Fermina Marquez, Valery Larbaud, 1911

coquillage





portrait de Larbaud

Portrait de Larbaud par Paul Lemagny (taille douce). Frontispice de Fermina Marquez, Imprimerie nationale, 1951 (André Sauret, Editeur, Paris)


L'écrivain

      Voilà un écrivain bien oublié, semble-t-il, qui, pourtant, a été admiré en son temps par ses pairs, et des plus grands, comme Gide, Paulhan (qui disait de lui "j'ai beau songer longuement à Valery Larbaud, il ne me vient en tête que des noms de mérites et de vertus : la noblesse, la générosité, le recueillement, le dévouement aux lettres, l'inflexible bon goût", Les Amis et voisins), Léon-Paul Fargue ou encore Soupault, sans oublier l'amitié avec Joyce dont il traduit Ulysses (avec Auguste Maurel) et auquel il dédie le long monologue intérieur de Amants, heureux amants (1921).
      Qui était-il donc ? d'abord un héritier, ce qui en littérature est déjà assez rare. Il est né à Vichy, le 29 août 1881. Son père, un pharmacien de 59 ans à sa naissance, est le découvreur et le propriétaire de la source Saint-Yorre dont l'exploitation va se révéler fort lucrative. Il est enfant unique, et après la mort de son père, alors qu'il n'a que huit ans, va être élevé par sa mère et la soeur de celle-ci, toutes deux protestantes et fort préoccupées de la santé fragile du petit garçon, avant de l'être par des choix de vie qu'elles ne comprennent pas, ainsi d'Isablle Larbaud écrivant à sa soeur, le 27 mai 1907 : "[...] sa fichue passion pour la littérature anglaise et autre m'occasionne bien des tourments et des embêtements."
     De fait, la lecture, qu'il définira plus tard comme "ce vice impuni", est très vite pour l'enfant la voie de l'évasion. Echapper à la tendresse envahissante, échapper à l'ennui de la scolarité menée dans diverses pensions, d'abord à Vichy, puis à Fontenay-aux-Roses où il restera 4 ans à partir de 1891, puis un passage bref par le lycée Henri-IV, à Paris. Il termine sa scolarité à Moulins, en 1899, mais il écrit déjà, ayant publié (à compte d'auteur) une première plaquette poétique, Les Portiques, en 1896, dont il refusera toujours la réédition. En 1897 (il a 16 ans) il fait un premier voyage avec sa mère en Espagne. C'est la deuxième passion qui se déclare : voyager ! Il sera suivi d'un itinéraire européen où, en compagnie de son tuteur, un des fondés de pouvoir de la société, M. Voldoire, il ira jusqu'en Russie. Plus tard, à 18 ans, ce sera l'Italie. Mais les voyages ne font pas de tort à la littérature. Il se passionne pour la littérature anglaise et publie sa première traduction, "La complainte du vieux marin" de Coleridge, en 1901.
    Après son baccalauréat, obtenu aussi en 1901, il s'inscrit pour une licence en langues étrangères à la Sorbonne qu'il obtiendra en 1907. Mais Valery Larbaud est, au meilleur sens du terme, un amateur, il aime et fuit les contraintes. Sa troisième passion est bel et bien le langage, et il pratique de nombreuses langues, outre le latin et le grec, l'italien, l'allemand, l'anglais, l'espagnol, le portugais. Les livres, les paysages, les gens, il veut tout connaître et savourer. Dès 1902, il imagine le personnage d'A.O [Archilbald Olsson] Barnabooth, jeune milliardaire sud-américain et poète, "un successeur à la fois de Laforgue, de Rimbaud et de Walt Withman" confiera-t-il à Léon-Paul Fargue en 1921. Voyages et traductions, voyages et écriture, voyages et lecture occupent tout son temps, au grand dam de sa famille.
     Dans ses Notes pour ma biographie (an uneventful one), réponse à une question de Martin du Gard, lui demandant de raconter une journée de travail pour Les Nouvelles littéraires,dans les années 1930, il affirme : "[...] mon travail, le travail devrait être présenté comme le principe fondamental et déterminant de ma biographie. Vivre pour travailler, encore une fois. Par exemple, c'est pour sauvegarder et protéger le travail que tout en m'affranchissant de la tutelle de ma famille, je me suis abstenu d'entrer dans une carrière quelconque, l'enseignement ou la diplomatie, par exemple, qui auraient pu m'attirer. Et d'autre part, ma curiosité intellectuelle, le besoin de poursuivre mes études jamais achevées et qui ne peuvent jamais l'être m'ont fait repousser avec horreur la vie qu'à défaut d'une carrière ma famille et toute la tradition bourgeoise française voulait m'imposer, rentier administrateur de ses biens. 





