Histoire du chevalier Des Grieux et de Manon Lescaut, l'Abbé Prévost, 1731

coquillage


L'abbé Prévost fut le premier qui porta dans le roman la terreur de la tragédie ; il n'en a pas inventé un qui n'imprime violemment dans l'âme une forte émotion. 
Essai sur la vie et les ouvrages de l'abbé Prévost, Pierre Bernard d'Héry, 1810



Le roman, bien que très vite publié séparément, souvent ensuite amputé de l' "Avis de l'auteur", appartient cependant à l'ensemble plus vaste des Mémoires et aventures d'un homme de qualité qui s'est retiré du monde, dont il forme le dernier volume.
Ce volume est publié en Hollande en 1731, et en 1733 une édition en est donnée à Rouen qui va provoquer le scandale. Le livre est saisi, comme il le sera encore lors d'une deuxième édition, en 1735. La bonne société s'indigne, ce qui ne l'empêche pas de le lire. On connaît la note de Montesquieu à ce propos : "J'ai lu, ce 6 avril 1734, Manon Lescaut, roman composé par le Père Prévost. Je ne suis pas étonné que ce roman, dont le héros est un fripon, et l'héroïne, une catin qui est menée à La Salpétrière, plaise ; parce que toutes les mauvaises actions du héros, le chevalier des Grieux, ont pour motif l'amour, qui est toujours un motif noble, quoique la conduite soit basse. Manon aime aussi, ce qui lui fait pardonner le reste de son caractère". (Carnets, cité par Starobinski, Montesquieu par lui-même)
Plus radical, Mathieu Marais (1664-1737), avocat au Parlement de Paris (auteur d'un Journal) affirme :  "Cet ex-bénédictin est un fou qui vient de faire un livre abominable" et de préciser "On y courait comme au feu dans lequel on aurait dû brûler et le livre et l'auteur..."

"L'avis de l'auteur des Mémoires d'un homme de qualité" qui précède le récit l'insère dans l'ensemble auquel il appartient, tout en justifiant son rejet dans le dernier volume :  "Un récit de cette longueur aurait interrompu trop longtemps le fil de ma propre histoire". Il en reprend la note majeure, à savoir une enquête sur les troubles du coeur humain, les excès catastrophiques où peut conduire la passion amoureuse, la démesure qui la caractérise dans le bien comme dans le mal, dans le sacrifice comme dans le crime. Il est, en quelque sorte, le point d'orgue de tous les récits composant les Mémoires, y compris celui du narrateur lui-même, "ami de la sévère vertu ; mais faible et lent quelquefois à la pratiquer", puisqu'il va montrer, une fois de plus, que la connaissance de la vertu, du bien, n'est d'aucun recours (sauf à procurer éventuellement quelques remords) devant la puissance des concupiscences, en particulier la libido sientendi (l'appétit sensuel), comme disait Augustin d'Hippone.









André-E. Marty

Aquarelle d'André-Edouard Marty (1882-1974), éd. du Rameau d'or, 1941.
Vignette illustrant le début de la première partie.

Un récit dans un récit

Le marquis de *** qui commence le récit fournit le cadre temporel des aventures des deux personnages éponymes. Le narrateur, en effet, rencontre, la première fois, Des Grieux et Manon, dans une auberge de Pacy (Pacy sur Eure, à mi-chemin entre Paris et Le Havre, Le Havre-de-Grâce du roman), six mois avant qu'il ne parte en Espagne (et il part en juillet 1715, cf. livre 8 des Mémoires), donc vers février 1715. Les deux personnages sont, eux,  en partance pour la Louisiane. Les aventures que relatera Des Grieux, deux ans après, donc en 1717, à Calais, où le narrateur, qui revient d'Angleterre accompagné de son élève, le croise par hasard, alors qu'il revient des Amériques, se  déroulent pour l'essentiel à la fin du règne de Louis XIV, bien que Prévost ait emprunté à la Régence certains faits historiques comme le mouvement migratoire, encouragé, voire forcé, vers la Louisiane, puisqu'il ne se met en place qu'après 1717 et la création par John Law de la "Compagnie du Mississippi". La ville de la Nouvelle Orléans (Nouvel Orléans du roman) n'étant fondée qu'en 1718, quant à elle. Mais le propos n'est pas de dénoncer les dérives d'une société, les moeurs décrites sont celles de marginaux, et non celles de l'ensemble de la société que ce soit celles de la fin du règne de Louis XIV ou celles de la Régence qui lui succède ; la déportation était nécessaire à la logique de l'aventure.
C'est ce narrateur qui présente les deux personnages, et dans l'intérêt que le lecteur va leur accorder, ceci n'est pas dénué d'importance, car la première impression du marquis est si favorable qu'il n'hésite pas à apporter son aide pécuniaire à Des Grieux. Or le lecteur des Mémoires lui fait confiance, il s'est révélé, en effet, sur 15 livres, un homme fiable, que l'âge (il a la soixantaine) a rendu pondéré, généreux mais juste autant que vertueux, respectueux par ailleurs des normes sociales en vigueur. Son attitude a, d'ailleurs, été préparée par la vieille femme qui sort en larmes de l'auberge : "[...] voyez si ce spectacle n'est pas capable de fendre le coeur !"
Ce n'est qu'ensuite que la parole est donnée à Des Grieux.
Cette entrée en matière a tout d'une captatio benevolentae. La jeune femme lui inspire au premier coup d'oeil "du respect et de la pitié", quant au jeune-homme, il montre "dans sa figure, dans ses yeux, dans tous ses mouvements, un air si fin et si noble" qu'il se sent "porté naturellement à lui vouloir du bien."
Par ailleurs, commencer le récit par la punition (une jeune femme enchaînée, déportée, gardée par des archers armés ; un jeune homme qui dépense tout ce qu'il a pour suivre son amie dans le malheur), c'est, d'une certaine manière, anticiper sur la condamnation que pourrait prononcer le lecteur et lui en barrer la possibilité : ils ont déjà été punis, il n'y a donc plus à le faire. Le seul sentiment que le narrateur laisse au lecteur est la pitié.



