Manon, Henri-Georges Clouzot, 1949

coquillage


Certains films permettent de poser, mieux que d'autres, la question de l'adaptation d'une oeuvre littéraire. Le film de Clouzot est de ceux-là. Adapter, c'est souvent se borner soit à illustrer le texte, soit à prendre le fil d'une intrigue et à tout reconstruire à partir de là, et cela peut donner des films qui sont plus intéressants que l'oeuvre littéraire dont ils sont issus (C'est la cas de Quai des Orfèvres, 1947, du même Clouzot) ou alors des trahisons consternantes (c'est le cas du Manon 70, de Jean Aurel, que ne parviennent pas à sauver des acteurs talentueux, par ailleurs). Comme toute adaptation porte, de gré ou de force, une lecture de l'oeuvre, une interprétation, c'est en réalité cette interprétation, et le degré d'intérêt de celle-ci, que le spectateur savourera ou désavouera. Les véritables adaptations- interprétations sont rares, mais en proposant au spectateur une lecture personnelle d'une oeuvre, elles peuvent aboutir à un chef-d'oeuvre cinématographique équivalent à l'oeuvre qu'il explore. C'est le cas du Guépard de Visconti, trahison splendide de Lampedusa ou du Procès de Welles, fascinante lecture de Kafka.  Ce film de Clouzot présente un intérêt similaire, dans la mesure où les personnages et l'intrigue du roman de Prévost permettent au cinéaste de s'interroger et de nous interroger sur ce que les guerres font des hommes, après qu'elles semblent terminées, c'est dire que l'intérêt de son sujet n'est pas près de s'épuiser.





affiche du film de Clouzot, 1949
affiche du film

L'auteur :

Clouzot a vécu soixante-dix ans, né en 1907, il décède d'une crise cardiaque en 1977. Il a fait des études de journalisme, écrit pour le théâtre, été fortement marqué par le cinéma expressionniste allemand des années vingt, comme la majorité de sa génération, et il y avait de quoi. Sans doute faut-il imputer à cette influence, le beau travail du noir et blanc que réservent au spectateur ses films, ainsi que le caractère souvent fortement symbolique du décor, ou l'utilisation des "inserts" ou "très gros plans".
Son premier long métrage date de 1942, c'est un film policier, L'Assassin habite au 21 (d'après le roman de même titre de Steeman publié en 1939). Le Corbeau, 1943, va suciter une violente polémique (on l'accuse de donner une image négative de la France et des Français) qui, à la fin de la guerre, lui vaudra quelques ennuis, deux ans d' "interdiction" de travail. Il revient cependant sur les écrans, en 1947, avec Quai des Orfèvres , là encore un film de genre, une enquête policière dans les milieux du spectacle, où il dirige un Louis Jouvet au meilleur de sa forme et une délicieuse Suzy Delair. Le film est récompensé au Festival de Venise, Clouzot y reçoit le prix du meilleur réalisateur.
C'est donc quelqu'un qui s'intéresse au film noir, au caractère complexe des individus qui ne sont jamais exactement ce que l'on croit, le bon docteur du Corbeau qui est en fait une parfaite crapule, comme le policier de Quai des Orfèvres, solitaire sceptique et déabusé, recouvre un homme généreux, un père attentionné autant que tendre. Qu'il se soit intéressé au roman de Prévost n'est pas tellement étonnant dans ce contexte.
La Nouvelle vague qui a fait la pluie et le beau temps dans le monde des amoureux du cinéma, dans les années 1960, a dit pis que pendre de Clouzot. Elle l'a emballé dans ses détestations d'un cinéma trop bien léché, convenu, avec cette étiquette qu'elle a connoté de tout son mépris "la qualité française", lui reprochant, entre autres, ses dialogues trop beaux pour être vrais. il est vrai qu'il s'agissait surtout de rugir et de faire ce qui, depuis les Romantiques, apparaissait comme une nécessité dans le monde artistique français, construire une avant-garde sur les décombres de la génération précédente. Une fois la place occupée, les jugements se sont faits moins péremptoires, et il a été loisible de redécouvrir la puissance et l'intelligence des films de Clouzot.



