Les Liaisons dangereuses, Laclos, 1782

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A propos de Laclos, ce site contient
: 1. Un extrait de la critique de Cécilia (théorie du roman) - 2. Un extrait du Discours pour l'Académie de Châlons (le statut des femmes) - 3. Une biographie de l'auteur





Laclos s'était fait connaître dès 1782, par le plus audacieux roman d'alcôve qu'ait vu naître le XVIIIe siècle, où pourtant ces sortes d'oeuvres n'étaient pas rares, Les Liaisons dangereuses (Amsterdam et Paris, 1782, 4 parties in-12) ; malgré la licence des peintures, c'est une oeuvre virile, un roman de moralité, le seul qui pût effrayer cette société en décomposition et lui faire peur d'elle-même. (Pierre Larousse,Grand Dictionnaire Universel..., tome 10, p. 33)


Une stratégie éditoriale complexe :

le titre :

 Les Liaisons dangereuses ou Lettres recueillies dans une société et publiées pour l'instruction de quelques autres.
[Le titre complet souligne la dimension que l'on dirait "de classe" après la Révolution, en même temps que son caractère pédagogique. Les personnages du roman et leurs comportements sont proposés comme éléments de réflexion à ceux qui n'appartiennent pas au groupe ("une société") dépeint, mais à d'autres]
C'est un titre qui relève, à l'époque, du lieu commun. De nombreux romanciers en avaient déjà exploré les méandres. Le mot "liaisons" étant à entendre, au temps de Laclos, comme "relations sociales" ainsi que les nombreuses occurences de la formule, dans le roman lui-même, le prouvent. L'importance du groupe, de la société, sur la formation de l'individu n'est pas à proprement parler une découverte de Rousseau, même s'il en reste l'analyste le plus aigu. Comme l'écrit Laurent Versini, Laclos et la tradition, 1968 : "On dirait que l'âge de la sociabilité impose aux romanciers de traiter le thème du danger des liaisons."

L'auteur :

un quasi anonymat puisque il est indiqué par des initiales : M. Ch.... de L..... (pratique courante au XVIIIe siècle, particulièrement lorsqu'il s'agit de roman. Le genre a mauvaise presse)

l'épigraphe :

"J'ai vu les moeurs de mon temps, et j'ai publié ces lettres", J.-J. Rousseau, préface de Julie ou La Nouvelle Héloïse. [Il s'agit de la fin de la première phrase de la préface du roman: "Il faut des spectacles dans les grandes villes, et des romans aux peuples corrompus. J'ai vu les moeurs de mon temps, et j'ai publié ces lettres. Que n'ai-je vécu dans un siècle où je dusse les jeter au feu !"

les deux préfaces :

Avertissement de l'éditeur, Préface du rédacteur (comme l'épigraphe, ces deux textes placent le roman sous le signe de Rousseau qui, dans sa préface à La Nouvelle Héloïse, assumait la double position que Laclos répartit entre éditeur et rédacteur (fiction ou non-fiction), tout en maintenant l'ambiguïté puisque les raisons données par l'éditeur en faveur de la fiction, ironisant sur les moeurs contemporaines, révoquent en doute ses affirmations. Comme Rousseau, encore, le rédacteur s'attend à ce que l'oeuvre soit décriée de tous. Et toujours, comme Rousseau, il conclut sur une manière de pirouette. Rousseau écrivait : "Que si, après l'avoir lu tout entier, quelqu'un m'osait blâmer de l'avoir publié, qu'il le dise, s'il veut, à toute la terre ; mais qu'il ne vienne pas me le dire ; je sens que je ne pourrais de ma vie estimer cet homme-là." Et Laclos, par la plume du rédacteur : "Mais on doit sentir que pour qu'il fût nécessaire de répondre à tout, il faudrait que l'Ouvrage ne pût répondre à rien ; et que si j'en avais jugé ainsi, j'aurais supprimé à la fois la Préface et le Livre."
L'épigraphe et les deux préfaces jouent de l'ambiguité roman / témoignage (comme l'avait fait Rousseau). Remarquons que l'avertissement de l'éditeur se termine ironiquement sur l'invraisemblance des personnages tout en indiquant le thème  de l'oeuvre : "l'amour", et la fin de ses deux héroïnes : le couvent et la mort. Le lecteur est donc sommé de réfléchir à la fois à la question du romanesque porteur de vérité ("le mentir-vrai" comme dit Aragon au XXe siècle), au caractère tragique de ce récit (puisque la fin est énoncée avant même que ne commence l'histoire), à l'importance des personnages féminins, et le rédacteur attire de même l'attention sur le personnage de la "fille" et de la "dévote", ainsi que sur son goût pour les histoires "authentiques".