Le personnage de Manon

La note de Montesquieu témoigne que, dès 1734, le titre du récit s'était réduit au seul nom de l'héroïne féminine, Manon Lescaut. Le titre complet était cependant plus explicite. Le mot "histoire" connotait la véracité du récit, il l'incluait dans la série des autres "histoires" (par exemple, celle de Brissant devenu esclave à Alger puis, après son évasion, pirate ; celle de la femme devenue voleuse et criminelle pour se venger des hommes, etc.) qu'avait rapportées l'homme de qualité dans ses Mémoires. Le terme a encore le sens qu'il avait, à son entrée dans la langue au XIIe siècle, de "récit des événements de la vie de quelqu'un". Le premier nom est celui du personnage masculin, il est précédé d'un titre qui connote à la fois la jeunesse et la noblesse, "chevalier". Comme le récit le montrera, il en est le protagoniste. Il en est le narrateur, et il est aussi celui qui subit les transformations liées à son aventure et qui survit pour en tirer peut-être les leçons en retournant auprès de sa famille. Manon Lescaut n'a, quant à elle, droit à aucun titre, son nom la désigne comme une personne "du commun" comme on disait à l'époque.
Et pourtant c'est le personnage féminin qui devient la véritable héroïne, comme le traduisent les opéras que le récit inspire tout au long du XIXe siècle. Comment cette transformation d'une "catin" en héroïne fonctionne-t-elle ?
1. Elle est la première à apparaître dans le récit cadre et inspire la pitié de ceux qui la voient : la vieille femme, puis le narrateur, et même l'archer qui la garde comme il le dit au narrateur "il me semble qu'elle vaut un peu mieux que ses compagnes". Comme le lecteur ignore encore les raisons de cette situation dégradante, il en perçoit d'abord la cruauté qui lui paraît disproportionnée d'emblée avec la "modestie" de cette "si belle fille". Il aborde donc le récit de Des Grieux avec un regard favorable pour celle qui lui a été présentée comme une victime, malgré ce que dit aussi l'archer sur le fait qu'on l'a sortie de l'Hôpital et qu' "Il n'y a pas d'apparence qu'elle y eût été renfermée pour ses bonnes actions."
2. Son histoire, sa personnalité ne sont accessibles au lecteur, ensuite, qu'à travers le regard de Des Grieux, lequel en est si passionnément amoureux que même ses reproches, "perfide", "infidèle", "inconstante", prennent dans ses phrases des allures de caresse. D'autre part, ce narrateur est la première victime de Manon or, la totalité de son récit tourne à l'apologie à la fois de l'amour (Des Grieux a tendance à confondre amour et désir) et de la jeune femme qui l'inspire à tous ceux qui l'approchent.




