Mort de quelqu'un, Jules Romains, 1911

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A propos de Jules Romains, ce site contient aussi
: 1. Une biographie de l'auteur - 2. Une présentation de Knock (1923)




Le récit, écrit entre 1908 et 1910, est publié chez Eugène Figuière éditeur, en 1911. Il est dédié à Georges Chennevière, ami de lycée, poète,  et surtout compagnon dans la quête de ce qu'ils ont choisi de nommer unanimisme, à la fois vision du monde et techniques littéraires propres à l'exprimer.

L'unanimisme, travaux pratiques

Dans sa préface aux Hommes de bonne volonté (1932), Jules Romains déclare qu'il a, en fait, travaillé toute sa vie pour aboutir à ce  roman, dont la particularité consiste à être un seul ensemble romanesque mais composé de volumes étant à la fois "chapitres" de la totalité et romans indépendants.  La question qu'il cherchait à résoudre : "Un de mes soucis les plus anciens et les plus constants a été justement de chercher un mode de composition qui nous permît d'échapper à nos habitudes de vision «centrée sur l'individu»" et il ajoute "Dès 1911, je publiais Mort de quelqu'un qui, pour ne parler que de la technique, présentait, je crois, une première solution du problème et ouvrait la porte à d'autres." (Laffont, Bouquins, tome 1, 1988, p. 6). Ainsi faisait-il, en 1932, de ce récit une première exploration des moyens permettant de rendre sensible "l'unanimisme", laissant de côté celui qui l'avait précédé, Le Bourg régénéré (1908).
Il y a, en effet, dans ce roman assez bref, sept chapitres, comme la démonstration du bien-fondé de l'unanimisme. Jules Romains renoue d'une certaine manière avec une idée peu nouvelle, n'a-t-elle pas été exprimée par John Donne, poète et homme d'église anglais (1572- 1631) qui écrivait "Nul homme n'est une île, complet par lui-même", début d'une phrase tirée de la 17e méditation de Devotions Upon Emergent Occasions, ("No man is an island, entire of itself ; every man is a piece of the continent, a part of the main..."), 1624. Mais en l'inscrivant dans le contexte contemporain de l'extension des villes, de leurs transformations, via la technique, en particulier, il interprète cette liaison entre les hommes, non dans le sens d'une identité entre je et autrui, mais dans celui d'une solidarité invisible et inévitable qui fait de chaque individu une pièce dans la mosaïque qu'est la société.





Paris

Le métro de Ménilmontant, quartier où habite Jacques Godard, deux pièces au quatrième étage d'un immeuble. La station a été ouverte en 1903.


La démonstration va chercher le cas de figure le plus probant : un homme âgé (il est à la retraite depuis cinq ans), veuf, peu sociable, meurt une nuit, seul dans son petit appartement. Cette mort d'un inconnu, sans importance sociale, n'est pourtant pas celle "d'un chien" comme le dit une voisine apitoyée par une mort si solitaire, c'est bien celle d'un homme, et elle va déclencher des ondes se propageant, qui vont affecter d'autres hommes et les constituer en groupes dans une communion d'émotions, de sentiments, de pensées, qui vont les transformer. Le personnage qui, dans le premier chapitre du roman, en découvrant Paris, son unité, sa diversité et son étendue, du haut du Panthéon, se disait que "Ça ne ferait pas un grand changement si je mourrais", n'avait déjà pas conscience d'exister pour autrui, ne serait-ce que dans les petits cercles de ses connaissances, y compris dans le village de son enfance (ce qui était pourtant une réalité aussi ténue fût-elle, "Ainsi Godard, au dehors de lui-même, s'étirait comme une algue  déchirée.", chap. 1) et donc encore moins que sa mort serait l'occasion de modifications, temporaires ou non, chez tant d'inconnus.
Ainsi le roman démontre-t-il que l'homme le plus solitaire, le plus inconnu, est toujours solidaire, dévoilant, par sa mort, la réalité d'une société qui est un ensemble dont tous les hommes constituent les éléments d'une totalité qui les dépasse, les englobe, en leur conférant leur sens. Et sans doute n'est-ce pas sans ironie et sans une discussion implicite avec l'oeuvre de Zola, que le personnage s'appelle Jacques et a été mécanicien de locomotive, comme le Jacques Lantier de La Bête humaine. Mais à l'encontre du personnage de Zola, il n'a rien d'exceptionnel, ni sa vie privée, ni son métier n'ont eu de relief particulier, ce n'est pas un "héros" de roman, mais un exemple — un exemplaire— d'individu, de n'importe quel individu, dans la société du début du XXe siècle. Le lecteur est ainsi invité à suivre les altérations produites dans l'immeuble même où habitait Jacques Godard, puis les répercussions dans le village où habitent encore ses vieux parents, les remous que le voyage du vieil homme vers Paris provoque à son entour, aussi bien que ceux que va faire surgir le passage du convoi funéraire jusqu'au cimetière et au-delà, dans la prise de conscience tardive (un an plus tard) d'un jeune-homme qui ne connaissait même pas le mort.
Dit de la sorte, le roman a tout d'une démonstration aride, mais ce n'est pas du tout cela.








