La tragique histoire du docteur Faust, Christopher Marlowe, vers 1588-89

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Page de titre du Quarto de 1616



La Tragique histoire de la vie et mort du docteur Faust, selon le titre original (souvent abrégé en "Faust" tout court) est une pièce de l'écrivain et poète anglais, Christopher Marlowe. Les spécialistes jugent qu'elle a probablement été écrite dans les années 1588-1589. Elle a été jouée 24 fois entre octobre 1594 et 1597. Pour établir le texte, il existe deux versions, un Quarto de 1604 (un seul exemplaire, aucun découpage ni en actes, ni en scènes) et un Quarto de 1616, beaucoup plus long. Longtemps, le premier a été privilégié comme sans doute plus proche de la pièce composée par Marlowe, mais ces dernières années, il semble que les éditeurs et traducteurs lui préfèrent celui de 1616.
La première traduction en français date de 1850. François-Victor Hugo en propose une nouvelle en 1858, puis Felix Rabbe, dans son Théâtre de Marlowe, une autre en 1892. Une traduction fera ensuite date, celle de Fernand Charles Dachin (1886-1945) en 1935, rééditée par Les Belles Lettres, collection Théâtre anglais de la Renaissance, en 1987.


L'écrivain

     On ignore presque tout de lui, hormis quelques détails. La date de son baptème, le 26 février 1564, à Cantorbery. Son père est cordonnier, pau aisé certes, mais pas pauvre. le jeune garçon fait des études dans une école qui avait une politique de bourses destinées à des enfants peu fortunés mais doués. Il semble que le jeune Marlowe l'était. Une autre bourse lui permettra de s'inscrire à l'université de Cambridge, en 1581. Il va y passer six ans, entrecoupés de longues absences dont on ignore les raisons. Il obtient néanmoins le grade de bachelor of Arts en 1584 et celui de Master en mars 1587. Et de fait, ses pièces témoignent toutes d'une excellente culture que nous dirions classique, une connaissance étendue des Latins et des Grecs.
Il semble avoir été très proche du pouvoir, certains même voient en lui un espion d'Elisabeth Iere. Finalement, il meurt très jeune dans ce qu'il faut appeler une rixe dans une auberge dont témoignent des documents judiciaires : il aurait agressé un compagnon en lui dérobant sa dague, l'autre en se défendant aurait mortellement atteint Marlowe. Il a 29 ans. C'est le 30 mai 1593. Il laisse huit pièces, selon le décompte des spécialistes, parmi lesquelles celle qui nous occupe et dont le personnage éponyme atteindra progressivement le statut de figure de l'imaginaire, certains disent "mythe".









Rembrandt
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Rembrandt, Le Docteur Faustus, vers 1652.
Eau-forte, pointe sèche et burin.