Le Film

Le générique le dit "inspiré du roman de Prévost".  Le terme "inspiré" évite toute équivoque, il ne s'agit pas de la "mise en images" d'un récit du XVIIIe siècle, mais d'une compréhension personnelle de ce récit que son actualisation va éclairer. Le cadre choisi est le monde contemporain du cinéaste et de ses spectateurs, la France de la Libération (la rencontre des deux personnages a lieu au moment du débarquement, en Normandie, en 1944). Ce contexte est mis en place avec beaucoup de soin et se caractérise par le chaos et la violence. Chaos et violence qui ont pour conséquences le malheur et la souffrance des uns (les femmes tondues, insultées, vilipendées ; les Juifs, passagers clandestins vers une Palestine qui ne leur sera pas plus clémente que l'Europe) permettant les trafics et les profits des autres (Monsieur Paul qui a, vraisemblablement, fait fortune dans le marché noir et qui continue ; le passeur dont le costume et les attitudes disent son appartenance au monde des truands ; Léon, le frère, qui trafique de tout ce qu'il peut).
Au centre de cette toile, le jeune couple, dont Manon est le personnage essentiel. Les scénaristes ont modifié le début du roman, en inversant les rôles, c'est Desgrieux qui est contraint de fuir, et Manon qui le suit, c'est lui qui sera emprisonné et Manon qui dépensera tout ce qu'elle a pour pouvoir lui parler. Ils ont donc choisi de mettre en scène un personnage d'amoureuse, inconséquente, menteuse, avide de plaisir mais capable de tout abandonner quand Desgrieux est en danger. Ils ont supprimé le personnage de Tiberge (son équivalent pouvant être le jeune résistant qui  reprend son arme à Desgrieux lorsqu'il déclare avoir laissé fuir Manon, et dont Desgrieux dit "j'ai perdu un copain"), le spectateur ignore donc, à la fin, si Desgrieux quittera le désert où il le laisse sur le cadavre de Manon. Si M. B., fermier général, est devenu Monsieur Paul, il ne reste des deux G...M.. que celui qui serait l'équivalent du fils, et qui pourrait aussi bien représenter le fils du gouverneur, c'est-à-dire l'Américain dont la proposition de mariage fait miroiter à Manon un autre avenir, ou plus simplement la possibilité d'un avenir.
Le scénario semble ainsi proposer des raisons sociologiques à la marginalité des personnages. Entre un monde corrompu où la vie semble facile, fournir amplement luxe et divertissements dans un environnement de la restriction et des difficultés (le train bondé, le trafic de médicaments), et un monde rigide et sans perspective (devenir clerc de notaire en province, ressembler au père dont la seule présence est glaçante) qui est celui des parents, les deux jeunes gens se laissent plus entraîner qu'ils ne choisissent.




Fiche technique
:
Scénario et dialogues : Henri-Georges Clouzot et Jean Ferry,
Mise en scène : Henri-Georges Clouzot
Photographie : Armand Thirard
Musique : Paul Misraki
Architecte-décorateur : Max Douy
Montage : Monique Kirsanoff
durée : 100 mn, noir et blanc

Interprètes
Michel Auclair (Robert Desgrieux)
Cécile Aubry (Manon)
Serge Reggiani (Léon, le frère de Manon)
Raymond Souplex (Monsieur Paul)
Henri Vilbert (le commandant du navire)
Daniel Ivernel (le major américain)
Les acteurs yiddish du théâtre Lancry


Clouzot s'appuie sur une interprétation assez répandue du roman de Prévost qui y voyait la peinture des moeurs dissolues de la Régence (1715-1723) et filme la noirceur de l'après-guerre, la perte des valeurs, la perte même de l'espérance. Les premières images du film en sont significatives : la boussole, les pistons des machines. Aucun cap n'est décelable, mais l'activité mécanique dit la rigidté de ce monde, sa dureté, son inexorabilité aussi. La première séquence est tout entière dans la nuit, et le chant de gratitude des Juifs dans la cale donne plutôt l'impression d'une tristesse dont on ne voit pas la fin. Le jour semble ne jamais devoir se lever vraiment. La beauté et la luminosité de Manon n'envahiront vraiment l'écran que lorsqu'elle sera couchée, morte, dans le désert. Cette trajectoire de l'image, de l'obscurité à la lumière, est fort proche du questionnement moral qu'avec son récit posait Prévost à ses lecteurs. La cruauté, la brutalité, l'égoïsme des hommes dominent tout le récit. L'amour ne peut exister que comme un rêve, un idéal, une image, comme celle de l'oasis où quelques heures de bonheur s'offrent au couple.





