La Nuit remue, Henri Michaux,1935

coquillage




Pancho

Michaux caricaturé par Pancho, Magazine Littéraire, juin 1985
Le dessin est accompagné d'une autographe de Supervielle : "Si je me risquais à faire le portrait de Michaux, je dirais qu'il une tête magique, modelée par l'artiste durant une nuit d'iinsomnie, une nuit blanche comme lui. Avec son regard coupant, son menton coléreux et ses lèvres orageuses, c'est un chef très ancien et très moderne de la grande tribu humaine."

Un recueil poétique ?

     C'est ainsi que l'éditeur le définit puisqu'il le publie, après la mort d'Henri Michaux qui, sa vie durant, avait refusé toute édition de poche, dans sa collection de poésie (2013, d'après une édition de 1967, "revue et corrigée").
Lors de sa première édition, en 1935, le livre se présentait à travers un prière d'insérer rédigé par l'auteur lui-même qui avisait d'emblée le lecteur :
"Ce livre n'a pas d'unité extérieure. Il ne répond pas à un genre connu. Il contient récits, poèmes, poèmes en prose, confessions, mots inventés, descriptions d'animaux imaginaires, notes, etc. dont l'ensemble ne constitue pas un recueil, mais plutôt un journal. Tel jour s'est exprimé impétueusement en imaginations extravagantes, tel autre, ou tel mois, sèchement en un court poème en prose, d’analyse de soi."
Lorsqu'en 1944, pour L'Espace du dedans, Henri Michaux choisit des textes (10 dans "La Nuit remue", et 27 dans "Mes propriétés"), il sous titre son livre "pages choisies".
Le titre du recueil, si beau au demeurant, est celui du poème qui ouvre la première partie, comme la seconde porte le titre de son poème liminaire. Le premier a été trouvé par Ballard, alors directeur des Cahiers du sud, en 1931, quand il publie ce poème : "j'ai après de subtils gommages, exhumé un titre qui me paraît parfait et que j'adopte "la nuit remue" (cité par J.P. Martin, Henri Michaux, NRF biographies, 2003, p. 226). Peut-être Ballard s'est-il souvenu de Gaspard de la nuit d'Aloysius-Bertrand (1842), premier recueil de poèmes en prose.
Cette forme de titrage (nommer un livre d'après un de ses textes) est plus familière des recueils de nouvelles que des recueils poétiques.
Mais si nous acceptons de nommer "poésie", comme Aimé Césaire, "cette démarche qui par le mot, l'image, le mythe, l'amour et l'humour m'installe au coeur vivant de moi-même et du monde", alors il est hors de doute que les textes de Michaux appartiennent à cet ordre, non plus un genre littéraire mais une manière particulière d'appréhender soi, les autres, le monde.
Ajoutons que si le poète avait précisé "pas d'unité extérieure", il fallait deviner une "unité intérieure" de même qu'il acceptait le fait que l'ensemble contenait des poèmes et des poèmes en prose, mais ce qu'il nomme "notes" n'en diffère guère. Il mettait en avant, aussi, le caractère autonome de ces textes, non pas venus d'une subjectivité, mais du temps lui-même où elle s'inscrivait (autre ? même ?),"tel jour", "tel autre, ou tel mois", comme si, malgré tout, l'écrivain (l'écrivant ?) renouait avec le très ancien mythe de la "parole divine", traversant le poète, parfois à son corps défendant, mythe qu'avait réactivé Rimbaud dans sa lettre à Paul Demeny.

Que contiennent ces pages ?





Henri Michaux

Pastel sur papier, vers 1934-36, sans titre

Deux recueils en un.
Première partie "La Nuit remue"
(qui donne son titre à l'ensemble) constituée de 32 textes dont 26 sont des proses poétiques, de longueurs variées; le plus court (2 paragraphes) est le 11e, "Le Lac", et le plus long le 25e, "L'Ether". Les six textes suivants sont des poèmes strophés en vers libres. Ils sont datés, 1932 pour les 27e , "Nous autres", et 30e , "Ma vie" ; 1933 pour les 26e ,"Contre !", et 29e , "Le livre des réclamations"; enfin 1934 pour les 28e , "Comme je vous vois", 31e , "Icebergs", et 32e , "Vers la sérénité". (Dans la première édition, ils ne portaient pas de titres, tous regroupés sous le même "Poèmes" nous apprend Raymond Bellour, Lire Michaux, Tel Gallimard, 2011)
Seconde partie, "Mes propriétés", composé de 59 textes tout aussi, sinon plus, disparates que dans la première partie. Elle avait déjà été publiée sous forme de recueil séparé par Jacques Fourcade, en 1929. Comme dans la première partie, aux proses succèdent des vers à partir du 39e texte. Ces vers ne sont pas datés. Ce sont toujours des vers libres. A partir du 51e texte, les poèmes se présentent comme des jeux verbaux, des inventions par lesquelles le lecteur se laisse entraîner dans des émotions en-deçà ou au-delà de la compréhension. 
Le titre général "La Nuit remue" souligne la part de rêve, de rêverie, d'imagination qui fait surgir des formes, des mouvements, des sensations de l'obscurité même, celle du monde extérieur, bien sûr, où la nuit s'oppose au jour, mais aussi celle des profondeurs intérieures, de ces zones où la conscience éveillée ne va guère, soit parce qu'elle le refuse, soit parce qu'elle ne peut. La nuit bouge, la nuit n'est pas statique ou circonscrite comme la journée, où la lumière met chaque chose à sa place. Mais la nuit re-mue aussi, la nuit se métamorphose et métamorphose, change les apparences, en proie à des mues successives, c'est le propre des rêves, mais c'est, sans doute, une expérience assez courante chez tout individu qui passe, parfois en très peu de temps, par diverses sensations, émotions, états d'esprit.


