Le Parti pris des choses, Francis Ponge, 1942

coquillage



Et l’on peut considérer que la louange ou le parti pris sont une des seules justifications non seulement de la littérature mais de la Parole.

Francis Ponge, Pour un Malherbe, 1965









Francis Ponge, 1954

Francis Ponge, 1954

L'auteur

Il naît à Montpellier, le 27 mars 1899, dans une  famillle bourgeoise unie d'origine nîmoise, protestante. Enfance heureuse dans ces villes du sud : Montpellier, Nîmes, puis Avignon avant de partir avec sa famille à Caen (1909) où il fera ses études. Après le baccalauréat, il étudie le droit et la philosophie, mais ne conclut aucune de ses études faute de parvenir à passer les oraux,  ce qui ne l'empêchera pourtant pas de devenir professeur à l’Alliance française (1952-1964), longtemps après il est vrai.
Il est proche des surréalistes dont il signe le Second Manifeste, en 1930.
En 1922, il a fait la connaissance de Jean Paulhan, avec lequel il reste lié. En 1926, il publie une plaquette de Douze petits écrits à la NRF. Il devient employé aux Messageries Hachette (où travaille aussi Jean Tardieu, autre poète) et se marie (en 1931, avec Odette Chabanel, rencontrée pendant des vacances au Chambon-sur-Lignon). Il sera licencié en 1936, en raison de ses activités de militant syndical et communiste, il quitte Paris en 1940 pour rejoindre la résistance. Après la guerre, de retour à Paris, Il noue de nombreuses amitiés dans le monde artistique : de Braque (qui illustrera quelques-uns de ses poèmes) et Picasso à Giacometti et Fautrier, en passant par Kermadec et Dubuffet. Il consacrera, d'ailleurs, de nombreux textes à la peinture.
Ponge choisit d'écrire des textes que l'on peut ranger dans la catégorie des poèmes en prose, laquelle a toujours été proche des arts graphiques, particulièrement de la peinture. Pour ces poèmes, il inventera deux mots, "proême" et "objeu", dont le premier servira de titre à un recueil publié en 1948, Proêmes.
Le terme "proème" est à la fois un mot valise (prose + poème), un mot issu du latin proemium (préface, prélude), qui souligne le double enjeu du travail de Ponge : à la fois le texte achevé (poème) et le texte en cours d'élaboration, toujours préliminaire à ce qui viendra mais en même temps partie même de son achèvement-inachèvement, toute chose étant perpétuellement mouvante.
Quant au terme "objeu", il est ainsi défini dans la recension faite par Bénédicte Gorrillot d'un essai critique sur le poète : "L’objeu (théorisé par Ponge dans "Le Soleil placé en abîme") désigne un texte "prismatique" qui "enchevêtre et superpose" des "positions subjectives" diverses sur le même objet et présente ce dernier dans le jeu de cet entrelacement critique. La logique de l’objeu est celle d’une expansion plurielle des matériaux, échappant à la contrainte cartésienne (d’une progression linéaire et unitaire), et procédant "par superpositions", "avancées",  "zigzags".
Toute la vie de Ponge est une quête continuelle de l'expression dont le titre d'un recueil, La Rage de l'expression, publié en 1952, rend compte. La reconnaissance viendra dans les années 1960 et il sera le poète élu du groupe de la revue Tel Quel autour de Philippe Sollers. Comme tous les grands innovateurs, il lui a fallu créer son lectorat, ce qui prend toujours un certain temps.

  "L'ouvrage qui l'aura fait connaître, Le Parti pris des choses, en 1942, ne donne que la première version de sa pratique, celle des petits poèmes en prose achevés, clos sur eux-mêmes. L'autre version est celle des brouillons acharnés, la dynamique de l'inachevable, celle de La Rage de l'expression (1952). Ponge aura sans doute été celui des "grands" poètes de sa génération (Artaud, Breton, Michaux...) à qui incombait la tâche difficile de conduire le plus radicalement la poésie dans ses derniers retranchements." dit Jean-Marie Gleize

Il meurt en 1988.



Le recueil

Il est publié en 1942, dans la collection Métamorphoses (1300 ex.) mais depuis fort longtemps Ponge travaillait ces textes dont témoigne sa correspondance avec Jean Paulhan, alors directeur de la NRF et qui proposait en 1932 de publier trois textes dans la revue. Certains remontent même aux années vingt.
Le recueil naît à la fois de l'expérience douloureuse de la perte (celle du père qui meurt en 1923) qui l'incite à se réfugier dans le monde des choses à observer, du solide, pour échapper au désespoir, et des contraintes matérielles d'une vie de salarié. Le poète raconte, bien plus tard, que ne disposant que de très peu de temps pour écrire, il décide d'écrire des textes brefs, en s'attachant, chaque soir à un objet particulier.
Lorsque Ponge songe à publier ces textes en recueil, le titre qu'il choisit est celui de Sapates. C'est un mot rare qui désigne "un présent considérable donné sous la forme d'un autre qui l'est beaucoup moins." (Littré) ce qui jette un éclairage intéressant sur le recueil en nous invitant à ne pas nous laisser leurrer par l'apparence modeste des trente et un textes qu'il renferme. Le premier poème s'intitule "Pluie" et le dernier "galet", comme si s'offrait une trajectoire conduisant du plus fuyant, du moins saisissable au plus compact.
Le titre choisi est, quant à lui, surdéterminé, comme il convient en poésie :  il peut désigner à la fois l'attitude du poète qui prend le parti des choses tout autant que le "parti pris" de ces dernières, leur refus obstiné de se laisser appréhender. C'est dire aussi que les "choses" sont plus complexes qu'elles ne le paraissent et que leur catégorie inclut aussi bien "La fin de l'automne" que "la jeune mère", "Le pain" ou "La cigarette".
Ainsi s'en explique-t-il, quelques années plus tard.



