La Vie devant soi, Romain Gary, 1975

coquillage


L'auteur


Romain Gary

Portrait de Romain Gary
, 1979, photographie d'Ulf Andersen



Romain Gary est né Roman Kacew, le 8 mai 1914, à Vilnius (Lituanie). Ses parents divorcent en 1926 et sa mère, qui l'élèvera seule, après quelques années passées à Varsovie, décide d'émigrer en France où ils arrivent en 1928. L'écrivain raconte ces tribulations dans La Promesse de l'aube (1960). Il fait ses études secondaires à Nice où sa mère s'est installée, puis son droit à Paris. Naturalisé français en 1935, en 1940, il rejoint l'Angleterre et s'engage dans les Forces Aériennes Françaises Libres. C'est pendant cette période de combats qu'il choisit son pseudonyme. Il explique lui-même dans La Nuit sera calme (1974) que Gary vient du verbe russe signifiant "brûler", à l'impératif, "Gori" : "Gari veut dire "brûle" ! en russe, à l'impératif — il y a même une vieille chanson tzigane dont c'est le refrain... C'est un ordre auquel je ne me suis jamais dérobé ni dans mon oeuvre, ni dans ma vie." (Gallimard, pp. 7-8)
A la Libération, il entre au Ministère des Affaires étrangères et devient diplomate.
Marié deux fois, il a un enfant avec sa deuxième femme, l'actrice américaine Jean Seberg.
Il publie son premier roman en 1945, Une éducation européenne, mais sa version anglaise avait été publiée en 1944 sous le titre Forest of Anger, et mène de front jusqu'en 1960, sa vie de diplomate français et sa vie d'écrivain. Une grande partie de sa carrière diplomatique se déroule aux Etats-Unis, et Gary continue à publier aussi bien en anglais qu'en français. Il est à la fois un écrivain à succès en France et aux USA. Ses livres ont souvent été adaptés au cinéma et il écrit aussi des scénarios de films. Il est lui-même devenu metteur en scène pour Les Oiseaux vont mourir au Pérou (1968) et Kill (1972).
Il est l'auteur d'une oeuvre riche et abondante dont on découvrira, après son suicide le 2 décembre 1980, qu'elle était en partie double puisque le pseudonyme d'Emile Ajar lui avait servi à publier des oeuvres bien différentes, sinon dans la thématique, du moins dans le style, de ses oeuvres "officielles".
Il devient ainsi pour l'histoire littéraire, l'homme aux deux prix Goncourt : Les Racines du ciel, 1956 et La Vie devant soi, 1975, bien qu'Emie Ajar ait déliné l'octroi du prix.
La supercherie avait été montée avec soin grâce à la complicité de son neveu, Paul Pavlowitch. Dans Vie et mort d’Emile Ajar, un texte écrit en mars 1979, mais publié en 1981 qui peut apparaître comme testamentaire, puisqu'il est le dernier, Gary s'en expliquait avant de conclure: "Je me suis bien amusé. Au revoir et merci." Ce qui après sa mort, le 2 décembre 1980, apparaîtra comme un très élégant mot de la fin.
Mais nous lui préférons "Le roman est une géographie de l'infini." (Pour Sganarelle, 1965)



Le roman



[...] quand je serai grand j'écrirai moi aussi les misérables parce que c'est ce qu'on écrit toujours quand on a quelque chose à dire.



La Vie devant soi est le deuxième roman publié sous le nom d'Emile Ajar ; le premier, intitulé Gros-câlin, avait été publié en 1974 au Mercure de France.
Le roman, constitué de 31 chapitres, souvent courts, se situe dans l'héritage de celui de Hugo que M. Hamil (maître à penser, en somme, du personnage principal) révère à l'égal du Coran, les confondant de plus en plus, au fur et à mesure qu'il vieillit. Gary avait d'abord pensé l'intituler La Tendresse des pierres.
il s'agit d'un récit à la première personne. Le narrateur-personnage, Mohammed, dit Momo, y raconte sa vie avec Madame Rosa. Madame Rosa est une vieille femme juive (69 ans au moment de sa mort qui clôt le récit), ancienne prostituée reconvertie dans la garde d'enfants de prostituées. Momo lui a été confié quand il avait trois ans et son récit rétrospectif est contemporain de la publication, l'année 1975. Le récit de Momo balaye donc les années 1965 à 1975.
L'histoire se déroule dans le quartier de Belleville, au nord de Paris, dans le vingtième arrondissement, dans les années 60-70 du XXe siècle. Quartier populaire, Belleville est alors, et depuis longtemps, un quartier hébergeant une population pauvre et "pluriethnique", composée de Français de souche (selon l'expression consacrée) et de populations migrantes, installées là, pour certaines, depuis le début du XXe siècle : Asie, Europe centrale, Afrique du nord, Afrique noire. Les compagnons de Momo en témoignent, du petit Banania au Vietnamien sans nom qui ne fait que passer au sixième étage de l'immeuble, sans ascenseur, où Madame Rosa régente sa pension-garderie dans deux pièces ; en témoignent aussi la distribution des commerces : le café de M. Driss, le Tunisien, le magasin de monsieur Smongbo, le café du coin de la rue Bisson dont le patron est M. Soko,  ou la boutique kasher de M. Rubin, comme la rencontre du prêtre (le père André) et du rabbin de la rue des Chaumes au chevet de Madame Rosa.
Autour des deux personnages, l'enfant et la vieille femme, gravite l'univers multiple des souffrances humaines.

