Une enquête au pays, Driss Charïbi, 1981

coquillage




Un cadre
: un village au fin fond de la montagne, du haut Atlas, à peu de distance de la frontière algérienne. Trois étapes : le village lui-même, déserté par ses habitants ; l'espace où vit le gardien du troupeau famélique (deux moutons), Raho, avec son âne rouge ; les grottes où s'abrite la famille des Aït Yafelman. Espace symbolique autant que réaliste qu'il faut arpenter, dans lequel il faut s'élever - ou descendre (et la marche est de longue date une forme de quête de la spiritualité), dans lequel le monde pèse de toute son hostilité : chaleur, sécheresse, rocaille, et où les grottes (intérieur de la terre) sont le seul refuge.
Un temps : deux jours en plein été (11 et 12 juillet 1980). 
Des personnages : le "chef", policier envoyé enquêter sur la présence d'un terroriste dans le village ; son adjoint : l'inspecteur Ali ; les autochtones : Hajja, Raho (alias le commandant Filagare, pendant la guerre d'Algérie) Bourguine, Yasmine et Yasmina, le "dictionnaire", Basfao l'aveugle.
Un genre : a l'apparence d'un roman policier (par ses personnages, par son sujet : une enquête), mais est en même temps une fable, un apologue (car l'enquête conduit, comme dans Oedipe-roi, au coeur de l'affontement entre les hommes et les dieux, et par voie de conséquence au coeur de l'affrontement entre soi et soi)


haut Atlas marocain

paysage du haut Atlas marocain




Le roman se développe sur dix chapitres, plus un onzième qui forme un épilogue.


Les Berbères :

le nom provient sans doute du latin (emprunté au grec) dont nous avons fait "barbare" : étranger au monde gréco-latin. Il désigne les premières populations du Maghreb ("le couchant"), différentes les unes des autres (Kabyles, Mozabites, Targui, entre autres) mais connaissant une certaine unité linguistique.
Leur est fort discutée. Si certains des groupes se sont, au cours de l'histoire, assimilés aux envahisseurs successifs (Phéniciens, Romains, Arabes dès le VIIe siècle) d'autres ont longuement résisté, en se retirant de plus en plus loin à l'intérieur des terres.
Chraïbi s'est inspiré de cette histoire pour créer son groupe de résistants qui, à l'instar de celui qui résista longuement aux Arabes entre 695 et 702, est dirigé par une femme. La "Kahina" (prophétesse), comme Ajja, dans le roman, aurait inspiré et guidé cette révolte.
Régulièrement, ces populations s'insurgent et en 1911, le Maroc connaît encore une insurrection berbère.
Actuellement "Les berbérophones" se répartissent au Maroc en trois groupes : "Les plus nombreux sont les Berbères du haut et du Moyen Atlas, de langue tamazight. Les Berbères du Sous et de l'Anti-Atlas, collectivement connus sous le nom de Chleuh, sont de langue tachelhit. Ceux du Rif parlent le dhamazighth (dit aussi "zenatiya" ou "tarifit")." (Atlas des peuples d'Afrique, Jean Sellier, éd. La Découverte, 2008)



Les raisons de le lire :

- il est extrêmement amusant : les relations entre Ali, le subordonné, et son chef  relèvent souvent du comique parce qu'Ali est à la fois très irrévérencieux et "lèche-bottes" lorsqu'il sent qu'il passe les bornes. Il ridiculise constamment tous les puissants. Mais lui-même n'échappe pas au ridicule : couard, toujours prêt à trouver une solution de facilité, pensant plus souvent à manger, aux jolies filles qui croisent son chemin qu'à ses obligations, il a de nombreuses caractéristiques du valet dans les comédies classiques tel que Molière a pu le dessiner dans ses pièces. Il y a chez lui du Sganarelle, y compris celui de Dom Juan, qui voudrait bien être identique à son maître. Si bien que le lecteur rit autant de lui qu'il rit avec lui.
Mais il y a aussi dans ce couple, à l'arrière-plan, du Don Quichotte et du Sancho Pança ; Ali ramenant tout, toujours, à l'élémentaire : le corps et ses besoins, la communication et l'échange avec les autres ; cherchant les solutions les plus simples et les trouvant souvent d'ailleurs.
- il est extrêmement grave :  il interroge à la fois sur la complexité de l'individu et sur celle de la société, non seulement celle du Maroc contemporain, mais toutes les sociétés qui, de gré ou de force, par le simple fait de devoir être organisées sont hiérarchisées au point que les individus qui les composent finissent par perdre toute vision d'ensemble et tout pouvoir de contrôle sur leurs institutions.
- il confronte le passé et le présent à travers la rencontre des deux hommes "montés" de la ville avec ceux qui vivent encore en obéissant à des traditions millénaires : incompréhension mutuelle, nécessairement tragique.
- Il rappelle, par la même occasion, quelques vérités simples mais essentielles, sous forme de mythe, comme il est normal s'agissant de vérités essentielles.
- il permet de comprendre, peut-être mieux qu'un autre, la complexité de l'oeuvre de Chraïbi qui, quelles que soient les histoires racontées, débouche toujours sur une dimension symbolique ; interroge sur les aspirations contradictoires de tout individu (qui voudrait bien la simplicité, la chaleur humaine, mais aussi la civilisation et ses contraintes), chaque personnage lui présentant tour à tour un de ses visages ; perçoit dans le féminin (qui est ici à la fois la terre, le matriarcat supposé originel, Hajja) l'interrogation majeure à la fois sur l'origine et sur l'avenir.
- Il est profondément poétique: aussi bien dans les descriptions des paysages, que dans les celles des comportements humains, dans l'évocation de la musique, comme une sorte de voix mémorielle et originelle, comme dans l'évocation mythique du "paradis perdu", ce temps du temps d'avant le temps, d'avant les dieux, ces empêcheurs d'être humains en paix. Tous les discours d'Ali (et ils sont nombreux puisque c'est un bavard impénitent) sont imprégnés de ce que le narrateur nomme "la dimension africaine" du discours (hyperboles, métaphores, comparaisons) visant à rendre à la parole sa dimension charnelle et sensuelle. Sans compter que cette histoire contemporaine joue aussi des trames et des ressorts du conte.





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