La pièce

     Dans la traduction de F.-C. Dachin, elle est découpée en 17 scènes. D'autres éditions lui donnent la forme classique de la tragédie en cinq actes. Les personnages sont nombreux, mais le plus souvent épisodiques, destinés à faire apparaître ou mettre en valeur un aspect du personnage principal. La pièce repose essentiellement sur le personnage éponyme, le docteur Faust, et son "double", le démon Méphistophélès.
Le choeur organise, à travers ses quatre apparitions, le déroulement de l'intrigue. Comme dans les pièces de Shakespeare, en cela héritier du Moyen-Age, le choeur (ou prologue) est un seul personnage, qui, ici, a pour fonction de fournir aux spectateurs les savoirs nécessaires à la compréhension de la trajectoire de Faust. Il apparaît aux scènes 1, 8, 10 et 17 (traduction Dachin). Il divise ainsi la pièce en trois parties : 7 scènes consacrées à la décision (Faust signe un pacte avec le diable pour s'assurer pendant 24 ans " de vivre en toute volupté" ; c'est lui qui fixe les termes du contrat) ; une scène prise (Faust et son complice, Méphistophélès se moquant du pape à Rome) entre deux interventions du choeur qui résume les occupations de Faust, ses voyages, l'augmentation de ses connaissances qui lui valent une renommée croissante, puis de nouveau 7 scènes qui le conduisent de la fréquentation des grands et des esprits à sa mort solitaire et désespérée.
Le choeur a prévenu dès l'orée de la pièce que Faust est damné pour s'être voué à "des pratiques infernales" (Falling to a devilish exercice), à la nécromancie (cursed necromancy). A la fin, le choeur tire la morale de l'histoire, en insistant sur la mise en garde que représente la destinée de Faust qui a outrepassé les interdits divins (to practise more than heavenly power permits). En même temps, le choeur semble éprouver une certaine pitié pour la brillante intelligence qui s'est fourvoyée : "Coupé le fier rameau qui pouvait pousser droit. / Hélas ! il est brûlé le laurier d'Apollon".
     Quoique le titre contienne le mot "tragique" et que la destinée du personnage l'entraîne inexorablement vers sa damnation, elle n'en contient pas moins un certain nombre de scènes comiques, plus nombreuses d'ailleurs dans le Quarto de 1616 que dans celui de 1604. Certains les jugent déplacées, refusant de les imputer à Marlowe, mais on peut aussi se demander si elles ne sont pas nécessaires pour rappeler que toutes ces "diableries" ne sont que du théâtre et ne mettent pas en péril l'âme des spectateurs. De fait, la première scène comique (scène 3), entre le serviteur de Faust, Wagner, et les deux clercs venus rendre visite à leur maître dont il se moque, se situe juste après le dialogue de Faust avec ses deux amis alchimistes qui l'entraînent vers des savoirs interdits, ce dont s'inquiètent les deux clercs. La suivante (scène 5) se situe entre deux moments particulièrement inquiétants, l'évocation du diable (en fait, le démon Méphistophélès), la proposition du pacte (scène 4) et la signature de ce pacte (scène 7) qui est un contrat en bonne et due forme. Or que font les personnages de la scène 5, Wagner et un clown ? ils signent eux aussi un contrat puisque le premier veut engager le second comme son serviteur en lui promettant de lui apprendre la magie. La scène tout en jeux de mots et allusions égrillardes déconsidère toute idée de pacte. De même la scène 7 se termine par le défilé des sept péchés capitaux qui relève davantage du Grand Guignol que de la mise en garde devant des tentations.
Enfin, les scènes 11 et 12 qui succèdent au résumé fait par le choeur de l'ascension sociale (grâce à la magie) de Faust, voit deux valets tentant d'imiter Faust après lui avoir volé un livre. Leurs motivations sont similaires, même si leurs ambitions ne s'élèvent pas aussi haut que celles de Faust, mais c'est aussi de richesses, de jouissances (filles et nourriture) qu'ils rêvent et, pour les obtenir, peu leur chaut de perdre leur humanité, à preuve, ils n'ont rien contre l'idée d'être transformés en singes ou en chiens.



Le personnage de Faust

     Marlowe se serait inspiré d'un récit allemand, Historia von Dr Johann Fausten, publié à Frankfurt par un imprimeur, Spies, en 1587. Comme nombre d'épisodes de la pièce semblent tout droit sortis de ce livre (par exemple, la durée de 24 ans pour le pacte), il est vraisemblable qu'il ait été traduit en anglais assez vite, même si la première traduction connue date de 1592. Ce livre raconte les faits et gestes d'un certain Georg Sabellicus, né en 1488 et mort en 1541 dans de si étranges circonstances qu'elles ont aussitôt alimenté la légende d'un homme voué au diable. Il avait choisi le surnom de Faustus qui, en latin, a le sens de "favorable", "prospère", "heureux" et c'est ce nom qui passe à la postérité.  Savant ? charlatan ? sans doute les deux. Le récit publié par Spies est fortement moralisateur et rappelle qu'il n'y a, pour celui qui renie Dieu, aucune pitié. Marlowe non plus ne fera pas grâce à son personnage ; les temps sont passés où l'intervention de la Vierge Marie sauvait le malheureux Théophile qui s'était laissé tenter de même (Rutebeuf après Gautier de Coincy et probablement d'autres, outre la source latine). Dans quelques siècles, Goethe lui fera un autre sort, mais c'est une autre histoire.
     Le personnage de Marlowe est complexe, à la mesure de son époque. Il a toutes les caractéristiques d'un "humaniste" tel que pouvait l'être Rabelais, par exemple, ou Francis Bacon, ou encore son presque contemporain, Cornelius Agrippa. Il a fait de brillantes études (le choeur le dit, et lui aussi). La philosophie, la médecine, le droit, la théologie, mais chacune de ces disciplines a laissé sans réponse l'essentiel : la mort est toujours au bout du chemin. Il a, par ailleurs, une solide culture latine et cite  aussi bien Aristote que Gallien ou Justinien : ses discours sont émaillés de citations latines et les livres occupent une place essentielle dans son monde. Les sciences enseignées à l'université ne comblant pas ses interrogations, il se tourne vers celles qui lui paraissent plus prometteuses, celles qui proposent de percer les secrets de la nature, ses premières références font état des écrits d'Abano (Albanus, scène 2) et de Roger Bacon, deux philosophes critiques à l'égard d'Aristote et qui lui ressemblent à bien des égards, médecins, philosophes, magiciens. Découvrir les secrets de la nature (minéaux, plantes) suppose d'aller au-delà du seul visible. C'est pourquoi il accepte le pacte avec le diable dont il fournit les formes incessamment reprises : un contrat dûment rédigé avec son sang (And write a deed of gift with thine own blood que Dachin traduit "écrire, avec ton sang, donation expresse"), le savoir, les plaisirs, la puissance en échange, au bout d'une durée déterminée, de l'âme du signataire.




