Poil de carotte, Jules Renard, 1894

coquillage






couverture Felix Vallotton

Première de couverture de l'édition de 1894 de Poil de carotte, gravure de Félix Vallotton (1864-1925), BnF

Publications

au pluriel et non au singulier, puisque pour obtenir le Poil de carotte que le lecteur du XXIe siècle peut découvrir, il a fallu plusieurs étapes.
En 1892,  Jules Renard a publié son premier roman, L'Ecornifleur, dont l'accueil critique a été favorable. Il multiplie ses collaborations aux journaux et aux revues. Parmi ces productions, des textes brefs où apparaît une famille Lepic.
Comme il en a coutume, à l'instar de nombre de ses contemporains, il rassemble ces récits en recueil et publie, en 1890, Sourires pincés, chez l'éditeur Lemerre. Le livre est constitué de neuf parties, chacune composée d'un ou plusieurs textes. Le premier ensemble du recueil, surtitré "Pointes sèches", d'un terme emprunté à la gravure sur cuivre, comprend neuf textes ("Les poules", "Les perdrix", "Aller et retour", "Sauf votre respect", "La pioche", "Les lapins", "La trompette", "Le cauchemar" et "Coup de théâtre"), tous en rapport avec cette famille ; le huitième est un texte unique, plus long, "Les Joues rouges", dont le protagoniste s'appelle alors Véringue.
En 1894, Flammarion publie Poil de carotte. Le livre contient alors 43 récits, dont les 9 récits des "Pointes sèches" (dont le surtitre disparaît), extraits de Sourires pincés et "Les joues rouges" dont l'aventure est maintenant attribuée à Poil de carotte. S'y sont ajoutés de nouveaux contes publiés dans la presse entre 1890 et 1894, plus quelques inédits. L'ensemble est clos par un "Album de Poil de carotte", placé sous le signe de la photographie verbale puisque sa note d'ouverture précise "Si un étranger feuillette l'album de photographies des Lepic, il ne manque pas de s'étonner." Ses trente brèves annotations se substituant aux photos de Poil de carotte absentes de l'album familial.
En 1902, une nouvelle édition en est publiée, toujours par Flammarion, illustrée de 50 gravures de Félix Vallotton. Le nombre des récits a été porté à 48 par l'adjonction de cinq textes parus en 1895 et 1896 dans L'Echo de Paris et La Revue encyclopédique ("Le Pot", "La Mie de pain", "La Mèche", les "Lettres choisies", "Les Idées
personnelles"). Le Livre se termine toujours par "L'Album de Poil de carotte". Il est dédié aux deux enfants de l'écrivain désignés par leurs surnoms familiaux Fantec (Pierre François né en 1890) et Baïe (Marie Julie née en 1892).