Manon





Synopsis :

sur un bateau transportant clandestinement des Juifs vers la Palestine, un marin découvre deux passagers imprévus. Le commandant fait aviser Marseille qu'il les remettra à la police d'Alexandrie ; en attendant, Robert Desgrieux, recherché pour meurtre, est emprisonné. Sa compagne, Manon Lescaut, soudoie le steward du bord pour qu'il lui permette de voir son amant. Le commandant découvre la situation et demande aux jeunes gens de lui raconter leur histoire. Desgrieux raconte comment, maquisard, il a, avec son groupe, dans une petite ville de Normandie, enlevé Manon à un groupe de ses concitoyens qui menaçaient de la tondre pour avoir "pactisé avec l'ennemi". Desgrieux vole une jeep et s'enfuit avec la jeune fille. Arrivés à Paris, ils retrouvent le frère de Manon, mêlé à tous les trafics. Manon plaît beaucoup à Monsieur Paul et finit par accepter son argent. Desgrieux, pour avoir voulu lui casser la figure, se fait tabasser par son garde du corps et les deux amants se réfugient en banlieue ; Manon devient un temps mannequin, puis prostituée dans une maison close de luxe, ce que découvre Desgrieux, furieux. Mais il se laisse séduire et le couple mène la vie facile des trafiquants. Un major américain impliqué dans ces trafics, propose à Manon de l'épouser lorsqu'il retourne aux USA. Manon accepte et demande à son frère d'écarter Desgrieux. Léon le fait enfermer et pour s'échapper, Desgrieux finit par le tuer. Il téléphone à Manon avant de prendre un train pour Marseille où il espère disparaître. Elle le rejoint dans le train. A la fin du récit, le bateau débarque ses passagers sur la côte de Palestine et le commandant laisse partir Desgrieux et Manon. Le camion qui transporte une partie des nouveaux arrivants tombe en panne, ils poursuivent leur route à pied et, après une halte dans une oasis, sont attaqués et tués par un groupe de cavaliers montés sur des chameaux. Manon est atteinte. Desgrieux veut la porter dans l'oasis où elle voulait rester, n'y parvenant pas, il la couvre de sable et se couche sur son corps.

tournage de Manon
Clouzot sur le plateau, en studio, pendant le tournage de Manon, 1948.









photogramme

Desgrieux et Manon surpris dans leur cachette à bord du bateau.

Les personnages

La première fois que le spectateur les voit, Desgrieux et Manon apparaissent comme deux enfants terrorisés, accrochés l'un à l'autre dans leur cachette, et le visage comme les cheveux de Manon font une trouée de lumière dans ce monde de la nuit, ou d'une lumière pauvre, si également distribuée qu'elle ne peut faire oublier la nuit, la cale, le destin des êtres humains "dont personne ne veut nulle part" et qui "doivent aller ailleurs" comme dit un des marins en embarquant le groupe des clandestins [l'émigration juive vers la Palestine reste interdite jusqu'en 1948, au moment de la création de l'Etat d'israël, des organisations sionistes se chargeant de négocier des transports clandestins, toujours risqués, la marine anglaise patrouillant au large des côtes palestiniennes].
L'actrice, Cécile Aubry, dont c'est le premier rôle, a vingt ans. Michel Auclair qui joue Desgrieux n'en est pas à sa première expérience cinématographique, et il construit un jeune homme ballotté entre ses velléités d'honnêteté et ses envies de vivre, son désir fou de Manon. Le début du film avant le flash-back du récit de Desgrieux, les montre comme des victimes, en particulier Manon dont le steward exploite, sans aucune honte, le désespoir, jusqu'à ce qu'il lui ait tout pris, argent et bijoux. Malgré toutes les mauvaises actions dont les deux personnages se rendent coupables, la lumière ne quitte jamais Manon.
Au début du récit, dans le village bombardé où on se bat, au mlieu des habitants qui la maltraitent, elle est si fragile, si enfant, qu'ils en paraissent plus cruels et vindicatifs, plus jaloux, dirait-on de sa jeunesse et de sa beauté, que désireux d'exercer la justice. Le personnage que dessine Clouzot est celui d'une enfant, presque un petit animal (un villageois dit d'elle que c'est une "mauvaise bête"), avide de tout ce dont elle a été privée par la guerre autant que par son origine sociale. Elle dira à Desgrieux "Pour m'empêcher de danser, il faudrait me couper les jambes." Phrase qui la résume tout entière.
L'inconséquence de Manon est toujours mise en balance avec sa jeunesse, son amour réel pour Desgrieux. De même que les vélléités de Desgrieux, sa faiblesse, sont rédimées par sa passion réelle pour Manon. La première nuit qu'ils passent ensemble dans une maison abandonnée met en scène un premier amour de part et d'autre. Les deux personnages sont à égalité dans leur innocence et leur découverte de l'amour. Ils apparaissent comme des enfants (c'est d'ailleurs ainsi que le capitaine du cargo les traite) dans un moment totalement dépourvu de valeurs et davantage victimes des circonstances que réellement mauvais : "Avec tout ce qu'on a vu à notre âge on est déjà vieux" dit Robert au commandant au début de leur dialogue.
La lecture de Clouzot s'inscrit dans le droit fil des interprétations qui font porter l'accent sur le personnage de Manon, qui se mettent en place très peu de temps après la parution du récit et se développent surtout au cours du XIXe siècle.



