Le Fils du loup : Jack London, 1900

coquillage




première édition

première de couverture du recueil de nouvelles de London publié par Houghton, Mifflin and Compagny, en 1900.

Contextes

En 1897, arrive à San Francisco un navire en provenance du grand Nord, avec un chargement d'or. San Francisco, qui avait déjà connu une ruée vers l'or à la fin des années 1840, est sensible particulièrement à la promesse de ces fortunes rapides. Jack London, qui vit difficilement à Oakland, voit là une occasion rêvée. Il convainc le mari de sa soeur Eliza, James Sheppard, de l'accompagner dans le Klondike. Nous sommes en juillet 1897. Les deux hommes s'embarquent avec une tonne de vivres et d'équipements, sans lesquels la police canadienne des frontières ne permettait pas aux chercheurs d'or d'entrer sur le territoire. James Sheppard, qui a 60 ans, a hypothéqué sa maison pour financer l'expédition (c'est du moins ce que racontent les biographes de London), mais il n'ira pas très loin ; au moment de franchir le col du Chilkoot, au mois d'août, il abandonne et retourne à San Francisco. London, lui, continue. Une fois franchie la passe, dans un aller-retour suffisant pour transporter tout l'équipement de l'autre côté, il s'agit de construire une embarcation susceptible de mener les futurs prospecteurs vers Dawson City. Après quelques semaines de prospection peu rentable, l'hiver arrive. Ses compagnons et lui s'installent dans une cabane, bien située parce qu'à la croisée de diverses pistes, ce qui leur vaudra de nombreuses visites. Et qui dit visites, dit histoires, mais aussi personnages venus de tous les horizons. Une mine d'or, une vraie, pour un jeune homme de 21 ans qui veut devenir écrivain et a oublié d'être bête. Mais tout a un prix. Celui que paie le jeune homme est élevé puisqu'il est atteint de scorbut, une maladie dangereuse provoquée par l'absence de vitamine C. Pourtant lorsque revient le printemps, Jack London ne rentre pas à San Francsico, il décide de gagner le port de St Michael, en Alaska, avec deux coéquipiers. 21 jours de voyage en passant par Forty-Mile, Circle City, Fort Yukon. Le jeune homme y fait une provision d'images, de rencontres et d'expériences peu communes.
Une fois arrivé à St Michael, il faut trouver un capitaine de bateau acceptant de l'embaucher pour une tâche quelconque car il ne peut payer son voyage. Il n'a plus rien, à peine quelques grammes d'or qui, revendus à l'arrivée, ne rapporteront guère plus de cinq dollars. Il s'embarque comme chauffeur, littéralement, puisqu'il s'agit d'alimenter en charbon la chaudière du vapeur. Enfin, il accoste à San Francisco, un an après son départ, l'été 1898.
L'aventure a cependant été essentielle. Il dira plus tard que parti chercher de l'or, il s'était trouvé lui-même. Et c'est sans aucun doute vrai.
Mais l'arrivée n'est pas facile. Son père, John London, est mort pendant son absence. Le voilà chef de famille. Il faut se nourrir et nourrir sa famille. L'impératif n'est pas mince mais le besoin d'écrire est un impératif encore plus contraignant. Alors, il écrit, recommence à envoyer ses récits aux journaux, aux revues, sans succès, au début. La chance ne tourne qu'en décembre, quand une revue, The Overland Monthly, propose de publier To the Man on the trail. A Klondike Christmas en janvier 1899.  C'est le premier récit d'une veine, dont le rapport au départ frise le ridicule, à peine cinq dollars (prix payé par la revue pour la nouvelle, exactement ce qu'il rapporté du Klondike) mais qui va se révéler au cours de cette année-là un vrai filon et de plus en plus, une mine quasi inépuisable.



Le recueil

A la fin de l'année 1899, un éditeur de Boston (Houghton, Mifflin and Compagny) propose de publier le livre, sous le titre de The Son of the Wolf et le sous-titre  de "Tales of the Far North" (Contes du Nord lointain). Il est composé des neuf nouvelles parues, au cours de l'année 1899, dans la revue californienne The Overland Monthly.
En France, jusque dans la seconde moitié du XXe siècle, sous le titre Le Fils du loup ont paru, un certain nombre de nouvelles choisies par le traducteur, M.S. Joubert, dans deux recueils de London : The Son of the Wolf (1900) et The God of his Fathers (1901). C'est ce choix de nouvelles que propose Crès en 1926 en le faisant précéder d'une préface de Mac Orlan
Ensuite l'oeuvre émigre vers des collections pour la jeunesse, avec des choix de récits plus réduits ; quant aux traductions, elles sont revues, tronquées quelquefois, souvent altérées. Il faut attendre l'édition procurée par Francis Lacassin dans la collection 10x18 pour que le recueil retrouve les neuf récits qui le composaient originellement. C'est ce même ensemble, conforme à l'édition originale de 1900, que reprend la collection Libretto (2000):

