a plus le même sens qu'au départ, lorsqu'il quittait la cour en catimini pour n'avoir pas de concurrents dans l'aventure de la fontaine. Cette attitude nouvelle est confirmée par l'arrivée du lion (qui produit toujours le même effet: peur d'abord, sérénité ensuite) et elle a aussi pour résultat de remettre Arthur dans sa position de roi, bien mal en point au début du récit où ses chevaliers s'offusquaient de le voir se retirer dans sa chambre. Maintenant, il rend la justice en obligeant l'aînée des Noire-Espine à respecter, malgré sa mauvaise volonté, les droits de sa soeur.
On comprend qu'Yvain ne peut dès lors qu'obtenir son pardon, même s'il y faut encore l'entremise de Lunette.

On peut donc se demander si Chrétien, ici, en racontant une belle et séduisante histoire ne veut pas nous faire entendre aussi, par "le coeur", qu'aimer c'est d'abord se soucier d'autrui, sur tous les plans, celui du couple, comme celui de la société, ce qui inclut aussi la courtoisie mais la dépasse. Si par ailleurs, il ne propose pas seulement une vision du chevalier qui le confirme dans son rôle traditionnel, selon les romans, défendre les faibles, faire triompher la justice, défendre le territoire (épisode de la dame de Noroison, comme aussi rôle du chevalier de la fontaine) mais encore, à travers les trois combats contre le mal incarné par le serpent attaquant, par derrière, un noble animal, par un géant grossier et monstrueux (il veut prostituer une jeune fille), par deux démons incarnés qui asservissent un château, des demoiselles et toute une région, inciter sans doute ces chevaliers turbulents et férus de gloire personnelle à devenir eux-mêmes des chevaliers "au lion", c'est-à-dire des chevaliers du Christ.




A lire :
"Les aventures du chevalier courtois", dans Mimésis, la représentation de la réalité dans la littérature occidentale, Erich Auerbach (Gallimard, coll. Tel)
A découvrir
: le manuscrit 1433, sur le site de la Bibliothèque nationale de France.




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