le contenu :

 175 lettres mettant en jeu deux épistoliers principaux : Madame de Merteuil et Valmont. La première envoie 21 lettres, souvent longues, au second ; le second en envoie 33 à la première. Le même déséquilibre s'observe dans le total de leur correspondance : Merteuil envoie 27 lettres et en reçoit 42 alors que Valmont en écrit 52 et en reçoit 38 seulement; cinq émetteurs secondaires: Cécile — 25 lettres envoyées ;  Danceny — 17 lettres ; Mme de  Tourvel — 22 lettres ; Mme de Rosemonde — 9 lettres- ; Mme de Volanges, mère de Cécile —11 lettres,  et  six émetteurs épisodiques: Gercourt, Azolan, M. Bertrand, la maréchale, une lettre anonyme, le père Anselme.
Laclos joue ainsi sur plusieurs tableaux. D'abord, il fait de la lettre un élément "moteur" de l'intrigue. Envoyées, reçues, cachées, volées, trouvées, données, les lettres provoquent des actions qui, en retour, produisent des lettres. Ensuite, il joue habilement de la question des points de vue, donnant, par la multiplication des lettres, à voir un événement sous différents angles, à aborder un personnage dans plusieurs dimensions : le monde y acquiert une complexité et une opacité plus grande que dans un roman où le narrateur, par sa présence, éclaire, plus souvent qu'il n'obscurcit, les comportements des personnages. Enfin, le jeu stylistique permet à la fois de dessiner les personnages en tant qu'individus, mais aussi en tant que représentants d'un groupe social (ce que la lettre du Père Anselme ou de M. Bertrand nous permettent de percevoir plus directement et qu'il faut généraliser aux autres protagonistes).
Ces lettres, par leur datation, inscrivent les intrigues (le mariage de Cécile, la séduction de Madame de Tourvel, le conflit Valmont-Merteuil) dans une durée de cinq mois (la première, de Cécile à son amie Sophie, est du 3 août ; la dernière, de Madame de Volanges à Madame de Rosemonde, formant épilogue, date du 14 janvier). Cette trajectoire temporelle confère une valeur symbolique à l'aventure qui conduit ses personnages de l'été à l'hiver, de la vie à la mort, de l'épanouissement au dépérissement ; elle forme chaîne aussi dans la trajectoire féminine, de la jeune fille qui entre dans le monde (Cécile, 15 ans, qui vient de quitter le couvent) à l'ultime réceptrice des lettres, Madame de Rosemonde, 84 ans, qui l'a déjà quitté en se retirant à la campagne, et qui s'achemine vers la mort, dans la solitude. Au bout de l'histoire, les lettres sont toutes dans les mains de cette très vieille dame, dont le décès permettra au rédacteur de les rendre publiques.


Réception de l'oeuvre :

Madame Riccoboni, elle-même romancière, signale le succès du livre dans une lettre à l'auteur, en avril 1782 : "Tout Paris s'empresse à vous lire, tout Paris s'entretient de vous. Si c'est un bonheur d'occuper les habitants de cette immense capitale, jouissez de ce plaisir. Personne n'a pu le goûter autant que vous."