Quant à "Mes propriétés" que l'auteur a déplacé dans le temps, en quelque sorte, puisque publication antérieure, il apparaît comme postérieur, rien n'indiquant au lecteur son antériorité, son titre est lui-même doublement évocateur. D'abord, dans son sens spatial (qui est dénoté dans le poème liminaire "Dans mes propriétés, tout est plat, rien ne bouge"), est propriété, le territoire qui m'appartient, puis s'élargissant aux possessions — tout ce qui m'appartient peut être dit "ma propriété". Mais c'est aussi un terme utilisé en science (Chimie ou sciences expérimentales) : "Phénomène ou ensemble des phénomènes, des attributs propres à un corps particulier qui peuvent déterminer sa manière d'agir ou de réagir dans des conditions précises." (TLF) et de fait, nombre de ces textes semblent faire cet inventaire des capacités du poète, dira-t-on, pour simplifier : "Crier", "La paresse" ou "puissance de la volonté", par exemple. Un portrait, en somme, mais un portrait mouvant, où chaque texte souligne une capacité particulière, et un monde que dévoile chacune d'entre elle, par exemple des capacités d'observation, dans les "Notes de zoologie", qui pour être de la plus grande fantaisie sont d'une grande précision.
L'ensemble se clot sur une postface datée de 1934. Elle semble ne rendre compte que de la seconde partie : "Par hygiène, peut-être, j'ai écrit «Mes Propriétés», pour ma santé.", mais ainsi placée, pour le lecteur, elle éclaire les deux parties du recueil. Cette postface semble assimiler l'écriture à une sorte de folie, comme celle de l'homme qui assure être Napoléon, ou de la petite fille qui se raconte avoir été violée ou avoir vu "une girafe verte boire au lac voisin" alors que ni girafe, ni lac n'existent. Ecrire est une nécessité, mais offerte à tous, et en particulier, "aux faibles, aux malades ou maladifs, aux enfants, aux opprimés et inadaptés de toute sorte". Ecrire serait extérioriser les sentiments, les sensations, leur donner une réalité extérieure, et par là, les exorciser. Ecrire, c'est mettre dehors un mal être. Peut-être le mettant dehors (d'où le texte, d'où l'imprimé, d'où le livre), c'est permettre que d'autres le prennent en charge et vous en désencombrent. C'était déjà la démarche du saltimbanque des Peintures (1919) de Segalen qui concluait sa présentation par "Je vous sais gré, mes compagnons, mes complices : vous m'avez permis de baigner d'air étendu ces Peintures trop longtemps pliées au fond de moi. Elles m'obsédaient de leur vouloir être vues. Maintenant je puis regarder ailleurs."