affiche publicitaire

Publication trimestrielle, mai 1895

Ainsi jusqu'à la publication de Fermina Marquez, chez Fasquelle, en 1911 — donc pendant dix ans, de ma majorité (1901), à cette date de 1911, — j'ai passé aux yeux de ma famille (ma mère, ma tante et leurs vieux amis) pour «un propre à rien» incapable non seulement de suivre une carrière quelconque, mais même d'administrer sa «fortune». Mon oisiveté apparente, mes séjours sans utilité vsible à l'étranger, mes voyages étaient considérés comme des signes d'infériorité intellectuelle, comme des extravagances et des dissipations. Pour sauvegarder et protéger mon travail, j'évitais même de lui donner une justification aux yeux des gens de mon entourage en «faisant» ouvertement et pour ainsi dire officiellement «de la littérature»."
     Les poèmes de Barnabooth, toujours à compte d'auteur, sont publiés en 1908 (Ils seront republiés en 1913, augmentés d'un journal), peu remarqués, même si Mirbeau vote pour cette oeuvre au Goncourt. Gide et Charles-Louis Philippe l'admirèrent, toutefois, et l'équipe de la NRF en train de se constituer sollicite sa collaboration. Il publiera à la NRF tous ses textes de fiction. Ses textes critiques, nombreux, étant dispersés dans de nombreuses revues.
     Très peu de temps après, en 1910, lui qui a été élevé dans un univers huguenot, se convertit au catholicisme, en avouant lui-même son attirance pour les fastes de ces cérémonies religieuses-là ; et, en 1911, il publie Fermina Marquez. Un court roman fort remarqué, lui.
     Il ne participera pas à la Grande guerre, bien qu'il ait tenté de s'engager, réformé pour raison de santé, il se fera infirmier bénévole à Vichy.
     Entre 1915 et 1920, il réside en Espagne et se plonge dans la littérature espagnole tout en continuant à traduire de l'anglais, en particulier les oeuvres de Samuel Butler qui paraîtront chez Gallimard (la NRF s'est développée en maison d'édition sous l'impulsion de Gaston Gallimard, depuis 1919) entre 1920 et 1934.
     En 1918, paraît un recueil de nouvelles, Enfantines. Les huit nouvelles qui le composent avaient toutes connu une prépublication en revue. Ses lecteurs y admirent la finesse et la force de l'évocation des troubles sentiments enfantins. En 1920, il a rencontré Maria Angela Nebbia, en Italie, qui devient sa compagne pour le reste de sa vie (leurs tombes jumelles l'a fait naître aussi en 1881). Une vie amoureuse, bien sage, comparée aux rêveries littéraires de ses personnages masculins. En 1923, il publie trois longues nouvelles sous le titre de l'une d'elles, Amants, heureux amants (1921), dont le texte, comme nous l'avons indiqué plus haut est dédié à Joyce. Le premier récit s'intitule Beauté mon beau souci (1920) et le dernier Mon plus secret conseil (1923), là encore un long monologue, mais distribué en chapitres, dédié à Edouard Dujardin, auteur des Lauriers sont coupés (1887)  Joyce lui ayant indiqué que l'inventeur du monologue intérieur n'était pas lui, mais Dujardin (lettre à Dujardin, 11 août 1923).
Si l'oeuvre littéraire de création est relativement mince, encore que d'une beauté certaine, l'oeuvre du critique est imposante. Ses oeuvres complètes, publiées par Gallimard, entre 1950 et 1955, somment dix volumes. A quoi, il convient d'ajouter l'oeuvre du traducteur, car Larbaud fut un infatigable passeur qui, de plus, ne cessa jamais de réfléchir à cette activité dont il avouait qu'elle tendait à posséder l'oeuvre "plus complètement, c'est en quelque sorte [se] l'approprier. Or c'est à cela que nous tendons toujours, plagiaires que nous sommes tous, à l'origine." (L'Art et le métier) L'exercice d'admiration, tant préconisé par Hugo, semble lui avoir été consubstantiel.