Une interrogation de moraliste

"Ce que ça rend les hommes mauvais une guerre."
Pas davantage que le roman de Prévost, le film de Clouzot ne prétend à la critique sociale, c'est plutôt une interrogation de moraliste. Ses deux héros ne valent pas très cher, mais le monde qui les entoure ne vaut guère mieux. Seule différence, alors que le roman de Prévost ne donnait à voir que le groupe social des dominants, et de leurs valets à l'occasion, dans le film de Clouzot, image oblige, le spectateur voit les profiteurs mais aperçoit aussi un autre monde, celui des humbles, des victimes, qui peuvent, d'ailleurs, à l'occasion, se révéler tout aussi cruels que les autres.  L'histoire du jeune couple est encadrée (racontée sous le mode du retour en arrière — flashback —) dans celle des émigrants juifs puisque le film commence par leur embarquement de nuit, en mer, et se termine sur leur débarquement, au petit jour, sur les côtes de Palestine, qui ne sera pas la fin du voyage qu'ils escomptaient. La lumière dans laquelle ils entrent enfin est celle de la souffrance et de la mort. Le film commence par une longue séquence (presque 7 mn), de nuit, sur leur embarquement, la pitié de la plupart des marins, l'indifférence du passeur pour lesquels ils ne sont que des marchandises, l'espoir et la souffrance que quelques plans moyens sur des individus mettent en valeur. De même, le récit de Desgrieux commence dans une ville  normande en ruines et en plein combat, pendant lequel des habitants s'en prennent aux femmes jugées "collaboratrices" pendant l'occupation (la scène des deux femmes tondues fait penser au poème d'Eluard "Comprenne qui voudra", publié dans les Lettres françaises, le 2 décembre 1944), pendant que d'autres habitants ramènent les

Manon dans le train

Manon à la recherche de Desgrieux dans un train bondé.


corps des otages fusillés par les Allemands avant de partir, et dont certains portent des marques visibles de torture. L'église en ruines, où Desgrieux garde Manon, témoigne d'un monde qui n'est plus que violence et haine. L'amour, l'honnêteté (celle du capitaine du bateau et de la majorité des marins) n'occupent qu'une bien faible place dans un monde de prédateurs, où les pauvres exploitent aussi, quand ils peuvent, de plus malheureux qu'eux : Léon qui "vend" sa soeur sans l'ombre d'une hésitation, le steward qui dévalise Manon...
Les combats en Normandie, l'arrivée du couple à Paris, là aussi en plein combat (le rez-de-chaussée de l'hôtel où loge Léon, le frère, est plein de FFI entre deux combats) situent le début de l'histoire en 1944.
Le groupe social auquel vont s'intégrer les deux jeunes gens, malgré une certaine résistance de Desgrieux, est celui des profiteurs de guerre dont M. Paul (négociant en vins) est emblématique. C'est un monde sur lequel la guerre n'a pas de prise, n'étant qu'une occasion de s'enrichir et de trafiquer avec les vainqueurs quels qu'ils soient, Allemands hier, Américains aujourd'hui : champagne, prostituées, salons des grands courriers, cabarets, maisons de rendez-vous dans les beaux quartiers (bordels de luxe), argent facile. Les autres ne s'aperçoivent que sous forme de foules, malmenées la plupart du temps comme les passagers du train bondé alors que les wagons réservés aux Américains sont vides. L'espoir d'un autre monde semble bien vain, et le meurtre de Léon se déroule aux accents d'un "Chant du départ" lointain (on est dans le sous-sol d'un cinéma). Même les "honnêtes gens" trafiquent pour parvenir à survivre, ainsi du capitaine qui fait vivre son bateau et son équipage en faisant du transport clandestin, ou du médecin qui achète de la pénicilline au marché noir. Que la nécessité les y pousse se traduit par le refus de serrer la main (un geste important à l'époque) le premier au passeur, le deuxième à Desgrieux.
La guerre "rend les hommes mauvais" longtemps après. La tuerie dans le désert en témoigne, les cavaliers pourchassent et abattent des hommes et des femmes épuisés, désarmés. Ils passent comme un fléau ne laissant que des cadavres.


Manon et Desgrieux

L'avant-dernier plan du film




A voir
: deux extraits sur Youtube. L'arrivée du père de Desgrieux. L'enterrement de Manon.



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