Les nouveaux misérables

Les misérables de cette deuxième moitié du XXe siècle, le sont, comme ceux de Victor Hugo, à la fois dans une dimension matérielle et une dimension morale. Les conditions matérielles sont évoquées à travers celles du logement que l'incipit pose d'emblée : "La première chose que je peux vous dire c'est qu'on habitait au sixième à pied.", et qui sont rappelées régulièrement dans la description des foyers où sont installés les travailleurs immigrés, pas mieux lotis que  M. Waloumba et ses huit compagnons qui s'entassent dans une chambre au cinquième étage de l'immeuble où loge Madame Rosa.


Contexte historique :

L'immigration, encouragée en France après la Seconde Guerre mondiale par les nécessités de la reconstruction du pays, se fait dans des conditions indignes. Si les bidonvilles sont erradiqués dans les années soixante, plus pour des raisons de sécurité intérieure (Ils apparaissent comme trop liés au FLN pendant la guerre d'Algérie) que pour garantir la dignité des personnes, les fonctionnements des foyers organisés à la va-vite n'ont rien à leur envier : entassement des gens, conditions d'hygiène inexistantes, absence de chauffage. Dans la région parisienne, ils sont 900.000 en 1970, voués aux tâches les plus dures et les moins payées. Le roman suit de près la réalité vécue par les populations migrantes, comme le raconte Momo, dans son interprétation personnelle des propos de Madame Rosa :
"Madame Rosa racontait qu'à Aubervilliers il y avait un foyer où on asphyxiait les Sénégalais avec des poêles à charbon en les mettant dans une chambre avec les fenêtres fermées et le lendemain ils étaient morts."
Référence à l'lncendie d'Aubervilliers, la nuit du 1er janvier 1970 qui avait fait cinq morts et déclenché une forte polémique sur les "foyers" d'immigrés.
Les années soixante-dix sont, pour les migrants, des années de lutte, souvent dures, pour obtenir un minimum de respect tant dans la vie quotidienne que dans le droit du travail.