Jules Renard

Portrait de Jules Renard, G. Smith, Les Hommes d'aujourd'hui, n° 416, 1893





Flammarion 1902

Première de couverture, édition Flammarion 1902, dessin de Félix Vallotton, BnF

Un livre problématique

Poil de carotte est le livre le plus connu de Jules Renard (parfois même le seul), toujours réédité, dans d'accessibles collections de poche, souvent proposé en programme de lecture dans les collèges français, voire dans les écoles primaires — il est vrai qu'il s'agit plus souvent d'extraits que de l'oeuvre complète —, et pourtant c'est, sans doute, son oeuvre la plus complexe et, pour cette raison, la moins évidente.
D'abord parce qu'elle échappe à toute notion de genre, sauf à l'intégrer dans cette catégorie un peu bizarre du "récit d'enfance" où il est devenu habituel de rassembler des oeuvres sans commune mesure allant de l'autobiographie au roman en passant par les récits de vie, répondant à des objectifs bien divers, se proposant à des lectorats différents, adultes, adolescents, voire enfants. Le livre de Renard est ainsi "classé", et comme il raconte des histoires dont le personnage principal est un enfant, qui se caractérieant aussi par leur brièveté, il a eu vite fait de devenir un livre pour les enfants. C'est le premier des malentendus.
Le deuxième, plus ou moins entretenu par l'écrivain lui-même, est l'oeuvre du démon de l'autobiographie. Il est entendu, et presque dès la parution du livre, que Poil de carotte est l'auteur (Jules Renard n'était-il pas roux comme son personnage !) et que, par conséquent, les autres membres de la famille renvoient à sa propre famille ; M. et Mme Lepic seraient, comme grand frère Felix et soeur Ernestine, les copies conformes des parents de Jules Renard, de son frère Maurice, comme de sa soeur Amélie.
Il est vrai aussi que souvent, dans son Journal, mais notons-le, toujours après la publication du livre, et davantage encore après la pièce de théâtre qu'il en tire (première le 2 mars 1900, au théâtre Antoine), l'écrivain prête à cette identification ; d'une part, parce qu'il attribue à Poil de carotte des sentiments, des réactions qui sont d'évidence les siens, par ex. le 19 avril 1899 "Poil de carotte. Je n'ai jamais pu faire un geste de décision sans que mon frère pouffe de rire. De là ma vie humble et plate."; d'autre part, parce que ses annotations relatives à sa mère, sa façon d'être, ses réactions à lui, de l'indifférence à la colère, au malaise surtout, semblent créditer l'idée qu'elle est l'original de Mme Lepic.
C'est négliger bien des remarques du même Journal qui insistent sur le caractère construit des personnages et des anecdotes rapportées. Et pour n'en citer qu'une, lisons celle du 27 septembre 1894 : " — Poil de carotte, on pourrait indifférement le réduire ou le prolonger. Poil de carotte, c'est une tournure d'esprit."
Mais le lecteur peut s'en douter, ne serait-ce qu'en prêtant attention à la séquence 29 intitulée "Lettres choisies" et composée de lettres échangées entre le fils (Poil de carotte) et le père (M. Lepic) dont la facture et la propension au "bon mot", au "mot d'esprit", interdisent d'y voir la simple transcription de lettres enfantines, même en supposant à cet enfant des ambitions littéraires.


Sans négliger que cette vision "noire" accumulant mésaventures, souffrances, violences diverses, incite plus volontiers à y lire le contrepied d'oeuvres exaltant l'enfance, par exemple, du Livre de mon ami, publié dix ans auparavant, en 1885, où inversement, Anatole France, qui utilise le même procédé de la vignette ou séquence, ne retient du monde enfantin que les sourires et les "merveilles" des commencements. De fait, dans son introduction à l'édition GF de l'oeuvre, Maurice Béhar donne comme exemple "Les Poules," dont le manuscrit propose une fin bien moins abrupte puisque la mère conclut par "A la bonne heure, voilà un garçon." Formule qui répond assez bien à l'attente des compliments qui était celle de l'enfant.
D'ailleurs, dès le moment où il faisait entrer Poil de carotte dans l'univers littéraire, Jules Renard notait, toujours dans le Journal, le 18 février 1890 : " L'enfant, Victor Hugo et bien d'autres l'ont vu ange. C'est féroce et infernal qu'il faut le voir. D'ailleurs la littérature sur l'enfant ne peut être renouvelée que si l'on se place à ce point de vue. Il faut casser l'enfant en sucre que tous les Droz* ont donné jusqu'ici au public. [ c'est nous qui soulignons] L'enfant est un petit animal nécessaire. Un chat est plus humain. Non l'enfant qui fait des mots, mais celui qui enfonce ses griffes dans tout ce qu'il rencontre de tendre. La préoccupation du parent est continue, de les lui faire rentrer." (* Gustave Droz —1832-1895 —, auteur de Monsieur, madame et bébé, 1866, roman dont le succès est encore très grand à l'époque où Renard entreprend ses propres écrits sur l'enfant).
Il ne s'agit donc pas de raconter son enfance, et d'ailleurs l'écrivain ne prend nulle part en charge ces anecdotes à travers un narrateur qui se souviendrait (comme le faisait Anatole France, par exemple),  mais d'explorer, à travers des personnages, un univers mal connu, voire inconnu, celui de l'enfance, en essayant de l'aborder au plus juste, dans sa complexité ; l'enfant, non comme habitant d'un paradis perdu, mais comme premier avatar de l'être humain dans toutes ses ambivalences.
Le troisième de ces malentendus obérant la lecture est le cliché de "l'enfance malheureuse". il est convenu, et là encore le glissement se produit assez rapidement, mais se renforce au XXe siècle sous l'influence de la psychanalyse, du moins dans une de ses lectures les plus courantes, "l'enfant mauvais" est le produit d'une "mauvaise mère", que les 48 vignettes composant le livre, plus "l'album de Poil de carotte", témoignent d'une enfance malheureuse, narrent les mésaventures d'un enfant maltraité, détesté par sa mère et délaissé par un père plus soucieux de sa tranquillité que des souffrances de son fils. Cette interprétation s'est aussi répandue à travers les nombreuses adaptations cinématographiques de l'oeuvre. Julien Duvivier en 1925 et 1932, Paul Mesnier en 1952, Henri Graziani en 1973, Richard Boringher, télé film de 2003, qui sélectionnent dans le livre ce qui va en ce sens, laissant de côté les aspects plus délicats à traiter,  par exemple l'épisode des "Joues rouges" que seul Paul Mesnier a conservé.
Le 4 avril 1897, Renard note dans son Journal : "Le commencement du talent pour un littérateur, c'est le besoin de faire croire qu'il n'est pas compris de sa famille." Réflexion ironique sur le succès de son livre ? ou réflexion sur soi-même ?
Par ailleurs, cette "enfance malheureuse", peut-elle l'avoir été autant, alors que dès qu'il en a les moyens financiers, l'écrivain retourne s'installer dans son pays et loue à Chaumot, commune limitrophe de celle où vivent encore ses parents, une maison où il séjourne, à partir de 1896, plus de la moitié de l'année. Si ce pays ne lui rappelait que de mauvais souvenirs, comment expliquer ce choix ?
Il y a donc bien autre chose à lire dans Poil de carotte.