La Correspondance littéraire, philosophique et critique (revue littéraire manuscrite de Grimm, à laquelle collabora Diderot) témoigne, dans son numéro d'avril 1782 du succès de l'oeuvre : "Il n'y a point d'ouvrage, en effet, sans excepter ceux de Crébillon et de ses imitateurs, où le désordre des principes et des moeurs de ce qu'on appelle la bonne compagnie et de ce qu'on ne peut guère se dispenser d'appeler ainsi soit peint avec plus de naturel, de hardiesse et d'esprit : on ne s'étonnera donc point que peu de nouveautés aient été reçues avec autant d'empressement."

L'Année littéraire, quant à elle, voit aussi dans Les Liaisons... un roman dénonciateur : "En un mot, l'auteur des Liaisons dangereuses a déféré au tribunal de la vertu la plupart des hommes du jour qui à l'abri de leurs noms, de leurs richesses, jouissent avec une effronterie scandaleuse de l'impunité, et répandent partout la contagion de leurs moeurs perverses ; sans contredit ces peintures ont leur utilité. Il y a beaucoup d'esprit dans cet ouvrage, une profondeur d'idées, que peu de romanciers en ce genre nous avaient fait voir jusqu'à présent."
Mais lui reproche de ne pas avoir peint une figure réellement vertueuse pour contrebalancer le vice.
Ce reproche se retrouvera chez nombre de contemporains.

Si l'on discute de la portée morale de l'oeuvre, on y reconnaît, dans l'ensemble, une qualité : celle du style, "et un mérite fort rare dans ces sortes de romans par lettres, c'est que malgré la multitude des interlocuteurs de tout sexe, de tout rang, de tout genre de morale et d'éducation, chacun a son style particulier très distinct." (Mouffle d'Angerville, juin 1782)

Au XIXe siècle, l'oeuvre a peu de lecteurs (ou si elle en a, ils ne s'avouent pas tels) : quelques mots de Stendhal, de George Sand, un projet de préface de Baudelaire dont il reste des notes, dont celle-ci  : "La présidente. (Seule appartenant à la bourgeoisie. Observation importante.) type simple, grandiose, attendrissant. Admirable création. Une femme naturelle. Une Eve touchante. La Merteuil, une Eve satanique." (Notes sur Les Liaisons dangereuses", Pléiade II, pp. 66-75), Pierre Larousse qui réhabilite l'auteur et l'oeuvre dans son Grand Dictionnaire universel...

Le XXe siècle installe Laclos dans son statut de "classique", c'est-à-dire d'oeuvre qui se prête indéfiniment à l'interprétation. Malraux rédige une préface au roman, en 1939, qui fait date et où il lit dans le texte de Laclos, un roman de "la volonté".
Roger Vaillant, quant à lui, au début des années cinquante, en déduit "les règles et les figures du libertinage", non sans avoir prévenu que "Laclos n'est pas Valmont : c'est l'ennemi de classe des Valmont. / En écrivant Les Liaisons dangereuses, froidement et méthodiquement comme un vrai artilleur, il prépare une bombe destinée non seulement à l'illustrer mais aussi à servir d'arme à la bourgeoisie, classe montante, contre l'aristocratie, classe privilégiée." (Laclos par lui-même, éd. Seuil, 1953)


édition 82, Amsterdam

page de titre de l'édtion hollandaise des Liaisons...


LE LIBERTINAGE : Valmont et Merteuil sont des libertins au double sens du terme. Au sens philosophique (déjà utilisé au XVIIe siècle) de "celui (ou celle) qui refuse de croire à une révélation surnaturelle et qui ne veut se diriger que par la raison, en suivant la nature" (ce qui assimile les libertins à des athées), et au sens, généralisé au XVIIIe siècle, de "celui (ou celle) qui mène une vie déréglée, fondée sur les plaisirs sensuels". Le mot connote alors, de plus, une volonté de prosélytisme visant à répandre la débauche, donc à pervertir les "innocents". Le XVIIe siècle condamne les libertins pour des raisons religieuses - mais le personnage de Don Juan dans la pièce de Molière peut déjà apparaître comme une figure double du libertin [ses entreprises de séduction se doublent du mépris de la religion : séduction d'Elvire enlevée d'un couvent ; scène du pauvre à qui il donne un louis "pour l'amour de l'humanité" et non de Dieu ; hypocrisie finale ; mais aussi "esprit fort" qui ne refuse pas l'invitation d'une statue]- ; le XVIIIe siècle les condamne pour des raisons sociales, en faisant du libertinage une pratique de l'aristocratie [Laclos, comme Beaumarchais avec le personnage d'Almaviva dans Le Mariage de Figaro, 1784].
Dans les deux cas, les libertins apparaissent comme des "transgresseurs" : ils ne respectent ni interdits, ni limites. Par ailleurs, Laclos leur prête une manière de mot d'ordre : DOMINER [les autres aussi bien que soi-même : relire la lettre 81 où Merteuil raconte son auto-formation]