D'un désordre vital

     Nombre des textes de La Nuit remue sont à la première personne (Je), mais ce "je" est labile, devenant multitude en passant par le "on" qui le dépersonnalise "On s'enfuit alors, on est des milliers à s'enfuir. De tous côtés à la nage ; on était donc si nombreux." ("La nuit remue", 1), ou par le "nous", par exemple en I, 27 "Nous autres". Raymond Bellour parle d'une "épopée du moi" (Lire Michaux, 2011). De fait au fil des textes, se dessine une manière de genèse, où la religion ne joue aucune part, mais plutôt une sorte d'arrière pensée scientifique. Par exemple, les diverses sections du premier poème ("La nuit remue") ne sont pas sans évoquer des images sexuelles, celle de la conception (quelque chose commence avec "on" qui devient "je") et les "milliers", évoqués plus haut, des spermatozoïdes... dont il est question d'ailleurs dans le 10e poème, "Le ciel du spermatozoïde" (repris dans L'Espace du dedans). Les images sexuelles sont souvent présentes, de manière oblique, le plus souvent. Mais la sexualité est un élément des êtres vivants avec laquelle il faut trouver des compromis. Ce qui n'est pas aisé quand, pour la majorité d'entre eux, elle se dit "mâle" et "femelle", quand  les maladies rôdent (I,13 "Les petits soucis de chacun" ou II, 25 "Puissance de la volonté"), quand "je" s'interroge sur les rapports entre homme et femme (I, 6 "Nuit de noces" ou II, 15 "Envoûtement" ou encore II, 36 "La race Urdes").
Mais la sexualité n'est pas le seul souci de "je", peut-être d'ailleurs est-ce le moindre. Car pour "je", le poème est comme un jeu de miroirs réfractant à l'infini une image démultipliée. Il n'est pas plutôt "je" qu'il est aussi l'autre. Et d'abord avec ce qui est lui, sans l'être, le corps, avec sa propension à se fragmenter, à se dissoudre, à n'être jamais là où il faudrait. La maladie en fait voir les limites, comme en I, 5 "En respirant", ou I, 22 et 23 où Emme se confronte à la médecine, ou dans le groupe de textes qui vont du II, 16 "Encore des changements" jusqu'au II,24 "Distractions de malade". Là où Montaigne et Pascal notaient à quel point une altération physique induit des perceptions du monde différentes, Michaux les raconte, les montre, en fait du visuel.
Dans ces miroirs démultiplicateurs, souvent déformants aussi, "je" rencontre ses autres, des doubles, parfois humains, le plus souvent animaux, mais toujours inquiétants, avec lesquels il faut combattre.  "Mon Roi", I,2, le raconte. Le combat qui s'y joue, violent, impitoyable, toujours recommencé, entre une instance toute puissante, quelles que soient les brutalités infligées, et le révolté qui voudrait bien se libérer d'une présence dont il est difficile de décider si elle interdit ou si elle permet trop. Ce combat de soi contre soi, contre des aspects de sa personne détestés (et peut-être détestables), se retrouve dans d'autres textes, en I, 21 "la vie de l'araignée royale", ou encore dans I, 24 "L'âge héroïque" ou II,50 "A mort".



Michaux

Arène,  Pastel sur papier noir1, 938, Paris, Musée National d'Art Moderne.


Combat qui connaît diverses issues, soit la victoire est éphémère et l'adversaire revient à l'assaut ("Mon roi"), soit le combat s'achève en match nul puisque les adversaires sont de force égale ("L'âge héroïque"), soit les deux adversaires s'entretuent ("A mort") soit il y a bien un vainqueur ("La vie de l'araignée royale" ou "Mes occupations", II, 4) mais d'une victoire plus amère que satisfaisante.
     La violence est l'une des caractéristiques les plus frappantes d'un grand nombre de ces textes. Elle n'est pas uniquement le mode d'existence de soi à soi, mais celui de tous les rapports de "je" (qui devient parfois "il" redoublant la mise à distance) avec le monde extérieur, autrui, les éléments, les paysages, les villes. Et pourtant, cette violence n'est pas inquiétante, elle est au contraire lbératrice, d'une certaine manière, parce qu'excessive elle se dénonce pour fantasmatique, parce que posée avec la simplicité des évidences, elle nous appelle à la reconnaître comme nôtre, par exemple, en II, 4 "Mes occupations" : "Je peux rarement voir quelqu'un sans le battre. D'autres préfèrent le monologue intérieur. Moi non. J'aime mieux battre.", et la deuxième phrase qui pose en équivalence le "monologue intérieur" et la violence physique (battre quelqu'un) fait rire dans son incongruité, mais presque aussitôt invite à s'interroger sur le sens du mot "battre" que le poème développe bien en agression physique, mais qui peut s'entendre aussi sur le plan moral, affirmer sa supériorité sur l'autre, vouloir dominer. Ce qui met toute relation sous le signe de l'opposition et de l'agressivité qui apparaît souvent comme réaction à la vie elle-même, toujours agressive, ainsi en II, 45 "Chaque jour plus exangue" :



La Malheur siffla ses petits et me désigna.
"C'est lui, leur dit-il, ne le lâchez plus."
Et ils ne me lâchèrent plus.

Le Malheur siffla ses petits.
"C'est lui, leur dit-il, ne le lâchez plus."
Et ils ne m'ont plus lâché.



L'univers inquiétant où "je" se meut connaît parfois quelque répit de peu de durée, par exemple dans les deux poèmes intitulés "Vers la sérénité", I, 17 et  I, 32 . 