      En 1927, il publie Jaune, bleu, blanc dont le prière d'insérer signale "Une liasse d'écrits plus ou moins courts à la plupart desquels peuvent indiféremment s'appliquer les noms d'Essai, Traité, Divagation, Esquisse ; tandis qu'à certains autres conviendraient quelques dénominations comme Epître, Propos, Discours (familier), Notes..."
Mais en août 1935, tout s'arrête. Larbaud est victime d'un AVC qui le laisse paralysé et, bien pis encore, quasi aphasique. Le docteur Alajouanine qui le soigne et l'accompagnera pendant les vingt-deux années qui lui restent à survivre, notera avec patience et tendresse les quelques mots qu'il parvient à se réappproprier : "merveille", "fini" ; s'il parvient à dire non, il ne peut plus dire oui. Ses amis continueront leurs visites, sa compagne et "leur" petite fille (qui n'est en fait que celle de Maria) seront aussi présentes, mais ce qui faisait le sens de la vie de Larbaud s'est englouti. La littérature git sur les étagères de la bibliothèque et si le dialogue se poursuit peut-être dans l'esprit de l'écrivain, il est devenu incommunicable.  Une seule phrase lui est restée :
"Bonsoir les choses d'ici-bas" Peut-on s'en aller avec plus d'élégance ? Comment ne pas aimer un tel écrivain ?






Chas-Laborde

Illustration de Chas-Laborde (1886-1941), Fermina Marquez, Émile-Paul Frères Éditeurs, 1925, gravure sur cuivre, première de couverture.

Le roman

     Il est d'abord publié dans la NRF (Nouvelle Revue Française) dont les animateurs ont été presque les seuls à reconnaître la nouveauté de Barnabooth lors de la première publication des poèmes, en 1908 ; il est donné en quatre livraisons  au début de 1910 :  mars , avril, mai et juin. Puis, il est publié en volume par Fasquelle en 1911, tout de suite salué comme un chef-d'oeuvre, au premier chef par des poètes comme Jammes ou Fargue.
     C'est un très court récit, dense et élégant, qui raconte un passage, celui de l'adolescence qui entre dans le monde adulte. Il a pour cadre un pensionnat de luxe où se côtoient des jeunes garçons venus d'horizons différents, en grande partie Sud-américains ou fils de bourgeois français fortunés. C'est le temps des rêves démesurés, du sentiment d'incompréhension, du mal être quand l'idéal et ses abstractions se heurtent aux vérités imposées par les sens et le corps en transformation. Un âge difficile pour ceux qui le vivent, tâtonnant pour passer de l'enfance à l'âge adulte, mais que l'adulte se remémorera avec émotion comme un temps de promesses dont, pourtant, bien peu seront tenues. Le récit couvre à peine quelques mois, commençant peu avant les vacances de Pentecôte et s'achevant sur les épreuves du baccalauréat pour les élèves de rhétorique, les derniers jours de l'année scolaire pour les autres. Il se déploie en vingt chapitres le plus souvent très brefs, dont le denier est une manière d'épilogue où le narrateur du roman (qui dit "je" alors) raconte deux visites à son ancienne école, alors fermée et abandonnée, la plus importante, en 1902, lorsqu'il apprend, en partie, le sort de quelques-uns de ses camarades.
Roger Judrin, "L'auteur de Fermina Marquez", dans Hommage à Valery Larbaud, la Nouvelle N.R.F. (septembre 1957), souligne que le collège du roman "Saint-Augustin est l’image de Sainte-Barbe-des-Champs jusque dans les arbres mutilés, dans le concierge et dans l’aumônier". Larbaud a été pensionnaire, pendant quatre ans, à Sainte-Barbe-des-Champs (Fontenay-aux-Roses). Il en dira, plus tard, qu'il s'agissait d' "un vieux collège plus cosmopolite qu'une exposition universelle" et dans une lettre de 1911, adressée au directeur de La Phalange, on découvre que c'est l'une des rares institutions scolaires dont il a gardé un bon souvenir : "A l’Institution libre, je dois un bon progrès physique, un fonds solide de latinité, et la notion de l’honneur. Aux lycées, je ne dois que des années de paresse et de désespoir.
Les étrangers nous félicitent d’avoir survécu à l’Année Terrible. Nous avons fait bien mieux : nous avons survécu au Lycée."