Monet

Claude Monet (1840-1927), Extérieur de la gare Saint-Lazare, arrivée d'un train, 1877

"Au retour, Godard apercevait la ville, là-bas, la fixait, la mesurait un instant, comme un tas de neige boueuse que la machine allait chasser. Il traversait les remparts sans ralentir. Puis il n'avait plus qu'à fermer la vapeur et qu'à serrer les freins, pour glisser, roues grinçantes, sous des ponts fumeux, sur des aiguilles qui claquaient, jusqu'au butoir du hall." (chap. 1)

La puissance évocatoire

La force du roman tient à ses qualités poétiques.
Hormis Jacques Godard aucun des autres personnages convoqués dans le récit n'a de nom propre, ils sont désignés soit par leur travail (le concierge, le boucher, la mercière), soit par leur sexe (une femme, un homme ), soit par leur âge (une petite fille, un jeune homme, le vieillard), soit par leurs liens de famille (les enfants, le père, la mère dans le tableau d'une famille, le soir, dans son appartement, chap. 2), et cet anonymat renforce leur réalité, leur donnant pouvoir de devenir pour chaque lecteur un proche, son voisin ou sa voisine.

En mêlant les descriptions rapides de lieux entrevus, ou longuement contemplés, ou retrouvés comme en un souvenir, aux bouts de dialogues comme pris sur le vif, ce que renforcent les lieux communs et les clichés dont ils sont constitués ; en alternant les sentiments vagues et contradictoires, les bribes de pensées, qui traversent les personnages (ce que Nathalie Sarraute systématisera, à la fin des années 1940 dans ses récits en les nommant "sous conversation"), leurs rêves ou cauchemars éventuellement, et la notation de leurs gestes, de leurs physionomies, d'un détail de leur vêtement ; en racontant parallèlement ce qu'il advient au père de Jacques en route vers Paris, et ce qui se passe dans l'immeuble de ce dernier, le narrateur entraîne le lecteur dans un univers profondément bouleversant où chacun des personnages évoqués acquiert une puissante intensité quelle que soit la longueur du rôle qu'il joue dans ces événements. Ainsi, le petit garçon qui, faute de facteur, doit porter la dépêche annonçant la mort de leur fils aux vieux parents, a-t-il tout autant de consistance malgré son unique apparition que le père de Jacques, ou que le cadavre de ce dernier, qui d'une certaine manière poursuit post-mortem une sorte de vie, mémorielle dans l'esprit d'autrui, mais aussi physique par son corps étendu chez lui, ce "paquet de ténèbres" (chap. 2) dans l'attente de l'enterrement.

Ce glissement continuel des choses aux personnes, des personnes aux personnes, des personnes aux choses produit bien l'effet d'un continuum où tout se tient, même si la conscience que chacun en a reste limitée et, parfois, ignorée du personnage mais profondément sensible au lecteur. Tout est vivant, jusqu'au silence du bureau de poste du village "[...] pas pareil à n'importe quel silence. Il existait à part, il se détachait des murs, comme une pulpe se détache d'une écorce trop rigide. Il était léger, et toujours prêt à éclore. De petites vibrations y devaient pulluler, trop subtiles pour être entendues, mais qui parfois s'accentuaient jusqu'à se trahir." (chap. 3).
Les comparaisons, nombreuses,  sont à la fois les instruments d'une expansion de l'émotion, mais aussi d'un humour qui, quoique discret, permet une certaine mise à distance, donc l'introduction d'une légèreté, dans l'évocation d'un événement  lourd de souffrances et d'inquiétudes.


