Accabadora, Michela Murgia, 2009/2011

coquillage



Michela Murgia
L'écrivain, mai 2018

L'auteur

est une jeune femme, née le 3 juin 1972 à Cabras, sur la côte ouest de la Sardaigne. Selon les informations fournies par le site de La Comédie du livre, importante manifestation montpelliéraine dédiée à la lecture, elle a fait des études de théologie, puis enseigné la religion, puis gagné sa vie en occupant, comme bien d'autres, de multiples emplois, au gré des circonstances. On a pu aussi la voir au théâtre, récemment, dans une pièce de Marcello Fois, écrivain sarde lui aussi, Quasi Grazia, de même qu'elle a animé des émissions de télévision ; durant la saison2016-2017, avec Corrado Augias, pour la RAI, dans le programme "Quante storie" [tant d'histoires] ; en 2017-2018, "Chakra", le samedi après-midi sur RAI 3.
Le premier récit de Michela Murgia (non traduit en français), Il Mondo deve sapere, a été publié en 2006. Elle y conte, sur le mode sarcastique, semble-t-il, à en croire les critiques italiens, le quotidien d'une employée d'un centre de télé-marketing. Paulo Virzi en tire un film, Tutta la vida davanti, en 2008. Son deuxième roman est Accabadora, publié par Einaudi en 2009, pour lequel elle reçoit le prix Campiello (créé en 1962, le premier a été donné en 1963, à La Trêve, de Primo Levi. Il a la particularité d'avoir pour jury des lecteurs et non des spécialistes de la littérature, écrivains ou critiques).
L'oeuvre de Michela Murgia est à la fois constituée de romans et d'essais, qu'il s'agisse d'essais sur la Sardaigne ou sur la condition des femmes, par exemple dans L'ho uccisa perché l'amavo. (Falso!) [Je l'ai tuée parce que je l'aimais (Faux !)] sur les violences faites aux femmes, en collaboration avec la journaliste Loredana Lipperini, et publié en 2013.
Son avant-dernier roman, Chiru, date de 2015 et a été traduit en français sous le titre de Conseils à un jeune fauve et le dernier, L'Inferno è una buona memoria [L'Enfer est une bonne mémoire], vient de sortir en septembre 2018.
Autre facette de l'écrivain, l'engagement politique, qui l'a conduite à être candidate à la présidence de la région Sardaigne aux élections de 2014.







Cabras
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Cabras

Le roman

traduit en français par Nathalie Bauer, il est publié par le Seuil en 2011 et entre dans la collection Points, en 2012.
Commençons par le titre conservé dans sa langue d'origine : pourquoi ? Difficile à comprendre. Pour préserver le mystère, puisque l'héroïne de l'histoire, Maria Listru, ne découvrira cette réalité que dans son adolescence ? par goût de l'exotisme ? pour respecter une politique de la traduction qui tend souvent à affirmer qu'il y a de "l'intraduisible"? Nous l'ignorons. Les Néerlandais l'ont, eux, intitulé, "La Dernière mère" d'une formule utilisée par l'un des personnages principaux.
"Acabar" en portugais et, sans doute dans nombre de parlers romans, c'est mettre fin à... L'"accabadora" sera donc celle qui met fin à quelque chose, ce qui a beaucoup à voir avec son métier de couturière puisque la finisseuse est l'ouvrière qui termine un vêtement, le parachève, se chargeant des opérations les plus délicates. Il y a donc dans les connotations du terme, la double idée de "finir" et de "compléter", de parachever.
L'histoire est racontée en dix sept chapitres et se déroule sur une dizaine d'années, entre 1953 et 1966. Dans un village de Sardaigne, Soreni (imaginaire, précise l'auteur dans une interview accordée à Libération, le 29 septembre 2011) une femme âgée, célibataire, Bonaria Urrai, considérée par ses voisins comme une femme riche, "adopte" une petite fille de six ans, Maria Listru, dont sa mère, veuve, pauvre, voire misérable, déjà surchargée de trois filles, se débarasse bien volontiers. La tradition le permet, et Maria devient "fille d'âme" de Bonaria; elle grandit, choyée par sa mère adoptive, sans jamais être totalement coupée de sa famille d'origine.




San Salvatore de Sinis

San Salvatore de Sinis (Cabras), un village devenu décor de cinéma mais qui pourrait aussi bien être celui de Soreni.