Dans le collège du roman, la langue commune des élèves est l'espagnol.
      Le roman a pour épigraphe une citation tirée d'une Elégie de Tibulle, en latin, "Illam, quidquid agit, quoquo vestigia movit, / Componit furtim subsequiturque Decor." ("Elle ne fait pas un geste ni un pas, sans que la Grâce ne les règle en secret ni ne la suive", dont Larbaud donne la référence dans l'édition Rat, IV, 2), il sera donc, d'une certaine manière une élégie adressée au personnage éponyme lequel, découvert par les élèves du collège, apparaît comme la beauté elle-même, dont la réalité excède tous les mots à leur disposition "nous ne trouvions que des paroles banales qui n'exprimaient rien du tout."

Les personnages
:

Fermina Marquez : elle a seize ans. Sa beauté émerveille les collégiens. Elle vient tous les après-midi au collège, avec sa tante, Mama Doloré, et sa jeune soeur Pilar, pour tenir compagnie à leur jeune frère, Francisco, familièrement appelé Paquito, entré en cinquième, jusqu'à ce qu'il s'habitue. Sa présence révolutionne cet univers de garçons, des plus vieux aux plus jeunes.
Personnage complexe, elle est au féminin, ce qu'est Joanny au masculin. Se rêvant "sainte et martyre", se faisant un modèle de sainte Rose de Lima; les deux personnages incarnent les excès et les malaises de leur condition adolescente.
Pour rendre sensible la beauté de la jeune-fille, trois personnages masculins, le séducteur, l'amoureux compliqué et l'amoureux transi, en quelque sorte, bien que le petit Camille rêve son amour avec toute l'innocence de son âge "Et dans ce prénom étranger : Fermina, il voyait quelque chose d'admirable ; ce prénom résumait pour lui toute la beauté du monde." Le lecteur le comprend, Larbaud, en effet, attachait une grande importance aux noms et dans Fermina, il y a, bien sûr, "Femina" (femme) sans le r (air ?), mais il y aussi "ferme". Incanrantion donc de la féminité.





Sainte Barbe des Champs

Sainte Barbe des Champs, Fontenay-aux-Roses, carte postale du début du XXe siècle. L'école est fermée en 1899.


Santos Iturria : entre 18 et 19 ans, "chef" reconnu des grands, il mène déjà, avec son ami haïtien, Demoisel, une vie d'homme. Ils fuguent régulièrement, passent leurs nuits dans les milieux interlopes de Montmartre ce qui rehausse leur prestige aux yeux des plus jeunes moins audacieux. Santos n'a, en somme, qu'à se présenter, beauté, jeunesse, insolence, il séduit immédiatement.
Joanny Léniot : 15 ans et demi, "un collégien fort en thème" aux yeux de ses condisciples, mais qui n'est devenu tel que par chagrin (il est entré à 9 ans en pension) "Il se mit à étudier comme un homme se serait mis à boire : pour oublier", et dès lors, il s'emprisonne dans la machine qu'il a créée, être le premier, gagner chaque année le prix d'excellence. Cela le conduit à développer tout un imaginaire hérité de ses livres d'histoire antique et à se faire des modèles des Romains, César en particulier. Le personnage est particulièrement intéressant, dans sa démesure, son mal-être, son orgueil démesuré. Le narrateur se penche sur lui à la fois avec tendresse et ironie.
Camille Moutier : "A treize ans, c'était un petit garçon pâle, aux cheveux bruns toujours coupés trop courts, aux yeux tristes".

Le roman de l'adolescence

     Aussi léger, futile, et grave aussi que cet âge qui n'en est pas vraiment un, plutôt celui d'un temps de transition, l'écriture de Larbaud est un modèle de simplicité et de délicatesse, y compris dans la diffuse ironie qui colore les propos si "sérieux" à leurs yeux des déclarations d'intention autant celles de Joanny que celles de Fermina.
Les trois garçons incarnent trois moments de l'enfance en voie de mutation. La solitude et le chagrin du jeune Camille que vient illuminer la présence de la jeune fille et la passion qu'il lui voue aussitôt, qui se manifeste si bien dans l'achat du petit drapeau colombien exhibé sous les yeux de Fermina: "ce fut la grande aventure qu'il eut cette année-là". L'amour naissant de Joanny qui oscille entre ses fantasmes de gloire et l'abandon à ce sentiment, nouveau pour lui et qui l'emplit de joie. Le jeu séducteur de Santos qui, en vérité, n'engage guère autre chose que cela, même si Mama Doloré y voit un possible avenir, une alliance à la fois naturelle (ils sont jeunes et beaux tous les deux) et raisonnable (les conditions de fortune s'équivalent.)
Ces trois jeunes garçons, sont en somme, les trois moments des diverses expériences qu'avait pu connaître le jeune Larbaud, le jeune élève malheureux à la merci de la brutalité des grands, l'élève fervent et brillant qu'l fut aussi un temps, et le rêve de devenir l'adolescent désinvolte et sûr de lui qu'il incarne dans Santos. On peut aussi penser, avec un certain amusement, que ce personnage de Joanny, dont l'avenir s'arrête à 20 ans, aurait pu devenir ce que l'un des lycéens de Sainte-Barbe, l'exact contemporain de Larbaud, Jérôme Carcopino, est devenu, un historien respecté de l'antiquité.


