Fromont jeune et Risler aîné, Alphonse Daudet, 1874

coquillage




jaquette Nelson

jaquette de l'édition Nelson, 1936, Georges Dutriac.

Dans Trente ans de Paris, à travers ma vie et mes livres (1889), qui reprend Histoire de mes livres (1883), Daudet, dans le chapitre consacré à ce roman rappelle qu'il a commencé par être le canevas d'une pièce de théâtre qui aurait dû être un drame, mais après le double échec de Lise Tavernier (janvier 1872) et de L'Arlésienne (octobre 1872), s'il n'abandonne pas vraiment le théâtre puisqu'il adaptera ses propres romans, il s'en éloigne provisoirement. Le canevas se transforme en roman; Jules Claretie en reprend les données dans son livre de 1883 :




De Fromont jeune et Risler aîné, tout d’abord, il voulait faire une comédie pour le Vaudeville. L’aventure de l’Arlésienne le dégoûta. Il en fit un roman, et de là date, non un succès (il était déjà goûté comme il le méritait depuis les Femmes d’artistes, un maître livre, le Petit Chose, Tartarin de Tarascon, depuis ses débuts, en un mot), mais sa popularité.
Fromont jeune inaugura, pour le roman, ces succès de vogue qui ont donné aux romanciers de notre temps cette gloire argent comptant dont parlait Alphonse Rabbe. Le livre fut rapidement enlevé. Daudet, jusque-là, avait eu pour lui les artistes. Dès lors, il eut pour lui les femmes.
Heureux ceux d’entre nous qui peuvent loger leur nom au fond des coeurs féminins ! La femme, infidèle ailleurs quelquefois, est fidèle à ses romanciers ; elle vieillit avec ses poètes. Elle se retrouve toujours jeune au fond de ses miroirs livresques, pour parler comme Montaigne, qui l’ont comprise et qui l’ont charmée.

Jules Claretie, Alphonse Daudet, 1883



Le roman est d'abord publié en feuilleton dans Le Bien public, du 25 mars au 19 juin 1874. C'est ensuite Charpentier qui le publie en volume en octobre 1874. En 1875, il reçoit le prix Jouy décerné par l'Académie française à une oeuvre "soit d'observation, soit d'imagination, soit de critique, ayant our objet l'étude des moeurs actuelles."

Un roman réaliste

Le roman porte en sous titre "moeurs parisiennes", comme les romans qui suivront et dépeignent l'état d'une société, ici l'artisanat de luxe. Il déploie, en quatre parties contenant respectivement 5 chapitres, puis sept, puis deux fois six, les histoires de personnages appartenant au monde du travail, non pas des ouvriers exactement, mais encore des artisans ayant, pour certains, accédé à la bourgeoisie.


Tous les chapitres sont titrés, souvent de manière énigmatiquement ironique, par ex. le premier chapitre du livre III intitulé "Le justicier" dont le lecteur découvre que le personnage ainsi nommé fait un bien piètre justicier, ou le premier chapitre du livre IV "légende fantastique du petit homme bleu", mais parfois aussi purement dénotatifs, comme le chapitre VI du livre IV "La vengeance de Sidonie".
Le titre résonne comme celui d'une raison sociale, et de fait il s'agit du nom des deux associés dirigeant une entreprise de papiers peints dans le quartier du Marais, rue des Vieilles Haudriettes.
Edmond de Goncourt note dans son Journal le 21 mars 1875 : " Alphonse Daudet habite au Marais l'hôtel Lamoignon. Un morceau de Louvre, que cet hôtel, tout peuplé, en ses nombreux petits logements débités dans l'immensité des grands appartements, tout peuplé de misérables industries, qui mettent leur nom sur toutes les portes s'ouvrant sur les paliers de pierre des escaliers. C'est bien là la maison qu'il fallait habiter pour écrire FROMONT ET RISLER ; et du cabinet de l'auteur, l'on a devant soi de grands et mélancoliques ateliers vitrés et de petits jardins aux arbres noirs, aux arbres dont les racines poussent dans les conduites de gaz, aux cailloux verdissants, à l'enceinte faite de caisses d'emballage."
La vie de la manufacture, les questions d'argent, occupent une place importante dans la destinée des personnages, qu'il s'agisse des "patrons" de l'entreprise ou de ceux qui, pour une raison ou une autre, gravitent autour.
Le roman débute in medias res le jour du mariage de Risler aîné avec la jeune Sidonie Chèbe, de vingt ans sa cadette. Cette entrée en matière permet au narrateur de présenter tous les personnages qui vont compter dans l'histoire, avant de raconter dans une longue analepse (retour en arrière) l'enfance et la jeunesse de Sidonie. Il lui permet aussi, comme dans une oeuvre musicale, de mettre en place la double tonalité que déploie le roman, celle des apparences, une fête dont Risler fort inoocemment se croit le centre (il est le marié) et celle des courants souterrains qui menacent.