C'est à la fois le récit de la croissance d'un être humain, de son enfance à son entrée dans le monde des adultes, et de la vie quotidienne d'un village avec ses plaisirs, ses difficultés, ses superstitions (nombreuses), ses conflits chargés de violence jusqu'à l'explosion, ses moments intenses, les enterrements, les mariages, rituels auxquels participe la communauté villageoise. Il ne se passe, jusque dans les petits événements qui atteignent les personnages, rien que de fort ordinaire, même si pour ceux qui les vivent, ils prennent, comme il est compréhensible, des dimensions essentielles.

Roman et conte

S'il s'agit bien d'un roman avec un cadre spatio-temporel défini, comme nous l'avons vu, avec des personnages particuliers qui ont une histoire, qui ne sont ni des types, ni des archétypes, un narrateur omniscient dont le regard souvent sarcastique semble proche de l'expérience du monde qui est celle de ses deux héroïnes, la vieille femme et l'enfant, il s'agit aussi d'un roman qui a des allures de conte et pourrait commencer selon l'incipit traditionnel "il était une fois". D'abord, parce que le monde ainsi décrit, avec ses pratiques superstitieuses appuyant, il est vrai, des volontés économiques précises, comme le déplacement des murettes de bornage, ou le désir de se débarasser d'un vieillard encombrant, apparaît comme "disparu". Les comportements des personnages, le respect des traditions, en particulier dans les rituels de mariage ou d'enterrement, semblent intemporels. Ensuite, parce que les questions qu'il conduit à se poser sont celles de tous les contes : celles de l'identité (qui est qui ? qu'est-ce qui définit une personne et la rend unique ? qu'est-ce qu'une femme ? qu'est-ce qu'un homme ?), celles de la vie et de la mort (comment vivre ? comment mourir ? comment faire avec la souffrance ? avec la solitude ? avec les choses qu'il faut taire ? Et, d'ailleurs, que faut-il taire ?)


Il a aussi ce caractère de conte dans le parcours suivi par Maria. De l'enfance à l'âge adulte, le roman semble suivre la ligne d'un roman d'apprentissage mais, en fait, c'est bien davantage un parcours de qualification avec des étapes qui sont autant d'épreuves à franchir permettant à la fois à la petite fille de se construire et de rejoindre la compréhension du monde que l'adulte, la vieille dame, peut lui transmettre : Maria à 6 ans (l'adoption), Maria à 8 ans (elle découvre les sorties nocturnes de Bonaria), Maria à 13 ans, Maria à 15 ans (la conscience de la féminité et du désir), Maria à 17 ans (la découverte d'une vérité et la rupture), Maria à 20 ans (le retour). Epreuves, car ces moments forts de la vie du personnage sont souvent source de souffrance et problème à résoudre.
Comme dans les contes toujours, la première épreuve est bien une séparation ; l'enfant est séparée de sa famille biologique, sans regret par ailleurs, prise en charge par une "marraine" (mère par l'âme, par l'esprit, par le coeur), à la fois sorcière et fée, inquiétante et bienveillante.
Cette séparation aide à poser aussi la question de l'autre et du même, car si la "petite dernière", la "quatrième" apparaît à sa mère biologique comme une erreur, un encombrement, l'épisode du mairage de la soeur aînée, montrera toute la différence qu'il y a entre mère et fille, le hiatus qui les sépare alors que "la mère d'âme" est bien dans le miroir du même.





Hans Baldung Grien

Hans Baldung Grien, (1484 ou 85-1545) Les Trois âges et la mort, entre 1541 et 1544, Musée du Prado, Madrid

En effet, entre la vieille femme et l'enfant les ressemblances sont nombreuses et Bonaria a reconnu ces similitudes en voyant Maria pour la première fois, dans la pharmacie. Car il s'agit bien d'une reconnaissance, celle d'une identité profonde: une solitude primordiale qui est aussi indépendance, un monde de désirs (les cerises dérobées, le visage plongé dans la fourrure dont se souvient avec bonheur Bonaria à la fin de sa vie) d'interrogations, et un grand appétit amoureux pour les choses comme pour les autres. Maria aimera l'école, aimera apprendre, peu crédule dans une société qui semble particulièrement l'être (elle adopte le chiot destiné à opérer un maléfice, comme elle refuse de s'inquiéter des araignées contre lesquelles son ami Andria, même âge, la met en garde), toutes raisons pour lesquelles Bonaria reconnaît en elle sa "fille d'âme" dans sa robe blanche, elle qui est tout en noir. La "fille d'âme" sera son héritière, au sens que les villageois et la mère de Maria imaginent, mais bien davantage dans le sens d'un héritage spirituel, dont la part la plus importante est sans doute la liberté de choisir et de se déterminer. Bonaria reconnaît dans Maria ce qu'elle a été, les promesses à tenir d'une intelligence en éveil.