Chas laborde

Illustration de Chas-Laborde, Fermina Marquez, une perception personnelle de Mama Doloré, Émile-Paul Frères Éditeurs, 1925


     Pour l'étonnement du lecteur tout autant que son émerveillement, dans ce petit texte, Larbaud suggère tout ce que peut être une école, plus exactement un pensionnat, avec ses cruautés, le petit Camille et ses chagrins, les difficultés d'adaptation du jeune Paquito ; la souffrance, souvent cachée, de tous ces enfants exilés que leurs parents veulent nantir de la meilleure éducation en ne soupçonnant même pas leur chagrin. Et le vieux concierge en fera découvrir la réalité au narrateur, bien des années après. 
      Le roman commence sur ce que nous pourrions dire une tonalité flaubertienne, car le narrateur, racontant l'événement qu'a constitué l'arrivée de Fermina dans ce monde clos et masculin, uilise le "nous" du narrateur de Flaubert dans l'incipit de Madame Bovary, comme la présence de Fermina n'est pas sans rappeler le "Ce fut une apparition" de L'Education sentimentale, et d'une certaine manière Fermina Marquez est une éducation sentimentale, au moins pour les quatre personnages principaux. Le "nous" domine la narration jusqu'au chapitre 7 inclus, avant que le "il" du narrateur omniscient prenne le relais pour relater l'histoire de Joanny et de ses quelques jours d'intimité avec Fermina, celle de l'amour du petit Camille, puis les réflexions de Fermina.  
Il se mue finalement en "je" dans le chapitre XIX qui se déroule "une dizaine de jours avant la distribution des prix", des journées vides mais "si belles qu'on ne se souvient plus de ce qu'on en a fait. Elles étaient, je crois bien, semblables à de grandes salles vides, tout ensoleillées...". De ce narrateur, on apprend alors qu'il était lui aussi, à l'instar de Joanny, le prix d'excellence de sa classe, et qu'il est devenu écrivain. Il semble avoir écrit cette histoire entre sa première visite à l'école, en 1902, et la seconde où il ne verra rien, l'accès en étant interdit.
Ce texte si élégant, si raffiné, si discret, est dans le même temps une incitation à la réflexion non seulement sur la jeunesse, mais sur le féminin et le masculin. Le narrateur, s'interrogeant sur l'incompréhension apparente des jeunes filles face aux jeunes hommes, ne précise-t-il pas "Et pourtant, nous nous connaissons un peu : lorsque la vie me laisse bien seul avec moi, je découvre en moi des aspirations et des sentiments de femme ; et je ne doute pas que celles qui savent voir en elles-mêmes n'aperçoivent, au-delà de leur riche coeur de femme, l'esprit lucide et bien ordonnée d'un homme." (chap. 6)
La différence la plus sensible, sans doute, est que le personnage de Fermina se laisse moins longtemps duper par ses fantasmes et accepte ses changements, d'abord avec la réticence de celle qui plonge dans le péché, puis, très vite, comme la réalité, le vrai sens des choses et de la vie.
Peut-être cette Fermina-là a-t-elle coloré l'autre Fermina de la littérature, l'héroïne de Gabriel Garcia Marquez dans L'Amour au temps du choléra avec laquelle elle partage bien des caractéristiques, de la beauté à la capacité de se faire lucide face à la réalité et à juger les fantasmes masculins, pour ce quils sont. Le personnage de Garcia Marquez ayant vécu ce qu'espère in fine le narrateur : "Je suppose qu'elle est mariée à présent ! Et j'aime à penser qu'elle est heureuse."



A lire : l'article élogieux de Benjamin Crémieux pour une nouvelle édition du roman en 1926, disponible sur le site canadien des classiques en sciences sociales.


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