"CECILIA ou les mémoires d'une héritière", Laclos, Mercure de France, 1784

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A propos de Laclos, ce site contient
: 1. Une biographie de Laclos - 2. Un extrait du Discours pour l'Académie de Châlons (le statut des femmes) - 3. Une présentation des Liaisons dangereuses.







Laclos fait une recension de ce roman de Miss Burney [Frances Burney : romancière anglaise, 1752-1840, fort admirée de son temps ; elle sera aussi saluée par Mme de Staël et Jane Austen] en 1784  (17 avril, 24 avril et 15 mai) pour le Mercure de France ; les articles sont signés de ses initiales M. C. de L. Le roman avait paru en anglais en 1782 et sa traduction en 1783. C'est l'occasion, pour lui, de reprendre des idées qu'il avait échangées avec Mme Riccobini, autre romancière, après la publication des Liaisons dangereuses, et d'élaborer une théorie du roman que Balzac, par exemple, un demi-siècle plus tard, reprendra à son compte, en la développant.













     De tous les genres d'Ouvrages que produit la Littérature, il en est peu de moins estimés que celui des Romans ; mais il n'y en a aucun de plus généralement recherché et de plus avidemment lu. Cette contradiction entre l'opinion et la conduite a été souvent remarquée ; mais l'heureuse insouciance des Lecteurs n'en a point été troublée. La plupart des hommes renonceraient même à leurs plaisirs, s'il devait leur en coûter la fatigue d'une réflexion.
     On est donc convenu de faire peu de cas des Romans. Quelques-uns l'ont dit, parce-qu'ils le pensaient ; la multitude l'a pensé, parce que quelques-uns l'ont dit, et le jugement est resté. Les motifs qu'on en donne sont, d'une part, la facilité du genre, et l'autre l'inutilité des Ouvrages. Nous avouons ne pas penser ainsi. En effet, comment croire facile un genre où les succès sont rares ? Comment trouver inutiles des Ouvrages qui nous apprennent ce qu'il nous importe le plus de savoir ? Tels sont pourtant les Romans.
     Si l'on excepte le Poème Epique, dans lequel surtout la Littérature Française a été si malheureuse, aucun autre genre, pas même celui du Théâtre, n'a fourni, proportion gardée, autant d'Ouvrages qui soient tombés dans l'oubli ; et nous remarquons que, parmi ceux-là même, plusieurs offrent des traits épars, quelquefois des parties entières, qui auraient fait trouver grâce à toute autre production. Mais l'apparente liberté dont jouit le Romancier appelle à chaque instant la sévérité du Lecteur, qui semble ne tout permettre que pour être en droit de tout exiger. Quel est donc ce prétendu affranchissement de toutes règles qu'on présente comme un si grand avantage ? Ne faut-il pas qu'un Roman, comme tout autre Ouvrage, amuse, instruise, intéresse ? Et de ce qu'aucune route n'est prescrite pour parvenir à ce but nécessaire, en conclura-t-on qu'il est plus facile de ne pas s'égarer ? Nous serions tentés de croire cependant que peu d'Ouvrages demandent une plus grande connaissance de l'esprit et du coeur de l'homme, et cette connaissance ne nous paraît pas si facile à acquérir. Elle seule, sans doute, peut faire le mérite d'un Roman, mais quand elle s'y trouve, nous pensons que l'Ouvrage devient à la fois agréable et utile. Ce dernier mot ne passera pas sans réclamation ; mais qu'on nous dise donc où l'on peut apprendre ailleurs à connaître les moeurs, les caractères, les sentiments et les passions de l'homme ?
L'Histoire apprend les moeurs des Nations, mais non celles de Citoyens : elle dit les moeurs publiques, et se tait sur les moeurs privées ; elle peint les hommes tels qu'ils se montrent, et non tels qu'ils sont. Les Mémoires particuliers ne peignent que des individus, et ne peuvent même choisir parmi ceux-là, que ceux qui ont fait exception. Quant aux sentiments, aux passions, l'histoire consacre quelques effets, et cache soigneusement les causes. Ajoutons que les lumières qu'elle répand, dirigées toutes vers les Souverains, ne nous montrent jamais les peuples que dans leurs relations avec ceux qui les commandent.




Fragonard

Jean-Honoré Fragonard (1732-1806), La Liseuse, vers 1770. Huile sur toile, 82x65 cm.
National Gallery of Art, Washington D.C.





     Le Théâtre offre sans doute des tableaux plus vrais et plus rapprochés de la Société ; mais au Théâtre, on ne peut pas tout peindre. Tous les caractères n'y conviennent pas, et ceux même qui y paraissent avec le plus d'avantages, n'y peuvent être suivis dans tous leurs détails. Il en est de même des sentiments et des passions ; au moins croyons-nous qu'un des principes qui séparent le plus le talent de l'Auteur Dramatique de celui du Romancier, est que l'un doit regarder comme superflu tout ce qui n'est pas nécessaire, tandis que l'autre doit recueillir comme utile tout ce qui n'est pas superflu. Il est encore à remarquer qu'on peut, qu'on doit peut-être dans un Roman donner aux tableaux qu'on présente toute la force de la vérité, tandis qu'au Théâtre on est presque toujours forcé d'en affaiblir l'expression. Cette nécessité, qu'on a très peu sentie de nos jours, est une suite naturelle de la différence entre l'action représentée et l'action décrite. Il suit de là que le caractère le plus heureusement mis au Théâtre, laisse encore au Romancier une vaste carrière à parcourir. Molière avait peint le Tartuffe quand Marivaux peignit M. de Climal*, et l'un de ces tableaux n'a pas nui à l'autre.
     Que si quelqu'un nous soupçonnait ici de vouloir assimiler Marivaux à Molière, nous répondrions... Mais non, nous ne répondrions rien. Que pourrait-on avoir à dire de celui qui aurait conçu cette étrange idée ? Revenons.
Si l'Histoire et le Théâtre ne peuvent nous donner qu'une connaissance imparfaite de l'homme, il faut donc la chercher dans les Livres de morale ; mais si les Romans ne peuvent être généralement compris dans cette classe, quelques-uns au moins ont prouvé que c'était uniquement la faute des Auteurs, et non celle du génie ; et ceux-là seulement méritent de nous occuper. Considérés sous cet aspect, ils ont droit à l'indulgence, disons mieux, à l'estime du Public, et par le bien qu'ils peuvent faire, et par le talent qu'ils exigent.
     Observer, sentir et peindre, sont les trois qualités nécessaires à tout Auteur de Romans. Qu'il ait donc à la fois de la finesse et de la profondeur, du tact et de la délicatesse, de la grâce et de la vérité ; mais que surtout il possède cette sensibilité précieuse, sans laquelle il n'existe point de talent, et qui elle seule peut les remplacer tous. [...]

* M. de Climal est un personnage de La Vie de Marianne, roman inachevé de Marivaux, publié en 1731 et en 1741

Choderlos de Laclos, "Cécilia ou les mémoires d'une héritière", éd. Gallimard, coll. Pléiade, 1979, pp. 447-449




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