Roman et mythe

Si le conte explique en grande partie le charme qu'exerce un roman dont, par ailleurs, il faudrait considérer le contenu comme baignant dans les lieux communs, voire parfois les clichés, il n'en explique pas la force. Certes, elle tient à ces deux personnages que sont Bonaria et Maria, les autres n'apparaissant que comme subordonnés à ces deux-là. Dans leur dualité et leur identité, elles ne sont pas sans rappeler les représentations picturales des âges de la vie ; elles témoignent du temps qui passe, des transformations qui affectent corps et esprit dans cette durée, de l'inévitable terme, mais aussi de la transmission directe (la cuisine, la couture, par exemple) ou indirecte (le regard sur le monde, la capacité de juger hommes et situations, l'empathie), et par là de la continuité de la vie.
La figure de Bonaria s'inscrit aussi, de manière discrète, image sur un palimpseste, dans les figures mythiques des Moïras grecques ou des Parques latines, et déchiffreuse aussi de mauvais sort, dans celle de la sorcière, toutes figures féminines incarnant le sentiment puissant et continu que les humains éprouvent face à leur expérience de la vie, laquelle se noue et se dénoue par les mains de femmes.
Elles sont toutes deux sous le signe de l'aiguille et du fil. Bonaria est couturière et, en tant que telle, sait prendre les mesures des êtres, au propre et au figuré, ce que progressivement apprend à son tour la jeune Maria. Le narrateur la compare souvent à une araignée, laquelle est aussi une fileuse. Le fil de la vie, qui est toujours aussi fil de la mort, noue ainsi les existences de ces deux femmes, l'enfant et la grand-mère (elle a l'âge de l'être pour Maria, puisqu'elle est dans la cinquantaine lorsqu'elle adopte la petite de six ans) et dessine un visage du féminin, en même temps profondément contemporain et intemporel. Les mythes répondent toujours mieux à nos inquiétudes que les histoires ancrées dans le concret d'ici et maintenant. Bonarai et ses sorties nocturnes, Bonaria et ses silences, Bonaria est l'image même de la mère "rêvée", "idéale", qui est en même temps la soeur, l'autre et la même.





Klimt

Gustav Klimt (1862-1918), Les Trois âges de la femme, 1905,
galerie nationale d'art moderne (Rome).


Le conte et le mythe irriguant le roman lui permettent de dépasser ce que pourrait avoir de convenu cette évocation d'une région et d'une période, la Sardaigne, au début des années 1950. Le caractère "folklorique" des superstitions et des comportements y gagne en profondeur et interroge sur les inévitables traces du passé dans le présent, sur la multiplicité des facteurs qui forment un caractère, une personnalité, sur l'être-femme. Et bien, de fait, l'être-femme,pas la féminité, une certaine manière d'être, inscrite dans la durée, dans le temps, de la naissance et de la mort, de la venue au monde à son départ. Le titre "Accabadora" ne renvoie-t-il pas directement à "Atropos" (<trepein : retourner + suffixe privatif —a) dont la signification est "qui est sans retour", le nom de la dernière Moïra, celle qui coupe le fil de la destinée ? Il ne s'agit pas pour Maria de "devenir" une femme, un être déterminé par des images auxquelles se conformer, elle y résiste assez bien lorsque sa mère biologique se gausse des études, préconise la fabrication du pain et des gâteaux, la fonction féminine première n'est-elle pas de nourrir ?, il s'agit plutôt de trouver en elle ce qui est l'essentiel, qui est en quelque sorte son essence mythique, d'où sa dernière parole dans le roman. A la question de son ami Andria "Que comptes-tu faire maintenant?", elle répond "Ce que je sais faire : des vêtements." La jeune femme s'inscrit dans l'histoire de Bonaria, dans celle des déesses de la destinée, armées de fils, d'aiguilles, et de ciseaux. Si être femme ce n'est pas que cela, c'est cela aussi. Eprouver ce rapport particulier au temps inscrit dans le corps même des femmes, par la menstruation, par la gestation. Même si Bonaria n'a jamais enfanté, elle est "mère" par définition.




A écouter
: en écho, la très belle chanson d'Anne Sylvestre, "Une sorcière comme les autres", chantée par l'auteur, ou interprétée par Pauline Julien.



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