Les personnages :
la famille Chèbe : une mère qui tient plus que tout à son apparence de bourgeoise, même si vivant plus que petitement d'une minuscule rente, reste de la fortune gaspillée par un mari dans des entreprises plus que douteuses ; le mari, perpétuellement en colère contre le monde entier ; Sidonie, petite fille, puis jeune fille vaniteuse, avide de tous les signes extérieurs de la richesse. Zola, dans sa recension pour Le Sémaphore (journal marseillais) le 4  novembre, la définissait comme "l'héroïne la plus étrange et la plus terrible qu'un romancier ait encore imaginée."
Delobelle, ancien acteur persuadé de son talent et de la mauvaise volonté des directeurs de théâtre, au chômage depuis quinze ans.
Georges Fromont, époux de "madame Chorche" (comme dit Risler avec son accent de Suisse allémanique), jeune hériteir de la fabrique après la mort de son oncle, associé de Risler aîné.
— le grand père des Fromont, "le vieux Gardinois", aux plaisanteries "gaillardes"
Risler dont le narrateur souligne à plaisir la naïveté, l'incapacité de voir au-delà des apparences : le manège de sa femme avec Fromont jeune, son mécontentement de se voir donner en exemple "madame Chorche" ; comme il ne voit ni la hargne de M. Chèbe, ni le désappointement de Delobelle, ni le malaise de Fromont jeune. Risler était dessinateur chez Fromont avant d'être promu au rang d'associé, situation à laquelle il a du mal à se faire. Georges Fromont restant à ses yeux le vrai patron.
Sigismond Planus, le ccomptable-caissier de l'entreprise, vieil ami de Risler, l'honnêteté et la rigueur incarnées.
Franz, l'absent, le petit frère très aimé de Risler. Il a voulu épouser Sidonie qui l'a refusé. Ingénieur, il a alors accepté un poste en Egypte pour la construction du canal de Suez.

La foire aux vanités.

L'histoire que raconte le narrateur du roman est celle d'une femme fatale, au sens strict du terme puisqu'elle conduit à la mort deux personnages. Vaniteuse, profondément égoïste, Sidonie, est aussi cruelle, impitoyable pour ceux qui entravent son désir de jouissance. Inculte et sans imagination, elle ne s'attache qu'à ce qui se voit, ce qui brille, les robes, les bijoux, tout ce qui va attirer l'attention sur elle. Incapable d'aimer quoi que ce soit, ou qui que ce soit, hormis elle-même, elle est tout aussi sourde et aveugle aux jugements d'autrui et se croit admirée et enviée alors qu'elle est vue pour ce qu'elle est, une "cocotte", selon le terme de l'époque, une femme "entretenue" par un ou plusieurs amants.
Après la rupture, dans la chambre désertée de sa femme, le mari, Risler, se fera cette remarque : "Ici, ce qui rappelait surtout Sidonie, c’était une étagère chargée de bibelots enfantins, de chinoiseries insignifiantes et menues, éventails microscopiques, vaisselle de poupée, sabots dorés, petits bergers et petites bergères en face les uns des autres, échangeant des regards de porcelaine luisants et froids. C’était l’âme de Sidonie, cette étagère, et ses pensées toujours banales, petites, vaniteuses et vides, ressemblaient à ces niaiseries."
Mais Sidonie n'est pas le seul personnage à ne vivre que pour elle-même sans souci des dégâts collatéraux que produit son égoïsme. Son père, M. Chèbe ne vaut guère mieux, persuadé d'être un grand commerçant, commençant toujours quelque chose sans jamais l'achever, il a d'abord mis à mal la dot, pourtant importante, apportée par sa femme, avant de se servir de son gendre pour continuer à se leurrer sur ses capacités et ses entreprises. Si rien ne lui réussit, il n'en est pas responsable, mais la mauvaise volonté du monde. Vélléitaire, il parle beaucoup, de préférence dans les cafés, laissant son épouse se débrouiller comme elle peut dans la semi-misère qui est la leur.