Michaux

Gouache sur fond noir, sans titre (mais quel mignon tatou !), 1938-39

L'invisible visible/ le visible invisible

Dans Lointain intérieur (Gallimard-Poésie, 2003), "Animaux fantastiques" commence ainsi : ""Avec simplicité, les animaux fantastiques sortent des angoisses et des obsessions et sont lancés au-dehors sur les murs des chambres où personne ne les aperçoit que leur créateur".
      La Nuit remue construit aussi un territoire comme l'indique le titre de la seconde partie "Mes propriétés". Les textes font l'inventaire d'un monde qui est à la fois interprétation du monde extérieur et projection d'un monde intérieur. Univers peuplé de créatures inattendues, mais immédiatement reconnaissables. Ainsi du regard d'autrui, toujours inquiétant pour "je" même lorsqu'il peut passer pour bienveillant (mais l'est-il vraiment ?), dont II, 38 "Les yeux", immédiatement après "Notes de botanique" et semblant en être le prolongement, établit la nomenclature. Ces regards plantes, animaux, aussi troublants que séduisants, qui apparaissent, disparaissent au rythme de la voix qui dit "Tout est bon pour la marmite", qui profile en arrière texte les sorcières et leurs chaudrons. Mais en même temps, rien de plus naturel. Ce n'est après tout qu'une récolte comme une autre, aussitôt cueillie que remplacée "Et la plaine était immédiatement léchée et lisse, et prête à être réensemencée."
Il en est de même pour la série de ce qu'on pourrait surtitrer "Histoire naturelle" puisqu'y sont inclues des notes de zoologie et de botanique. Arbres (II, 37) ou créatures imaginées,  le plus souvent liées à l'eau, comme "L'émanglon" II, 34), sont décrits avec une grande précision même si celle-ci relève de la fantaisie, par exemple dans "Nouvelles observations", II, 35 : "[...] les Chérinots et les Barabattes, lourds comme l'ours, violents comme le cobra, têtus comme le rhinocéros" où les noms des espèces imaginaires sont garantis, en quelques sorte, par les comparaisons avec des animaux que le lecteur reconnaît, "ours, cobra, rhinocéros"). C'est l'univers du minuscule, celui des insectes, grossi par la loupe de l'inquiétude devant une prolifération que rien ne semble devoir arrêter.
Entre l'immense et le microscopique, "je" est, dans chacune de ses expériences, menacé d'être submergé.


Lire Michaux, c'est plonger dans un monde étrangement familier, construire une réflexion qui se cherche dans le concret de l'évocation poétique, qui s'y construit parce qu'elle s'y expérimente. C'est retrouver la poésie au sens étymologique du grec "poien", faire. Michaux fait et défait le monde, l'homme (c'est-à-dire une idée incarnée dans un corps souffrant, ce qui prouve son existence) pour parvenir à savoir de quoi "on" parle au juste quand "je" parle. Et ce jusqu'aux expériences de langage "vide" qui signifie pourtant, par exemple en II, 53 "Rubililieuse"



Rubililieuse et sans dormantes,
vint cent Elles, Elle, Elle,
Rubililieuse ma bargerie
Noue contre, noue, noue,
Ru vaignoire ma bargerie.



La Nuit remue pose les premiers jalons, d'une certaine manière, de l'oeuvre entière de Michaux qui va suivre, les divers chemins qu'elle va explorer. Par exemple, le lien étroit entre écriture et peinture, inscrit dans l'histoire du poème en prose dès l'oeuvre d'Aloysius Bertrand placée sous le signe de Rembrand et de Callot, ainsi des dix "Dessins commentés" (I, 14), ou encore les expériences menées, bien plus tardivement (fin des années 1950), avec la mescaline et autres psychotropes, que préfigurent "L'éther", I, 25, "L'homme a un besoin méconnu. Il a besoin de faiblesse."
Le jeu avec les mots, les nomenclatures animales ou végétales, qui vont se donner libre cours dans les voyages imaginaires,




A visiter
: une exposition au musée Gouggenheim de Bilbao.
A lire : un article de Marc Durain (2013) comparant le premier ("La nuit remue") et le dernier poème ("L'avenir") du recueil
A écouter : la 5e section du poème "La nuit remue" I, 1, "Mon roi" (dit par Pierre Brasseur , du début jusqu'à "[...] sa maudite présence dans ma chambre déjà si petite." I, 2, "En respirant"  (dit par Juliette Gréco) I, 5 "Le ciel du spermatozoïde" (dit par Juliette Gréco), I, 10, "Les petits soucis de chacun" (dit par Juliette Gréco) I, 13  "Le Village de fous" (dit par Juliette Gréco) I, 20, "L'âge héroïque" (dit par Michel Bouquet), I, 24, "L'éther" (Introduction) I, 25, "Contre !" I, 26, "Mes occupations" II, 5 , "La jetée" II, 18 ,  "la parpue" II, 30, "L'avenir" (dit par Roger Blin) II, 59



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