Moreau Le jeune

J.J. Pasquier, 1753, la rencontre à l'auberge


3. Le récit de Des Grieux ne met pas seulement en évidence sa beauté (le mot "charmante", à charger de tout son sens étymologique "qui envoûte", "qui enchante", est le plus souvent employé pour la caractériser) mais aussi sa très grande jeunesse. Elle a seize ans quand Des Grieux la rencontre dans la cour d'une hôtellerie à Amiens, 18 ans quand il la retrouve à Paris, et 20 ans lorsqu'elle meurt sur les rives du Mississippi. Pour souligner cette jeunesse, Prévost, dans l'édition de 1753, a ajouté l'épisode du prince italien, au début de la seconde partie. Manon reçoit cet homme qui lui fait la cour et se moque de lui en l'obligeant à constater sa laideur, et son âge, en face de Des Grieux. L'épisode est cruel, mais d'une cruauté qui est aussi un enfantillage, on croirait entendre La Fontaine : "Cet âge est sans pitié" ("Les deux pigeons").Tous les actes de Manon relèvent de cet amoralisme de l'enfance. Ses vols (à l'encontre de M. G...M, le père, comme à l'encontre du fils) ne lui paraissent pas tels puisqu'il s'agit de "cadeaux" et qu'un cadeau appartient à celui qui le reçoit, de plein droit. Celui qui offre serait mal venu de reprendre un cadeau. Le goût du plaisir immédiat l'emporte toujours sur les risques encourus. Ce qui pourrait, au lecteur, paraître des actes condamnables, ne sont à ses yeux que des amusements, de bons tours joués comme celui qui consiste à souper et coucher avec Des Grieux dans l'hôtel que lui offre le jeune G...M... pendant que celui-ci est gardé à vue par des hommes de main. Et comme M. de T. ne trouve pas davantage cela condamnable, le lecteur se laisse entraîner aussi. Cette insouciance était d'ailleurs présentée dès le début du récit, puisque les deux jeunes gens, possédant en tout et pour tout 150 écus, s'imaginaient "que cette somme ne finirait jamais".
Comme les enfants encore, Manon est égoïste avec naïveté comme Des Grieux le sait : "Elle aimait trop l'abondance et les plaisirs pour me les sacrifier." Et il ne lui en tient pas plus rigueur que le lecteur.
Il n'est jusqu'aux deux lettres qu'elle écrit à Des Grieux qui ne témoignent de cette "innocence" en mêlant les manifestations de tendresse à la trivialité, voire la vulgarité, comme un enfant tirerait la langue à un interdit.
La construction même du récit en deux parties dont la seconde répète, à quelques détails près, les mêmes aventures se terminant de même en catastrophes, de moins en moins réparables, prouve cet enfantillage (ou cet infantilisme), car visiblement Manon n'apprend rien et Des Grieux, quoique plus anxieux, guère davantage.
4. Présentée comme une victime dès le début du récit, elle l'est vraiment. Comme nombre d'autres personnages féminins dans les Mémoires de l'homme de qualité, elle est victime d'une société inégalitaire sur le plan social et sur le plan sexuel. Des Grieux, fils de famille, tricheur patenté, puis assassin (il tue le portier de Saint-Lazare) est certes à la merci de sa famille, mais pas davantage, même son meurtre est masqué par les religieux de Saint-Lazare eux-mêmes. Une première fois son père le détient dans leur demeure, dûment surveillé et chapitré ; une deuxième fois, il est interné à Saint-Lazare où les fils de famille "débauchés" étaient confiés à la religion, et d'où l'on sortait sans trop de peine ; et si la troisième fois il est


Lamy
Eugène Lami (1800-1890), Des Grieux retrouvant Manon à l'Hôpital général.


incarcéré dans une vraie prison, celle du Châtelet, son père et M. G...M..., ne rencontrent pas de difficulté pour l'en faire sortir. En revanche, Manon, elle, est expédiée une première fois à la Salpétrière, un des lieux d'enfermement pour les femmes dépendant de l'Hôpital général, dont Des Grieux doit la faire évader sans quoi elle y resterait. La deuxième arrestation qui la conduit aussi au Châtelet, se solde pour elle par une déportation aux Amériques avec d'autres prostituées. Dans tout cela nulle intervention de la justice, mais le bon plaisir de personnages puissants que représentent M. G...M... et le père de Des Grieux auxquels le lieutenant général de police ne semble rien refuser. Seule au monde puisque sa famille s'est débarrassé d'elle en l'envoyant au couvent, et que son frère, avant de se faire tuer au moment de son évasion, ne songe qu'à profiter d'elle, elle n'a guère le choix des moyens pour survivre. Elle est, d'autre part, traitée comme un objet par les hommes qui l'entourent, y compris son propre frère. En vérité, nul ne songe à lui demander ce qu'elle pense ou sent ou souffre. Lorsque le neveu du gouverneur de La Nouvelle Orléans apprend qu'elle n'est pas mariée, il s'en empare, comme d'une marchandise ; l'aumônier ne rappelle-t-il pas au jeune couple que "M. le Gouverneur était le maître ; que Manon avait été envoyée de France pour la colonie, c'était à lui de disposer d'elle."
Enfin, malgré ses comportements de marginal, Des Grieux rentre en France et lorsque le marquis de*** le rencontre à Calais il part rejoindre son frère qui l'attend. L'aventure avec Manon aura été une parenthèse dans sa vie, alors que pour elle, elle s'achève par la mort. Manon cessant d'être "objet de plaisir" n'a pas de place dans la société d'Ancien régime, en tous cas pas la place qu'elle pourrait souhaiter.
Les éditeurs, Ernest Bourdin et Cie, dans leur deuxième édition du roman de Prévost, 1839, dont le titre a été changé : Histoire de Manon Lescaut et du chevalier Des Grieux illustrée par Johannot, l'évoquent ainsi, telle que les lecteurs romantiques avaient remodelé le personnage :