L'enfance, cest compliqué !

Les 49 récits composant le livre ont pour personnage principal un jeune garçon dont l'âge n'est jamais précisé, qui n'est dénommé que par son sobriquet "Poil de carotte", lequel fonctionne si bien comme prénom que la jeune servante, Agathe, nouvellement arrivée dans la maison l'appelle respectueusement "Monsieur Poil de carotte". Deux de ces récits sont même supposés faire entendre la voix de l'enfant lui-même, à travers ses lettres, puis dans les notes de son album.
Chaque histoire, quoique indépendante (à quelques exceptions près), rédigée au présent, s'inscrit malgré tout dans une chronologie implicite, de la première ("les poules") où il a peur de s'aventurer dans le noir au bout du jardin (le poulailler est visible de la fenêtre de la salle), mais n'en obéit pas moins à l'ordre maternel,  jusqu'aux deux dernières ("La révolte" et"Le mot de la fin") où le garçon est devenu capable de s'opposer à sa mère (à une époque où il est déjà jeune lycéen) et de verbaliser sa colère, le sentiment de n'être pas aimé, et de reconnaître qu'il n'aime pas, "Je n'aime plus maman. [...] A cause de tout et depuis toujours." Les vignettes jalonnent ainsi le parcours d'un apprentissage allant de la soumission à l'indépendance, du silence à la parole, de l'indécision (à force de calculer l'enfant finit par ne pas agir, ou par agir à contre temps) à la décision. Un parcours qui s'inscrivait déjà dans les neuf premiers textes des "Pointes sèches", depuis "Les poules" jusqu'à "Coup de théâtre" qui se termine par la formule bien connue "Tout le monde ne peut pas être orphelin", première prise de conscience, en somme, de sa situation par le personnage.
Quel est-il donc cet enfant ? une victime parfois, mais un bourreau aussi. Si le lecteur peut admettre que l'épisode des "Perdrix" le montre comme victime d'une famille qui le transforme en bourreau (il est chargé d'achever les perdrix blessées), personne ne l'oblige à tuer la taupe, ni davantage le vieux chat pour le transformer en appât de pêche. La mère est certes brutale ("Le cauchemar"), insensible ("Les poules" ou "Le jour de l'an"), mais alors que son frère et sa soeur s'opposent à ses volontés, Poil de carotte semble prendre un certain plaisir (pervers, sans doute, comme nous l'a appris Freud) à se soumettre à elle, encore que, parfois, il lui échappe par la ruse ou la fuite. Son frère se gausse de lui ("La Luzerne", 11), mais dans les fratries, le cas n'est pas rare où le plus grand trouve malin de faire prendre au plus petit des vessies pour des lanternes.
En deux occasions au moins, l'enfant se comporte avec une cruauté, dont il n'a pas exactement conscience, certes, puisque les conséquences de ses actes lui échappent en partie, mais qu'il pourrait rattraper, lorsqu'il en découvre la gravité, sans le faire. L'histoire du renvoi d'Honorine se déploie sur trois récits : le dialogue qu'il épie entre la mère et la vieille servante ("Honorine", 17), l'accident de la marmite subtilisée ("la marmite", 18), et sa conclusion au titre parlant, "Réticence" (19). Mais le fin mot de l'histoire n'apparaît que plus tard, lorsque donnant ses conseils à la nouvelle servante ("Le programme", 21), l'enfant conclut : "Seulement je vous prie de ne pas me tutoyer, à la façon de votre grand-mère Honorine que je détestais, parce qu'elle me froissait toujours."