Les travailleurs immigrés, outre les conditions matérielles difficiles dans lesquelles ils vivent, sont aussi victimes de la solitude ; leurs familles sont restées dans leurs pays d'origine. Lorsqu'ils vieillissent, comme M. Hamil "qui était marchand de tapis ambulant en France et qui a tout vu", leur solitude s'accroît d'autant. En compensation, ils manifestent une solidarité chaleureuse dont bénéficent Momo et Madame Rosa.
Tout aussi misérables sont les prostituées qui confient leurs enfants à Madame Rosa, leur maternité devant être clandestine sous peine de se voir retirer la garde de l'enfant. Exploitées par les hommes, leurs "proxynètes" qui les traitent le plus souvent comme des marchandises, à "délocaliser" si le marché s'avère plus lucratif ailleurs, "On a eu un cas de chantage quand un proxynète qui était un vulgaire maquereau a menacé de dénoncer un enfant de pute à l'Assistance, avec déchéance paternelle pour prostitution, si elle refusait d'aller à Dakar" ; brutalisées par leurs clients (comme Madame Lola, le travesti) mais aussi persécutées par un système qui leur interdit d'élever leurs enfants, "Moi j'ai vu chez nous des mères pleurer, on les avait dénoncées à la police comme quoi elles avaient un môme dans le métier qu'elles faisaient et elles mouraient de peur." témoigne Momo, les prostituées sont condamnées par la société avant même d'avoir été entendues. 
Le roman, là encore est très près des réalités du temps, dénonce l'hypocrisie d'une société qui condamne et interdit d'un côté, ce dont elle use par ailleurs. Et la phrase de Hugo définissant le statut de Fantine ("Qu'est-ce que cette histoire de Fantine ? C'est la société achetant une esclave."), n'a en 1970, rien perdu de sa justesse. En 1975, justement, les prostituées vont s'organiser et revendiquer un minimum de droits : le 2 juin les prostituées lyonnaises descendent dans la rue, leur porte-parole s'appelle Ulla.
Les enfants et adolescents, ceux qui ont eu la malchance de naître où il ne fallait pas, sont aussi les victimes de cet état de fait. La misère des adultes les conduisant à la rue, comme "le Nègre, 15 ans, qui "avait des parents qui l'avaient confié à un oncle qui l'avait refilé à sa belle-soeur qui l'avait refilé à quelqu'un qui faisait du bien et ça a fini en queue de poisson", qui se débrouille seul en faisant des courses (il est moins cher que le téléphone, commente Momo) ou le Mahoute qui, lui, a trouvé refuge dans la drogue et passe de désintoxications en rechutes : "un très brave mec qui s'était fait lui-même mais qui était principalement noir et algérien. Il vendait des transistors et autres produits de ses vols et le reste du temps il essayait de se faire désintoxiquer à Marmottan où il avait ses entrées." (L'hôpital Marmottan est alors célèbre pour une approche nouvelle de la question des dépendances aux drogues)
De ces enfants, Momo est emblématique : confié à Madame Rosa à trois ans, avec une pension payée régulièrement, puis plus rien, il est comme il dit "pas daté" ; il n'a pas été accepté à l'école (il est vrai que Madame Rosa trichait sur son âge) ; il est pour l'essentiel livré à lui-même et doit à la fois grandir trop vite "J'ai jamais été trop jeune pour rien", répète-t-il souvent, et rester le petit garçon qui console Madame Rosa de ses malheurs.
Ces enfants sont eux aussi, comme les prostituées, condamnés avant même d'avoir grandi : "[...] les fils de pute pour les gens bien, c'est tout de suite des proxynètes, des maquereaux, la criminalité et la délinquance infantile. On a vachement mauvaise réputation chez les gens bien, croyez-en ma vieille expérience.", poursuivis par cette réputation, il ne reste, en général, que la possibilité d'accomplir la prédiction.
Mais cette misère matérielle se double souvent d'une misère morale, essentiellement celle de la vieillesse, dont Monsieur Hamil et Madame Rosa fournissent les deux exemples les plus proches de Momo, père et mère de substitution, mais le personnage de monsieur Charmettes (retraité de la SNCF) , ou celui du Dr Katz confirment que la vieillesse est une malédiction pour tous. M. Hamil perd ce qui lui était le plus précieux, la mémoire. Madame Rosa doit à la fois affronter la dégradation de son corps et celle de son esprit, en même temps que l'ineffaçable mémoire de la Seconde Guerre mondiale. Chacun marquant ainsi un des versants de la perte : ne plus se souvenir du nom de l'amour, comme  M. Hamil, ou être dévoré par une mémoire vive de l'horreur, comme madame Rosa, juive d'origine polonaise, mais arrêtée par des policiers français avant d'être déportée.

La mémoire de la Shoah

Madame Rosa n'est jamais "revenue", comme dit Momo, de l'horreur de la Seconde Guerre mondiale. vivant dans la terreur des coups de sonnette, multipliant les faux papiers pour devenir une autre personne qu'elle même. Se réfugiant régulièrement, au plus fort de ses crises, dans ce qu'elle appelle son "trou à juif", la cave où elle ressent un peu de sécurité et de paix.


Contexte historique

Le narrateur dit de madame Rosa : "Elle avait une peur bleue des Allemands. C'est une vieille histoire [...] mais madame Rosa n'en est jamais revenue." L'événement traumatisant au sens strict du terme est celui de la rafle du Vélodrome d'Hiver.
La Rafle du Vel d'hiv :
Les 16 et 17 juillet 1942, la police française appréhende et interne dans le Vélodrome d'hiver, à Paris,  des milliers de Juifs qui seront ensuite déportés en Allemagne dans les camps d'extermination, dont celui d'Auschwitz, où est envoyée Madame Rosa.
Terreur de Madame Rosa qui en revit périodiquement les angoisses : "Elle s'était protégée de tous les côtés depuis qu'elle avait été saisie à l'improviste par la police française qui fournissait les Allemands et placée dans un Vélodrome pour Juifs."