Peut-être était-il naturel qu’en de telles dispositions (dégoût des idées, goût des définitions) je me consacre au recensement et à la définition d’abord des objets du monde extérieur, et parmi eux de ceux qui constituent l’univers familier des hommes de notre société, à notre époque. Et pourquoi, m’objectera-t-on, recommencer ce qui a été fait à plusieurs reprises, et bien établi dans les dictionnaires et encyclopédies ? — Mais, répondrai-je, pourquoi et comment se fait-il qu’il existe plusieurs dictionnaires et encyclopédies en la même langue dans le même temps, et que leurs définitions des mêmes objets ne soient pas identiques ? Surtout, comment se fait-il qu’il semble s’y agir plutôt de la définition des mots que de la définition des choses ? D’où vient que je puisse avoir cette impression, à vrai dire assez saugrenue? D’où vient cette différence, cette marge inconcevable entre la définition et la description de la chose que ce mot désigne ? D’où vient que les définitions des dictionnaires nous paraissent si lamentablement dénuées de concret, et les descriptions (des romans ou des poèmes, par exemple) si incomplètes (ou trop particulières et détaillées au contraire), si arbitraires, si hasardeuses? Ne pourrait-on imaginer une sorte d’écrits (nouveaux) qui, se situant à peu près entre les deux genres (définition et description), emprunteraient au premier son infaillibilité, son indubitabilité, sa brièveté, aussi, au second son respect de l’aspect sensoriel des choses...

Francis Ponge, Le Grand Recueil, Méthodes, éd. Gallimard, 1961













première de couverture

Première de couverture, éditions Gaillimard, coll. Poésie, 2004


Un peu plus loin dans le même texte, il ajoute, à propos de Proêmes :



Le Grau-du-Roi, 26 février 1948   
    PROEME.  — Le jour où l’on voudra bien admettre comme sincère et vraie la déclaration que je fais à tout bout de champ que je ne me veux pas poète, que j’utilise le magma poétique mais pour m’en débarrasser, que je tends plutôt à la conviction qu’aux charmes, qu’il s’agit pour moi d’aboutir à des formules claires et impersonnelles,
    on me fera plaisir,
    on s’épargnera bien des discussions oiseuses à mon sujet, etc.
    Je tends à des définitions-descriptions rendant compte du contenu actuel des notions, — pour moi et pour le Français de mon époque (à la fois à la page dans le livre de la Culture, et honnête, authentique dans sa lecture en lui-même)
    Il faut que mon livre remplace : 1˚ le dictionnaire encyclopédique, 2˚ le dictionnaire étymologique, 3˚ le dictionnaire analogique (il n’existe pas), 4˚ le dictionnaire de rimes (de rimes intérieures, aussi bien ), 5˚ le dictionnaire des synonymes, etc. , 6˚ toute poésie lyrique à partir de la Nature, des objets, etc.
    Du fait seul de vouloir rendre compte du contenu entier de leurs notions, je me fais tirer, par les objets, hors du vieil humanisme, hors de l’homme actuel et en avant de lui. J’ajoute à l’homme les nouvelles qualités que je nomme.
    Voilà Le Parti Pris des Choses.
    Le Compte Tenu des Mots fait le reste... Mais la poésie ne m’intéresse pas comme telle, dans la mesure où l’on nomme actuellement poésie le magma analogique brut. Les analogies, c’est intéressant, mais moins que les différences. Il faut, à travers les analogies, saisir la qualité différentielle. Quand je dis que l’intérieur d’une noix ressemble à une praline, c’est intéressant. Mais ce qui est plus intéressant encore, c’est leur différence. Faire éprouver les analogies, c’est quelque chose. Nommer la qualité différentielle de la noix, voilà le but, le progrès.

Francis Ponge, Le Grand Recueil, Méthodes, éd. Gallimard, 1961






Les Oeuvres essentielles


Le Parti pris des choses, 1942
Proèmes, 1948
La Rage de l'expression, 1952 - Le poète y suit le processus scriptural qui aboutira ou non au poème, autour de la guèpe, du mimosa, du bois de pins. -
Le Grand Recueil (trois volumes: I. Lyres; II. Méthodes ; III. Pièces), 1961
Pour un Malherbe, 1965
L'Atelier contemporain, 1977 (réunit ses textes consacrés aux peintres)






A lire sur ce site
: "Notes pour un coquillage" (extrait du Parti pris des choses) et un extrait de "La fabrique du bois de pins"



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