Le cinéma s'est emparé du roman et, des nombreuses adaptations proposées, on en retiendra trois :

1. Les Liaisons dangereuses, Vadim (1960) sur un scénario de Roger Vaillant, qui "modernise" le roman en l'inscrivant dans le monde contemporain de celui du spectateur,  avec Jeanne Moreau dans le rôle de Merteuil et Gérard Philipe,  dans celui de Valmont, et Boris Vian jouant Prévan. Le film a fait scandale lorsqu'il est sorti. On a du mal à le regarder aujourd'hui malgré le beau travail des acteurs principaux.

2. Les Liaisons dangereuses, Stephen Frears (1988), adapté de la pièce de Christopher Hampton (tirée de l'oeuvre de Laclos), représentée en 1985-86, avec Glenn Close dans le rôle de Merteuil et John Malkovich dans celui de Valmont. Si Stephen Frears met bien en valeur le jeu de masques et la vanité délétère des personnages, il réduit considérablement la portée de l'oeuvre en se bornant au duel Merteuil-Valmont comme le générique l'impose. Par ailleurs, le caractère délibérément burlesque de certaines scènes "chargent" la démonstration plus qu'elles ne la servent et Malkovich incarne un Valmont qui doit bien peu à Laclos.
Voir sur le site académique de Versailles, une analyse comparative du film et du roman.



Fragonard
Chardin, La fillette au volant (détail), 1741


3. Valmont, Milos Forman  (1989) sur "un scénario, librement adapté", dit-il, de Jean-Claude Carrière avec Annette Bening dans le rôle de Merteuil et Colin Firth dans le rôle de Valmont. Le mérite du film réside dans son esprit "dix-huitième" siècle (costumes, décors, couleur, lumière proches de celles des peintres du XVIIIe, y compris Watteau, choix des actrices,  libertinage léger), mais, par ailleurs, il ne respecte rien du texte de Laclos. Merteuil et Valmont n'y sont que des libertins plus légers que cruels, qui, s'ils sont "punis", ne détruisent pas leurs victimes: Mme de Tourvel retrouve son mari et Cécile épouse l'insupportable Gercourt auquel elle donnera, sous l'oeil complice de Mme de Rosemonde, l'enfant posthume de Valmont. Danceny se lance, à son tour, dans une carrière de séducteur, et la punition de Merteuil est sa solitude. Le film vaut aussi par la sensibilité aux personnages féminins : de l'enfant à la vieille dame, dimension qui est un des aspects indiscutables du roman. Le scénariste a délibérément choisi ce parcours et toutes ses altérations visent, d'une certaine manière, à justifier les femmes, y compris Madame de Merteuil.
Cécile (Feruza Balk)

Fairuza Balk dans le rôle de Cécile (Valmont, Milos Forman, 1989)


A voir
: deux extraits du film de Vadim où Boris Vian joue le rôle de Prévan et la bande-annonce du même film.
A lire : un article de Roger Duchêne, spécialiste du XVIIe siècle, commentant le dictionnaire de Furetière : "honnêteté et sexualité" (attention "murs" est à lire "moeurs")
            une très intéressante présentation du roman par Madame Jacqueline Baldran.
A écouter :  la lecture du roman (à télécharger), c'est sur Librivox.



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