Steinlein


Illustration de Steinlein (1859-1923), pour "Le coffre-fort"


L'épisode des "Joues rouges" (26) est aussi particulièrement cruel. Poil de carotte fait renvoyer le surveillant de son dortoir à la pension en l'accusant auprès du directeur : "Monsieur, dit Poil de carotte réellement audacieux et fier, le maître d'étude et Marceau, ils font des choses !" (le surveillant a embrassé Marceau sur le front) et pour expliquer les dites "choses" joue une pantomime obscène avec sa casquette. Et certes, le lecteur peut s'attendrir sur la fin et le cri de jalousie poussé, mais cela n'exonère pas le personnage de sa méchanceté, ni de son mensonge.
Sans oublier qu'éventuellement il peut prendre plaisir à ses cruautés, comme les boules de neige dans lesquelles il met des pierres pour viser la tête de ses camarades. ("Album de Poil de carotte", XI)
L'univers des enfants, semble dire Renard dans ces récits, comme il le constate par ailleurs dans son Journal, dans ses rapports avec son propre fils, est largement étranger à celui des adultes, lesquels les voudraient bien à leur image, ou à celle qu'ils ont fabriqué pour eux. Poil de carotte ne ressemble pas aux autres (il est rêveur, féru d'expériences diverses, s'essaie à l'écriture, s'efforce de se distinguer, "fait son important" — comme il se disait autrefois, comme il est aussi sensible, avide d'amour) mais son frère n'est pas en reste comme le montre l'épisode de la pommade ("La mèche", 15). Les enfants jouent à imiter les adultes, c'est ce que fait Poil de carotte avec Agathe, mais aussi lors de l'épisode du jeu du mariage où les trois complices, Félix, Poil de carotte et Mathilde, sont dénoncés par Ernestine. Ils ont des curiosités que leur dénient les adultes, ainsi de l'épisode du "coffre-fort" où Poil de carotte s'efforce d'acheter les faveurs de Mathilde : "Laisse-moi te toucher où je voudrai, dit Poil de carotte et tu sauras le mot."
Ils ont aussi le sentiment d'affronter un univers où tous les adultes sont ligués, car si la mère dénonce aux autres mères les comportements qu'elle juge inadéquats, les autres adultes ne sont pas en reste.
Oui, l'enfance sous la plume de Renard est un temps compliqué pour les petits humains, sans parler de la difficulté de communiquer ce qu'ils éprouvent ou ce qu'ils s'efforcent de penser ("Les idées personnelles", 45), de comprendre le monde où ils vivent, de comprendre les adultes aussi, comme le montre l'épisode de 'L'hameçon" (43), de savoir exactement ce qu'ils veulent ou ne veulent pas ("Le bain", 16).
Cela n'empêche pas les adultes de croire que l'enfance est un paradis et le père, lui-même, le pense comme les autres  : "Je te préviens, tu ne seras jamais plus heureux que maintenant, jamais, jamais", "Ça promet." rétorque Poil de carotte.