 * Le Silence blanc (The White Silence. Another story of Malemute Kid, première publication dans The Overland Monthly en février 1899)
 * Le Fils du loup (The Son of the Wolf, première publication dans The Overland Monthly en avril 1899)
 * Les hommes de Forty-Mile (The Men of Forty-Mile : Malemute Kid deals with a duel, première publication dans The Overland Monthly en juin 1899)
 * En pays lointain (In a Far Country, première publication dans The Overland Monthly en juin 1899)
 * A l'homme sur la piste (To the Man on the Trail. A Klondike Christmas, première publication dans The Overland Monthly en janvier 1899)
 * La Prérogative du prêtre (The Priestly Prerogative : sixth of the Malemute Kid Stories, première publication dans The Overland Monthly en juillet 1899)
 * La Sagesse de la piste (The Wisdom of the Trail, première publication dans The Overland Monthly en décembre 1899)
 * La Femme d'un roi (The Wife of a King, première publication dans The Overland Monthly en août 1899)
 * Une Odyssée dans le grand nord (An Odyssey of the North, première publication dans The Overland Monthly en janvier 1900)

L'unité du recueil est assurée par le cadre géographique. Toutes les histoires se déroulent dans le grand nord : dans la région du Yukon autour de Dawson City et sur les territoires alaskiens voisins. Pour la majorité d'entre elles aussi, elles se déroulent l'hiver, dans un paysage de glace et de neige, où les hommes sont confrontés constamment à leur fragilité, à l'imminence de leur mort.



bibliothèque verte

Bibliothèque verte, jaquette d' Harry Eliott (1875-1959), 1940, reprise en 1951.
L'illustration renvoie bien plus au Silence blanc qu'aux autres nouvelles, mais elle souligne le double caractère exotique et dangereux de l'histoire proposée et connote donc l'aventure.


Mais son unité est aussi assurée par les personnages que le lecteur retrouve d'un récit à l'autre, en particulier Malemute Kid. Certains sous-titres dans la version originale en font le narrateur de ces récits. Son nom, ou plus exactement son surnom, est doublement symbolique de l'univers dans lequel l'écrivain entraîne ses lecteurs ; le terme "Kid" dit sa jeunesse, et le monde âpre du Klondike est un univers jeune, à la fin du XIXe siècle, du moins pour les Canadiens, Américains ou autres attirés d'abord par le commerce de la fourrure, et plus récemment par la quête de l'or, mais jeune aussi parce que seuls de jeunes hommes peuvent avoir assez de force physique, de résistance pour l'affronter ; quant à "Malemute", c'est le nom d'une race de chiens de traîneau particulièrement forte et endurante. Mais lui donner ce surnom, c'est assurer aussi que l'on peut compter sur son sens de la fidélité, laquelle va de pair avec la loyauté, car la fidélité est aussi celle de la parole, celle que l'on se doit à soi-même ; voire sur son "flair", car Malemute Kid jauge et évalue les hommes mieux qu'un autre, et ses pairs  lui vouent en cela une confiance totale.