Le racisme ordinaire

Autre réalité  bien présente dans ces années soixante-dix, le racisme a deux cibles préférentielles, les Arabes et les Juifs. Les Arabes : le contexte de la guerre de libération algérienne a renforcé cette hostilité. "Pendant longtemps, je n'ai pas su que j'étais arabe parce que personne ne m'insultait. " dit Momo ; le mot est à soi seul une insulte. Dans ses moments de grande colère, madame Rosa va jusqu'à traiter Moïse (qui est Juif) de "sale bicot" (autre terme insultant pour arabe). Les Juifs : l'antisémitisme rampant avait explosé au XIXe siècle en France avec l'affaire Dreyfus ; l'antisémtisme meurtrier des nazis semblait avoir apaisé ces tendances, mais rien n'est moins sûr.



La rumeur d'Orléans
analysée par Edgar Morin et son équipe de sociologues, cette rumeur antisémite se diffuse à Orléans en 1969. Le bruit court que des femmes disparaissent dans les cabines d'essayage de magasins tenus par des juifs. Ces femmes seraient enlevées pour être livrées à un réseau de traite des blanches.
La formule sert, chez le narrateur, à évoquer toute information propagée qui renvoie à des préjugés ou des inquiétudes, ainsi du Dr Katz rassurant madame Rosa sur l'hérédité de Momo, ce qui conduit ce dernier à expliquer le sens de l'expression.
"Il lui a crié que c'étaient des rumeurs d'Orléans. Les rumeurs d'Orléans, c'était quand les Juifs dans le prêt-à-porter ne droguaient pas les femmes blanches pour les envoyer dans les bordels et tout le monde leur en voulait. Ils font toujours parler d'eux pour rien."








Un roman humaniste :

Dans ce roman aux thèmes particulièrement durs, misère, marginalité, souffrance, mort, Romain Gary se garde bien de tout manichéisme. La police, par exemple, dont le rôle répressif dans les luttes populaires n'est pas à démontrer, n'apparaît ici que sous la forme d'un commissaire, lui-même "fils de pute (avec et sans jeu de mots) qui protège madame Rosa qui l'a élevé et  qui, dans les fantasmes de Momo, devient le modèle de la "protection totale", du père superlatif dont il a besoin dans les cas de détresse submergeante.
Si les personnages ressentent tous la pression sociale qui les marginalise, chacun d'entre eux l'affronte avec une telle force et une telle grandeur que la sympathie du lecteur leur est acquise. Leçon de tolérance, le roman apprend à voir les autres, tous les autres (femmes, vieux, travestis, travailleurs immigrés, enfants de la rue, juifs, musulmans) comme les voit le Dr Katz, des êtres humains ; il démontre à chaque page, par exemple, que M. Waloumba, "un noir du Cameroun qui est venu en France pour la balayer", et ses frères de la "tribu des éboueurs",  sont non seulement de braves gens, aidant Madame Rosa vieillissante, mais encore des gens dignes d'intérêt comme Madame Lola, "travestite", ex-boxeur sénégalais et prostitué au Bois de Boulogne,  qui non seulement "faisait le ménage et aidait Madame Rosa à se tenir propre.", mais souvent fournissait l'argent nécessaire à la simple survie de la vieille femme et de l'enfant. Cette solidarité se marque chez tous les habitants de l'immeuble, voire d'un quartier où Français de souche, Juifs et Arabes musulmans  se côtoient certes, mais surtout s'entraident. Manière de réponse aux tensions qui règnent entre Juifs et Arabes dans le monde réel, autour d'Israël, la petite aventure du père de Momo forme par là une manière d'apologue, invalidant les questions d'origine et donnant comme, dans Les Misérables de Hugo, la seule réponse possible : l'amour.
Plus encore que de tolérance religieuse, le roman donne une formidable leçon d'humanité en restituant à chacun, toute sa dignité. Il est surtout un plaidoyer, comme dit Momo, pour le "droit des peuples à disposer d'eux-mêmes", car si ce droit est, dans l'ensemble respecté pour les collectivités, il est dénié aux individus qui doivent subir leur dégradation, assister à leur auto-destruction sans avoir le droit de s'insurger contre.
Répondant à la loi Veil (10 janvier 1975) qui autorise l'interruption volontaire de grossesse (IGV), Gary plaide pour le même droit pour les vieillards parce "qu'il n'y a pas plus dégueulasse que d'enfoncer la vie de force dans la gorge de gens qui ne veulent plus servir." Aussi son personnage ne parle-t-il jamais d'euthanasie mais "d'avortement" : "- Vous ne voulez pas l'avorter ? - ce n'est pas possible, l'euthanise est sévèrement punie..."
Au fur et à mesure de la progression du récit, le sentiment qui domine est celui de l'amour. Monsieur Hamil qui ne voulait pas oublier le nom de Djamila l'a oublié mais il n'a pas oublié avoir aimé. C'est aussi ce que découvre progressivement Momo, qu'il aime madame Rosa : "Je voyais bien qu'elle ne respirait plus mais ça m'était égal, je l'aimais même sans respirer." Les derniers mots du roman : "Il faut aimer."