Laurens

Jean-Paul Laurens (1838-1821). La peinture fait penser à l'une de ses gravures illustrant, en 1885, le Faust de Goethe. Museu de Arte do Rio Grande do Sul Ado Malagoli (MARGS), Porto Alegre, Brésil.


Mais ces savoirs auxquels le pacte va lui donner accès se donnent d'abord sous forme de livres (ce qui suppose étude et travail) qu'il demande ou que l'un ou l'autre de ses complices (Méphistophélès ou Lucifer) lui fournit.
Grâce à Méphistophélès (à l'occasion avec Lucifer) il connaîtra les secrets de l'astronomie en les explorant par lui-même, les réalités cosmographiques en voyageant, le passé en faisant surgir du temps les esprits des grands personnages, ainsi d'Alexandre le Grand ou d'Hélène de Troie.
Le personnage, comme les hommes de son époque est à la fois rationnel et irrationnel. Il explique, par exemple, qu'il ne peut ramener Alexandre lui-même puisque son corps est tombé en poussière depuis le temps mais qu'il peut invoquer un esprit à sa semblance ; en offrant du raisin en plein hiver à une duchesse, il explique que, dans d'autres régions du monde, c'est l'été, et qu'il n'y a donc rien d'étonnant dans la présence de ce fruit. Rien, sinon son transport instantané.
Il commence par ne pas croire un mot de ce que dit Méphistophélès à propos de l'enfer "Come, I think hell's a fable ; Allons donc ton enfer c'est fable toute pure", mais en même temps, il est régulièrement en proie à des tourments sur le choix qu'il a fait. Les deux aspects de sa personnalité, celle avide et curieuse, celle plus inquiète face aux transgressions, incarnées par le mauvais ange et le bon ange, se disputent l'hégémonie. Bien sûr, la curiosité et le "toujours plus" l'emportent sans difficulté réelle. Faust ne comprend vraiment ce à quoi il s'est engagé qu'au moment de mourir, à la fin de la dernière heure des 24 années et il crie alors "Ugly hell, gape not ! Come mot, Lucifer !/ I'll burn my books !" (Horrible enfer béant referme ton abîme, Ne vient pas Lucifer, Je vais brûler mes livres !).
C'est donc bien à la "libido sciendi" (le désir de savoir) qu'il impute sa chute, répétant, en somme, dans sa tragédie celle d'Adam lui-même, chassé du paradis pour avoir mangé le fruit de l'arbre de la connaissance, à l'instigation d'Eve et du serpent, figure du diable. Mais le spectateur peut aussi en faire une autre lecture. Les scènes comiques rappellent qu'il s'agit d'un jeu, de théâtre, d'incarnations d'idées. L'appétit de savoirs de Faust est largement partagé par ses contemporains et sa damnation peut conduire à s'interroger : pourquoi faut-il que la science soit toujours associée au mal ?




A lire
: l'adaptation du premier récit allemand, Historia von Dr Johann Fausten, par Pierre Saintyves,  La légende du docteur Faust, publié par les éditions Piazza, en 1926.



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