Poulbot

Edition Calmann-Lévy, 1907, illustrée par Francisque Poulbot. L'artiste, connu pour ses représentations des enfants pauvres de Montmartre, des gamins de Paris, devenus après lui des poulbots, comme ils avaient été des gavroches, après Victor Hugo, a donné à son Poil de carotte, leur caractère frondeur et insolent, ce qui était bien vu.

Enfance, période complexe de la vie humaine pour les raisons signalées plus haut, mais le livre n'est pas que cela. Son auteur, à peine celui-ci publié, confiait à son ami Schwob : "10 septembre 1894 — A Schwob : "Aucune de ces deux publications : Poil de carotte et Le Vigneron dans sa vigne, ne me satisfera. Poil de carotte surtout est un mélange déplaisant, où je ne trouve plus les joies passées. C'est plutôt qu'une oeuvre [c'est lui qui souligne], l'étalage d'un esprit loqueteux où l'on rencontre un peu de tout : de la pitié, de la méchanceté, du déjà dit et du mauvais goût. Je vous donne, bien entendu, ma dernière impression. [....] Peut-être aussi que je suis mécontent d'avoir donné Poil de carotte trop vite, de l'avoir baclé sur la fin pour gagner quelque argent immédiat. C'est possible. Les temps sont durs pour ceux qui tendent à la perfection."
C'était avouer que l'enfance n'était pas non plus dénuée de plaisirs et de bonheurs, et que le livre, sans doute, se complèterait, ce qu'il a fait, mais sans quitter pourtant la tonalité initiale. Sans doute, parce qu'outre l'exploration de l'enfance, il était un règlement de comptes avec la famille, non nécessairement la sienne, en particulier, mais la famille comme "idéologie".

En finir avec la famille

C'est un projet sur lequel l'écrivain revient dans une note du 17 décembre 1908 : "Faire un livre où, dans la forme de L'Ecornifleur, j'en finirai avec la famille: papa, maman, la soeur, le frère, la femme et les enfants." Comme s'il avait oublié que Poil de carotte faisait ça très bien.
En effet, dans ces brefs récits aux formes multiples, récit, dialogue théâtral, nouvelle, poème en prose, parfois mélange des uns et des autres (un récit se poursuit en dialogue théâtral), c'est la vie d'une famille qui est évoquée. Une famille plutôt bourgeoise, aisée aussi (les "beaux cadeaux" que rapporte le père de Paris / les enfants mis en pension pour faire des études) dans un village où la vie sociale est très présente (les voisins ne sont jamais très loin et participent aux événements familiaux), composée du père et de la mère, de trois enfants, Poil de carotte étant le plus jeune de la fratrie, et d'une servante. A l'encontre de ce qu'il est convenu de voir dans une famille,  un cocon protecteur, un lieu gouverné par l'amour, la famille des Lepic est une agglomération d'individus menant des vies parallèles qui se croisent sous un même toit sans rien partager, même pas les repas, silencieux et sans échange, ce qui étonne fort la jeune servante ("Agathe", 20). Le père et la mère ne s'aiment pas ("La mie de pain", 13 ou encore "Coup de théâtre", 39). S'ils aiment leurs enfants, ils ne le manifestent guère, même pas à l'égard des deux aînés supposés être les préférés. Mais les enfants, eux-mêmes, ne semblent guère soucieux de leurs géniteurs. Félix répond à sa mère, la brave, l'affronte si nécessaire. La plupart du temps, ils semblent s'en désintéresser, en essayant d'éviter les gifles maternelles.
Outre l'absence d'amour manifeste, c'est une famille qui ne correspond pas à l'image habituelle. Alors qu'elle devrait être gouvernée par le père, c'est ici la mère qui impose La "loi", gifles et punitions à l'appui, alors que le père, relativement débonnaire, se tient autant que possible à l'écart des disputes familiales ("La révolte", 47), donc de la famille; il est le plus souvent absent, en voyage ou alors à la chasse, voire à la pêche et quand il est présent, il se désintéresse de ce qui advient.