Pauvre Manon ! tantôt haut, tantôt bas, grande dame et grisette ; aujourd'hui dans la soie, demain dans la bure ; l'adorée du monde,  et plongée au couvent des filles repenties* ; rieuse, coquette, aimant les plaisirs presque autant qu'elle aime son amant ; vagabonde et folâtre beauté, elle représente à merveille, dans son dévouement et dans ses caprices, la jeune fille parisienne, qui n'apporte en venant au monde, pour toute fortune, qu'un grand fonds de beauté, de grâce, d'insouciance, de scepticisme et d'amour.

* fille repentie : périphrase désignant la prostituée enfermée.



Ainsi, Manon, au fil des siècles, a-telle supplanté dans l'esprit des lecteurs le héros déclaré du récit. Mais cette femme-enfant n'a rien à voir avec la femme fatale que dessinera la fin du XIXe siècle et dont le XXe siècle, particulièrement au cinéma, s'emparera.



Le récit d'un moraliste

En mettant en exergue le personnage de Manon, les romantiques et les lecteurs qui les suivent orientent le roman vers une apologie de l'amour, sentiment extraordinaire qui exalte les deux jeunes gens à l'instar de Roméo et Juliette qui s'élevaient contre leurs familles respectives et la haine qui les habitaient. Manon et Des Grieux parce qu'ils s'aiment sont conduits à la marginalité (prostitution, vols, meurtre —y compris le duel final, qui pour se terminer bien, Synnelet survivra, exprime la violence qu'éprouve Des Grieux dès qu'on s'interpose entre lui et Manon) et par là remettent en cause le bien-fondé des normes sociales.
Il n'est pourtant pas sûr que l'abbé Prévost l'ait écrit en ce sens. Il s'inscrirait plutôt dans la lignée de Racine ou de Madame de La Fayette (auteurs loués dans les Mémoires du narrateur) : l'amour est une maladie, d'autant plus terrible que les malades n'en veulent pas guérir ; c'est une folie qui met en péril la famille, détruit les sentiments les plus légitimes, le respect filial (et Des Grieux soupçonne que ses débordements ont hâté la mort de son père), l'amour maternel (cf. Phèdre), et contre lequel seule la fuite peut garantir. Madame de Clèves se réfugie dans un couvent, comme d'autres personnages des Mémoires. La dégradation sociale de Des Grieux, la mort de Manon, prouvent que la passion est toujours fatale. L'auteur se garde bien de faire la leçon à ses lecteurs, il se borne à donner à son récit la tonalité qui provoquera la terreur et la pitié, les deux sentiments que doit susciter la tragédie. Ses deux personnages ne sont ni plus mauvais ni meilleurs que d'autres, mais incapables de contrôler leurs impulsions, et la violence manifestée par Des Grieux dans ses discours à l'encontre de Monsieur B, "retourner à Paris pour poignarder B.", comme à l'encontre des autres, le vieux G...M... ou le jeune, le rappelle régulièrement. Le lecteur peut donc reconnaître en eux ses propres capacités de débordement, les craindre pour lui, tenter de s'en garder, tout en ayant pitié des souffrances des deux jeunes gens et de la mort pitoyable de Manon.



Johannot

Tony Johannot (1803-1852), cul-de-lampe du dernier chapitre de Manon Lescaut, 1839. L'illustrateur renoue ici avec la tradition des "Vanités" : le miroir, les roses, l'éventail, le collier que le sable va recouvrir, la tête de mort, le sablier et les épines, rappelant la précarité des plaisirs humains.




Pour mieux définir le contexte spatio-temporel
: en savoir plus sur la Louisiane au début du XVIIIe siècle, une première approche, et une information plus complète.
A découvrir : les nombreuses transpositions musicales du récit sur le blog de Bruno Serrou.
A lire : une étude particulièrement intéressante de la complexité du roman de Prévost sur Persée.
A voir : l'adaptation cinématographique de Henri-Georges Clouzot, 1949.



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