Une méditation sur la vieillesse et la mort

Si les sept chapitres de ce roman sont particulièrement évocateurs de la vie quotidienne d'une époque (dans une campagne reculée en Auvergne, tout autant que dans un quartier populaire de Paris), ils offrent aussi au lecteur l'occasion de méditer sur la mort, autrement dit sur la vie, naturellement, c'est-à-dire sur la condition humaine. La mort est le sujet comme le dit le titre, et un sujet qui concerne tous les hommes, "quelqu'un" et non pas comme, par exemple, dans le roman de Tolstoï, Mort d'Ivan Illitch (1886) une mort particulière, en explorant les méandres de la pensée du personnage face à l'imminence de sa mort, ou plus tard dans le roman de Simenon, L'Enterrement de Monsieur Bouvet (1951) qui part des mêmes prémisses, la mort inopinée d'un vieil homme, mais pour se lancer dans une enquête visant à déterminer qui était réellement cet homme, individu sans commune mesure avec un autre individu.
Jules Romains, lui,  semble se livrer à une amplification du dernier quatrain d'un poème de Victor Hugo, "Soleils couchants, VI" (Les Feuilles d'automne, 1831) :

Mais moi, sous chaque jour courbant plus bas ma tête,
Je passe  et, refroidi sous ce soleil joyeux,
Je m'en irai bientôt, au milieu de la fête,
Sans que rien manque au monde, immense et radieux !

Comme le poète l'imagine, Jacques Godard aussi a quitté le monde des vivants "par un jour de soleil" (chap. 7) et rien ne manque au monde (hommes et choses) qui poursuivent leur existence, après la petite commotion qui les a transformés pour quelques heures en humanité consciente de ses limites. Le va-et-vient des pensées oscillant entre inquiétude, regrets, et aspirations, moments de joie provoqués par un soudain changement d'atmosphère "Le ciel s'éclaircit. Une fumée qui se levait derrière des toits de maison parut soudain l'essor d'un être heureux." (chap. 6) expriment cette ambivalence de la conscience prise entre empathie et pulsion de vie, comme le jeune couple qui se défend en faisant l'amour de l'inquiétante épée de Damoclès qu'est la mort, actualisée et matérialisée dans le cadavre de Jacques Godard,  "L'homme songeait à la joie d'être jeune ; peu à peu, l'image de Godard s'éleva en lui. Il serra les dents en haine de la vieillesse et de la mort, et, retrouvant soudain une chair jeune près de la sienne, il la reprit." (chap. 5).
Ni position stoïcienne, ni épicurienne, dans cette évocation de la finitude, juste un tissage des activités de la vie quotidienne, de celles que provoque l'annonce de cette mort (les démarches du concierge, la concertation des locataires, l'achat d'une couronne qui transforme l'inconnu en une sorte de parent proche, etc.) et de l'inexorable mort, celle de Jacques due à une pleurésie, celle qui est l'inévitable aboutissement de la vieillesse, celle dont prend conscience le jeune homme du dernier chapitre, à la fois source de terreur et nécessité lui découvrant en même temps sa force, sa jeunesse, sa fragilité et sa précarité, mais aussi sa participation à une totalité qui le déborde : " 'Je suis sur ce talus ; je marche sur l'herbe, je la sens sous mon pied ; je sens que je pense tout cela dans ma tête. Eh bien, si quelqu'un me disait qu'en ce moment mon âme est là-bas, dans ce creux que fait le boulevard, entre le chaussée et les murs des maisons, je ne trouverais ça ni fou ni même surprenant. / On me dirait qu'elle change de place, qu'elle file très loin, qu'elle erre de droite à gauche, en ce moment, à la minute où nous sommes, je le croirais sans peine.' / Et il embrassa l'étendue d'un coup d'oeil, comme s'il allait voir son âme y courir des bordées."
Mort de quelqu'un est un roman d'une très grande douceur, la saveur de la vie y est tendrement distillée, sa banalité et toutes les merveilles dont elle est composée, jusques et y compris le comment mourir  de ces hommes sans importance, un vieux mécanicien, une vieille paysanne, un vieil homme, sans importance et pourtant essentiels et inoubliables. La littérature est aussi ce dépôt de mémoire pour ceux qui, sans elle, passeraient comme une fumée. Chaque lecteur de Mort de quelqu'un réveille la mémoire de ces morts oubliés.




A découvrir
: Le Paris du roman, dans d'étonnantes photographies en couleur de l'époque.
A lire : l'importance de ce petit récit pour la littérature suédoise, présentée par Eva-Karin Josefson.



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