James Tissot

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James Tissot (1836-1902), L'Ambitieuse,  Buffalo, Albright-Knox Art Gallery


Un autre de ces égoïsmes est celui de Delobelle qui poursuit des rêves de gloire sur le pavé de Paris en se faisant entretenir par sa femme et sa fille qui se tuent à la tâche en travaillant pour des maisons de couture et des chapeliers ("C’était alors la mode d’orner les chapeaux, les robes de bal avec ces jolies bestioles de l’Amérique du Sud, aux couleurs de bijoux, aux reflets de pierres précieuses. Les dames Delobelle avaient cette spécialité.") pour lui permettre de se pavaner, élégant et insoucieux en attendant la bonne fortune qui le remettra sur une scène.
Mais que dire de son épouse ? tout entière dévouée à son grand homme, elle ne voit rien des souffrances de sa propre fille, comme son grand homme ne voit rien de son épuisement à elle.
Autre type d'égoïsme, celui du grand père Gardinois, commerçant enrichi (et très riche) qui n'a souci ni de sa fille (Madame Fromont mère, déjà fort perturbée mais que la mort accidentelle de son mari plonge totalement dans la folie), ni de sa petite fille (Claire Fromont qui a épousé son cousin Georges), ni de son arrière petite fille, l'enfant de Claire. Sa seule occupation, qui relève aussi de la monomanie, consiste à espionner ses domestiques dans l'espoir de les prendre en flagrant délit de vol.
D'une certaine manière, il a quelque chose à voir avec Fromont jeune, dans son enfermement et sa monomanie. Le jeune "patron" de la fabrique est lui aussi de la race des égoïstes. Sidonie le séduit, il se laisse séduire, puise dans la caisse pour satisfaire ses caprices, ne s'inquiète ni de l'avenir de l'entreprise, ni de sa femme, encore moins de sa fille. Lui aussi ne voit pas plus loin que le bout de son plaisir.

Les sacrifiés

Tous ces personnages, n'obéissant qu'à leurs appétits, peu préoccupés de détruire, font nécessairement des victimes. Les caractéristiques communes de ces dernières sont l'altruisme, la capacité de s'oublier, d'intérioriser leur souffrance pour se préoccuper d'autrui, et surtout une innocence foncière que le soupçon n'effleure jamais de l'égoïsme d'autrui, de cette sorte de méchanceté ingénue qui les fait agir dès lors qu'ils croient ou sentent menacé leur plaisir immédiat. Ainsi de Claire, révulsée par les agissements de son mari mais qui, après un premier mouvement la poussant vers la fuite, prend en charge le sauvetage du père de son enfant. Ainsi de Risler, désespéré par l'inconscience de sa femme, qui met tout en oeuvre pour réparer ses folies et sauver le patrimoine de Claire. Ces belles âmes, toutefois, ne peuvent pas vraiment empêcher les catastrophes de se produire, et tout le dévouement de Désirée Delobelle ne peut pas sauver sa mère de son propre aveuglement, ni corriger son père de sa vanité délétère, ni sauver Franz de lui-même.
Le jeu trouble des passions fait le fond d'un roman dont on comprend que les lecteurs se soient entichés. Il y a à la fois assez d'ironie pour compenser un pathétique parfois débordant, des pages charmantes sur l'évocation de la nature, une grande cruauté à l'oeuvre, pas de résolution heureuse, aucun Deus ex machina ne vient rétablir la justice et punir les méchants que guide plus leur bêtise qu'une volonté mauvaise. Les victimes restent des victimes, les drames de l'argent (le risque de faillite) peuvent se résoudre, mais l'innocence détruite le reste. Il y a aussi un art de raconter remarquable qui tisse à la fois tous les fils du roman réaliste, y compris l'utilisation du discours indirect libre, et ceux du conte lorsque le réalisme ne suffirait pas à provoquer l'émotion, par exemple la terreur que produit l'échéance des billets chez ceux qui oublient si aisément leurs dettes ne prend toutes ses couleurs qu'à la lumière d'un conte fantastique. Et Daudet qui, dans sa jeunesse, avait si souvent vécu endetté, après avoir vécu dans son enfance la faillite de son père, en connaissait bien les affres ; les rendre par des images de cauchemar est bien la seule manière de les faire partager à ceux qui les ignorent.

Ce roman de Daudet met à mal l'idée reçue du méridional expansif et solaire. C'est une sombre vision de l'humanité qu'il propose et que résume à sa façon le couple du frère et de la soeur, Sigismond Planus, le caissier, l'habitué des comptes, et Mademoiselle Planus, chacun des deux convaincu, pour Sigismond, que les femmes ne valent rien et, pour sa soeur, qu'il n'y a pas un homme pour en sauver un autre ; Mademoiselle Planus faisant bien sûr exception de son frère et de Risler.

Daudet a adapté son roman pour la scène, avec la collaboration d'Alphonse Belot, et modifié le dénouement au profit d'un "happy end". La pièce a été montée au Théâtre du Vaudeville le 16 septembre 1876.
Le roman a été adapté deux fois au cinéma, en 1921 par Henri Krauss et par Léon Mathot en 1941, avec Mireille Balin dans le rôle de Sidonie.




A lire
: Le roman est disponible en ligne sur plusieurs site. Parmi eux, une édition illustrée par Pierre Vidal chez Calmann-Lévy
Il est aussi possible de l'écouter sur litterature audio.



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