Morales de l'extrême

Le recueil s'intitule Le Fils du loup (du titre de l'une des nouvelles, ce qui est une pratique courante dans ce genre de recueils), mais il est aussi dédié "Aux fils du Loup, qui ont cherché leur héritage et laissé leurs os parmi les ombres du cercle polaire."
Le loup, pour les peuples indiens installés sur les territoires du Yukon et le sud de l'Alaska, les Athabaskans, est l'étranger, comme la nouvelle l'explicite, alors qu'eux-mêmes (en cela proche des Inuits) se définissent comme enfants du corbeau. Mais, il y a coïncidence entre cette vision de l'autre comme inquiétant et potentiellement prédateur et l'imaginaire occidental enraciné en Europe qui perçoit dans le loup le prédateur par excellence, le danger mais aussi (l'imaginaire est toujours ambivalent) la liberté, la puissance et la beauté. Malemute Kid est un loup "civilisé" comme Scruff Mackenzie, mais peu de choses peuvent leur faire retrouver leur sauvagerie première comme en fait l'expérience le second. Son aventure met en évidence ces qualités (et ces défauts) du loup. Sa témérité : il rejoint une tribu à mauvaise réputation en raison de son hostilité envers les blancs ; son arrogance : ses discours sont flatteurs mais, lorsque nécessaire, ils deviennent insultants, défiant ses adversaires en affirmant sa supériorité et celle de sa “race” ; son courage : il affronte des adversaires plus nombreux que lui ; sa séduction : la belle Zarinska accepte sa demande en mariage ; son absence de préjugés qui va de pair avec son arrogance : il choisit d'épouser une indienne, il respecte tous les rituels de la demande en mariage, dans ses démarches, dans les cadeaux qu'il a prévu pour le père et la tribu, mais lorsqu'il doit affronter l'hostilité des jeunes hommes alors, du fond de lui remontent tous ses instincts de prédateur : "At first he felt compassion for his ennemy ; but this fled before the primal instinct of life, which in turn gave way to the lust of slaughter. The ten thousand years of culture fell from him, and he was a cave-dweller, doing battle for his female." ("D'abord, il ressentit de la compassion pour son ennemi ; mais cela se dissipa dans l'instinct premier de la vie, lequel à son tour laissa place à la jouissance de la tuerie. Les dix mille ans de culture s'écroulèrent et il ne resta qu'un homme des cavernes, allant se battre pour sa femelle.") Il y a dans l'expérience de Scruff comme la progressive remontée au jour d'un ethos, oublié mais toujours là. La phrase décrivant les phases de sa transformation commence avec le mot "compassion" qui connote l'empathie, la reconnaissance en autrui de son humanité, et se termine par "female", toute l'humanité de surface s'est dissoute pour laisser apparaître l'animal. Dans le face à face, l'homme est un loup pour l'homme. Ce retour à l'animalité peut s'exprimer sur le mode tragique. Scruff va tuer deux hommes pour épouser Zarinska, mais Sitka Charley (La Sagesse de la piste) va aussi en exécuter deux, coupables d'avoir volé de la nourriture, mettant ainsi en péril tout le groupe. Parfois sur le mode comique, lorsque Malemute Kid interrompt un duel en promettant la mort au survivant (Les Hommes de Forty-Mile). Parfois sur le mode pathétique, lorsque Malemute Kid tue son ami Mason blessé à mort sur la piste (Le Silence blanc).




loup et corbeau

Loup et corbeaux


Vivre dans cet environnement est une lutte continûment recommencée. La nature est hostile, les distances à parcourir entre deux établissements humains immenses (compte tenu du fait que les déplacements ne peuvent se faire qu'à pied ou à la vitesse des chiens tirant un traîneau), le froid, la nourriture parcimonieuse, les accidents divers, ainsi du pin qui se fracasse et tue Mason, ou des chiens qui deviennent enragés et les hommes retrouvent instinctivement le niveau où il leur faut être pour résister, pour continuer. Il est moins question dans ces nouvelles d'enrichissement rapide, de découvertes de filon que de la dureté de la vie quotidienne, des rapports entre les hommes, de la loyauté et de la déloyauté. Le seul personnage qui parte avec une petite fortune le fait poursuivi par la police et aidé par tous les hommes de Forty-Mile car le vol qu'il est supposé avoir commis n'est que la récupération d'un bien qui lui appartenait et dont un autre l'a spolié ( A l'homme sur la piste ).
Les personnages de ces nouvelles "inventent" une éthique à la mesure de l'espace qui les défie. Comme souvent, il a été attribué à l'auteur des discours qui appartiennent en propre aux personnages, lesquels peuvent paraître "racistes", comme celui de MacKenzie affirmant la supériorité de la "race" blanche sur les autres, en négligeant le fait qu'il s'agit d'insulter et de dévaloriser l'adversaire, vieille technique qu'employaient les anciens Grecs eux-mêmes, en négligeant les comportements qui les contredisent, par exemple le fait que ce même Mackenzie s'est mis en danger en allant chercher dans ce village une épouse indienne (épouse et non concubine). En réalité, chaque histoire dans les comportements des personnages dément les discours, et les hommes ne se jugent jamais collectivement mais individuellement. Leur courage, leur loyauté et leur solidarité étant les seuls critères qui les font humains ou non, dignes de vivre ou non. Ainsi la nouvelle La Femme d'un roi voit-elle s'associer Malemute Kid et ses amis pour transformer Madeline, une indienne, en "dame" capable de rivaliser avec et d'écraser sur son propre terrain, celui des salles de bal et des restaurants, la demi-mondaine qui lui a enlevé son mari. La trahison de Cal Galbraigh est unanimement condamnée, car il a préféré une "poupée" à une vraie compagne et abandonné celle sans laquelle il ne serait pas devenu un "roi de l'or". La loyauté et la fidélité doivent être réciproques. Hommes et femmes sont jugés à la même aune et ce sont les mêmes qualités qui sont attendues des uns et des autres, le courage, l'énergie, la loyauté ; il en va de même pour les indiens et les blancs. Naas, natif des îles Aléoutiennes, qui a poursuivi durant de longues années l'homme qui lui avait enlevé sa future épouse le jour de leurs noces, pour enfin se venger en le faisant mourir de faim n'est pas jugé par les hommes de Forty-Mile,  qui acceptent à la fois sa vengeance, son abandon d'Unga qui a refusé de quitter le corps de son mari et a tenté de le tuer. Il avait auparavant été accueilli comme un homme retenant l'attention, parce que différent des autres, Malemute Kid le surnommant Ulysse car il avait entendu parler de lui avant qu'il n'arrive, une nuit dans sa cabane. Et l'appeler "Ulysse", c'est bien l'inscrire dans l'histoire humaine, sans préjuger de sa "race" ou de son appartenance.
En revanche, les voleurs de nourriture, les paresseux, ceux qui tentent de profiter d'autrui sans jamais payer de leur personne sont condamnés qu'ils soient indiens (La Sagesse de la piste) ou blancs (En pays lointain). L'égoïsme apparaît dans toutes ces nouvelles comme une forme aiguë de sottise, une absence d'intelligence, mortelle littéralement, le comportement de ceux qui se mettent par là-même au ban de l'humanité. N'est humain que celui qui se montre digne de la confiance qu'autrui lui accorde.