Simone Signoret

Simone Signoret (1921-1985) dans le rôle de Madame Rosa pour le film de Moshé Mizrahi, La Vie devant soi, 1977.
Rôle pour lequel l'actrice fut récompensée par un César en 1978.




L'humour :

Si La Vie devant soi est une réécriture des Misérables dans le droit fil de son projet "[...] tant qu'il y aura sur la terre ignorance et misère, des livres de la nature de celui-ci pourront ne pas être inutiles.", comme le clamait la préface de Victor Hugo, il s'agit bien d'une création originale. Avoir choisi pour narrateur le personnage principal, c'est en somme, comme si Gavroche racontait l'histoire de son point de vue. Momo s'est constitué une éducation au hasard des rues et de son expérience, avec l'aide de M. Hamil pour la lecture, l'écriture, la connaissance du Coran et celle de Victor Hugo ; il connaît l'arabe car madame Rosa aussi le parle, mais il a aussi appris assez de yiddish pour l'aider à réciter ses prières juives ; personnage aux carrefours des cultures et des religions, doué d'une grande imagination, seule arme qu'il possède pour s'évader lorsque la souffrance devient intenable, Momo raconte son univers sans aucun attendrissement. Le pathétique qui se dégage de l'histoire est tout entier du côté du lecteur. Le langage de Momo y contribue grandement qui permet, dans ses impropriétés ("hébétude" devient "habitude", "antique" est mis pour "autiste", "racket" devient "raquettes" ou "amnésie" "amnistie") de dire la réalité dans son double caractère tragique et comique. Momo emprunte aussi aux adultes des formules toutes faites, par exemple "interdit aux mineurs" (catégorie de films, de publications, voire de magasins comme les sex-shops de Montmartre) qui lui permet de se définir "j'étais encore interdit aux mineurs et [...] il y avait des choses que je ne devais pas savoir." Ces emprunts jouent un double, voire un triple jeu : ils rendent comique le texte en lui conférant une grandiloquence décalée, ils soulignent le goût des mots chez Momo (dont le prénom redouble phonétiquement cet appétit pour la littérature capable de changer le monde, et d'en dénoncer les mauvais mots : les maux), ils introduisent aussi la tendance la plus commune aux préjugés, lesquels sont souvent des répétitions de formules jamais vraiment jaugées, c'est-à-dire confrontées à des expériences, "comme j'ai l'honneur"...
Ce langage qui traduit la jeunesse, et partant une certaine naïveté, du personnage, permet, par ailleurs, d'évoquer le pire en le mettant à distance grâce à une compréhension lacunaire. Ainsi, madame Rosa possède-t-elle un remède à toute épreuve contre la tristesse : "J'ai oublié de vous dire que Madame Rosa gardait un grand portrait de Monsieur Hitler sous son lit et quand elle était malheureuse et ne savait plus à quel saint se vouer, elle sortait le portrait, le regardait et elle se sentait tout de suite mieux, ça faisait quand même un souci de moins." Les mots "monsieur" et "souci"  et l'expression "ne plus savoir à quel saint se vouer", ramènent le traumatisme à une expérience banale pour Momo, mais par contre coup en redoublent l'horreur pour le lecteur qui ne peut que réinsérer cette expérience dans sa dimension historique.
Il en est ainsi de toutes les réalités évoquées dans le roman, que l'humour permet de décrire en en désamorçant le caractère terrible tout en le maintenant bien visible.






A lire
:  une étude sur le rôle de la médecine dans le roman
Une bonne critique du roman sur Altersexualite
A voir : Une interview de Romain Gary , en 1969, sur les Archives de la TSR (la télévision suisse romande)




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