La famille dans Poil de carotte est un croisement d'égoïsmes, souvent féroces ; un carrefour de conflits où se fabriquent des individualités divergentes et la première "pensée personnelle" du personnage commence par là : "les titres de famille ne signifient rien.", "Inutile que je vous sache gré d'une parenté involontaire" dit-il à son frère et à sa soeur. La famille et l'amour ne sont associés que par convention et le découvrir est le premier pas vers l'indépendance, du moins pour le personnage comme le montre la suite séquentielle : "Les idées personnelles" (45), "La révolte" (47) et "Le mot de la fin" (48). Entre les 45e et le 46e vignettes s'intercale le très beau texte sur l'orage, "La tempête de feuilles", dans lequel le héros est à la fois l'observateur attentif des arbres, du ciel, de la nature entière, le poète capable de faire saisir la vie du paysage au lecteur, l'enfant terrorisé par l'orage, mais qui sait, dans le même temps, que tout ceci n'est que passager : "Elle [la calote noire du ciel] bouge, Poil de carotte le sait ; elle glisse et faite de nuages mobiles, elle fuira : il reverra le soleil."
Jules Renard dans une note du Journal, le 22 janvier 1893, écrit : "Que deviendra Poil de Carotte ? Un être bon jusqu'à paraître bête. Il sera bon papa, bon mari. Il n'aura pas la cruauté de pêcher, ni de chasser. En mangeant bien, il songera à ceux qui ne mangent pas. Il donnera un sou aux pauvres. Je vous dis qu'il sera bête. C'est si difficile de savoir ce qu'on aime !" bref, Poil de carotte deviendra un être humain comme les autres, ni meilleur, ni pire.
Cela n'empêche certes pas l'écrivain de chercher en lui des traces de Poil de carotte, et d'en trouver, mais l'essentiel est sans doute la leçon de l'orage, il y a manière et manière de regarder le monde, de le saisir, de le comprendre, de regarder ses frayeurs ou ses violences et de les "sublimer".

En 1899, Jules Renard tire une comédie en un acte (et onze scènes) de son récit, la pièce imprimée sera dédiée à son metteur en scène, Antoine, qui joue aussi le rôle de M. Lepic. L'écrivain est un adepte convaincu de la pièce brève, ainsi écrit-il, dans son Journal, le 26 novembre 1899, après avoir lu sa pièce à Antoine: "Théâtre. Mon unique théorie, c'est de ne jamais faire qu'un acte." Il n'a pas toujours respecté ce principe. La pièce tire les relations familiales dans le sens où le public les attendaient, l'enfant malheureux face à une mère injuste et un père qui découvre son fils, mais en même temps, la pièce donne à la mère une autre dimension, celle d'une femme malheureuse.
Les conventions théâtrales imposent une logique temporelle, tout se déroule en une après-midi, et les personnages incarnés par des acteurs prennent d'autres dimensions. Poil de carotte y est plus âgé (16 ans) que le personnage des récits de 1894. Rétrospectivement, c'est la pièce qui a imposé sa logique au livre de 1894, en en modifiant profondément le sens et, d'une certaine manière, en l'appauvrissant considérablement.





A lire
: le témoignage d'un contemporain, Un Hollandais à Paris en 1891 : sensations de littérature et d'art, 1892, Bijvanck, Willem Gertrud Cornelis (1848-1925) .
A regarder : des extraits du film de Julien Duvivier, 1925. 1. "Le suicide" (petite distorsion puisque dans le récit, le lecteur ne sait si le fait est vrai ou s'il s'agit d'un argument pour que son père le laisse en pension) ; 2. "Intimité familiale" (le repas où Dudiviver a assemblé des éléments empruntés à divers récits)
La présentation du film de Mesnier, 19521892
A regarder et écouter : la présentation du travail de l'Octuor de France pour la projection du film de Duvivier, 1925 dans le cadre du projet des projections-concerts.



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