La première nouvelle du recueil, Le Silence blanc, est l'ouverture, au sens musical du terme, de l'ensemble. Elle conte l'histoire de trois êtres humains confrontés à la violence de la nature : distance, silence, solitude, froid, manque de nourriture, violence des animaux affamés eux aussi. Mason en acceptant sa mort, en faisant l'éloge de sa femme, Ruth en acceptant de le quitter, Malemute en le tuant, tous trois définissent l'humain en sa plus haute idée qui, contrairement à ce qui est souvent dit, n'a pas grand chose à voir avec le "surhomme" nietzschéen, encore moins avec la supériorité de la "race blanche" puisque si Mason est blanc, Malemute est un métis et Ruth une indienne.
Le narrateur y fait cette réflexion avant que la catastrophe se produise :




Nature has many tricks wherewith she convinces man of his finity, — the ceasless flow of the tides, the fury of the storm, the shock of the earthquake, the long roll of heaven's artillery, — but the most tremendous, the most stupefying of all, is the passive phase of the White Silence. All movement ceases, the sky clears, the heavens are brass ; the slightest whisper seems sacrilege, and man becomes timid, affrighted at the sound of his own voice. Sole speck of life journeying across the ghostly wastes of a dead world, he trembles at his audacy, realizes that his is a maggot's life, nothing more. Strange thoughts arise unsummoned, and the mystery of all things strives for uterrance. And the fear of death, of God, of the universe, comes over him, — the hope of the Resurrection and the Life, the yearning for immortality, the vain striving of the imprisoned essence, — it is then, if ever, man walks alone with God.

Klondike Tales, The Moderne Library, New York, 2001


corbeaux dans la neige

Corbeaux dans la neige


La nature a mille sortilèges pour convaincre l'homme qu'il est mortel : le flux incesssant des marées, la furie des tempêtes, la violence des tremblements de terre, les grondements du tonnerre ; mais le plus fabuleux, le plus stupéfiant de tout, est l'inertie immobile du Silence Blanc. Tout mouvement cesse, le ciel clair est comme du cuivre, le moindre murmure semble un sacrilège. Et l'homme devenu timide est effrayé par le son de sa propre voix. Seule étincelle de vie au milieu des immensités fantomatiques d'un univers mort, il tremble à son audace et comprend que sa vie est celle d'un ver de terre, rien de plus. Des pensées étranges lui viennent, et le mystère du monde lui est révélé. Et la crainte de la mort, de Dieu et de l'univers s'empare de lui, il comprend l'espoir. L'espoir en la résurrection et en la vie éternelle, l'aspiration à l'immortalité, les vains efforts d'un être limité. C'est alors ou jamais que l'homme marche seul avec Dieu.

traduction de S. Joubert, Phébus Libretto, 2000




Le texte
est disponible en anglais dans la bibliothèque d'archive.org. dans une édition de 1900.
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