Lettres à Madame de la Fontaine (août et septembre 1663)

coquillage



A propos de La Fontaine, ce site contient
: 1. Biographie du poète - 2. Une présentation du recueil des Fables.




lettre



manuscrit autographe du début de la lettre du 12 septembre 1663



Contexte

Fouquet, protecteur de La Fontaine, a été arrêté le 5 septembre 1661. Sa cour se disperse et La Fontaine retourne à Château-Thierry où il  tombe malade. Ses proches sont compromis, son ami Maucroix aussi bien que l'oncle de son épouse Marie, Jannart, qui l'avait introduit auprès de Fouquet. Colbert exile Jannart à Limoges, et La Fontaine décide de l'accompagner. Prudence ? volonté de laisser passer l'orage ou fidélité à l'oncle autant qu'à Fouquet ? Beaucoup penchent pour la seconde hypothèse. N'a-t-il pas écrit, en 1662, une Elégie aux nymphes de Vaux, souvenirs de temps plus heureux?
On ne sait si l'ordre d'exil concernait aussi le poète ou seulement l'oncle, voici ce qu'il en dit : "La fantaisie de voyager m'était entrée quelque temps auparavant dans l'esprit, comme si j'eusse eu des pressentiments de l'ordre du roi." Ce qui peut aussi bien vouloir dire que l'ordre le concernait directement, ou qu'il n'était pas question, pour lui, de ne pas accompagner un homme qui lui était cher. L'exil ne dura guère puisqu'en 1664, il est de retour à Paris.
Il se met donc en route avec l'oncle, en août 1663.
Les six lettres qui nous restent de l'exil en Limousin composent un ensemble que les éditeurs ont nommé  : "Relation d'un voyage de Paris en Limousin".
La première lettre est datée de Clamart le 25 août 1663 et la sixième, et dernière, de Limoges le 19 septembre 1663. Certains érudits pensent qu'il y avait peut-être une septième lettre contenant la description de Limoges sur la foi d'une phrase de la sixième "Il ne me reste à vous apprendre que ce qui concerne le lieu de notre retraite : cela mérite une lettre entière." Mais si cette dernière lettre a existé, elle n'a, en tous cas, jamais été retrouvée.
Elles sont toutes adressées à Mme de La Fontaine qui se trouve à Château-Thierry. Marie Héricart a épousé La Fontaine en 1647, elle n'a pas encore 15 ans. Après quelques années et sur le modèle de Paris, elle tient salon à Château-Thierry, que fréquentait à l'occasion son cousin Racine. Le couple a un fils, né en 1653. Le ménage n'est plus guère uni, il semble bien que les multiples infidélités de la Fontaine y soient pour quelque chose, mais les époux conservent des relations sans doute amicales.

La lettre, jeu littéraire


Marie Héricart

Portrait de Marie Héricart, épouse de La Fontaine, attribué à Mignart (1612-1693). Il l'a été ensuite à Gabriel Revel (1642-1712) avant de revenir à Mignart. (Musée de Montserrat)


La lettre, au XVIIe siècle, est un des éléments de la sociabilité. Elle n'est pas destinée à un destinataire unique. Elle circule, lue à voix haute dans le salon et pour le cercle du destinataire, elle est aussi prévue pour circuler de relations en relations, on en fait des copies que l'on partage avec ses proches. Plus l'épistolier est brillant, plus le destinataire en voit son prestige rehaussé. Les lettres destinées à Marie obéissent à cet impératif.
Elles racontent les étapes du voyage, les incidents amusants, décrivent les villes traversées, les lieux visités : l'avant-dernière, par exemple, s'étend longuement sur la visite de Richelieu, la ville que fit ériger le Cardinal sur des plans de Jacques Lemercier (qui a aussi été l'architecte du palais-cardinal, aujourd'hui Palais Royal à Paris) et recense une partie des trésors artistiques rassemblés dans son château (dont il ne reste aujourd'hui que des vestiges) par le Cardinal. En particulier, certaine table composée d'une marqueterie de pierres rares sur laquelle il rime de plaisante manière car après en avoir évoqué la beauté, il s'attarde sur son prix
Je me suis informé du prix de cette table :
Voulez-vous le savoir ? Mettez cent mille écus,
Doublez-le, ajoutez cent aux autres par-dessus :
Le produit en sera la valeur véritable.
300.000 écus ! la tête a dû en tourner aux lecteurs de la missive.
Le ton est léger, humoristique, et prouve, entre autres choses, que la relation entre La Fontaine et Marie était alors d'amitié complice.
La Fontaine insère très volontiers et très souvent des vers, quelquefois citations, le plus souvent en manière d'illustration de son propos, ainsi rime-t-il sur la Loire, sur la table de pierreries qu'il voit au château de Richelieu, comme nous venons de le voir, sur le peu d'agrément que lui promet Limoges (bien qu'il ait atténué ce jugement, par anticipation : "je vous donne les gens de Limoges pour aussi fins et aussi polis que peuple de France: les hommes ont de l'esprit en ce pays-là, et les femmes de la blancheur;" mais il faut bien que le poète se conforme à son "image", un rien badin, un rien précieux):

Ce n'est pas un plaisant séjour :
J'y trouve aux mystères d'amour
Peu de savants, force profanes ;
Peu de Phillis, beaucoup de Jeannes ;
Peu de muscat de Saint-Mesmin,
Force boisson peu salutaire ;
Beaucoup d'ail et peu de jasmin :
Jugez si c'est là mon affaire.

Il y dessine le portrait d'un homme primesautier, que tout amuse, y compris la platitude de la Beauce sur laquelle il rime un conte plaisant, construit sur l'homophonie Beauce / bosse ; qui semble  se faire loi de rappeler, dans chaque lettre, son goût pour les jolies femmes, au point que l'on s'interroge sur la sincérité de cette quête des "belles personnes"; un homme sensible aussi, que la beauté du lieu, à Amboise, oblige à se remémorer l'arrestation et l'emprisonnement de Fouquet (du 4 au 25 décembre 1661) et qui note :  "De tout cela, le pauvre M. Fouquet ne put jamais, pendant son séjour, jouir un petit moment.", que les vers aident à extérioriser ce sentiment de compassion :  "Cette plainte a pour moi des charmes", mais, qui, dans le même temps n'en dira  pas plus  sur le sujet. Les lettres sont destinées à amuser Marie, non à l'attrister. Sans compter qu'il n'était guère prudent de s'étendre sur des sentiments qui indisposeraient aussi bien le puissant Colbert que le roi lui-même.
C'est un plaisant ouvrage qui ne fut pas édité du vivant de son auteur.
Les quatre premières lettres sont éditées en 1729, insérées dans les oeuvres complètes. Les deux dernières ne paraîtront qu'en 1820. Mais on continue à le lire avec plaisir.



A écouter : un extrait des lettres, la description de Bellac.
A lire : le texte complet sur Gallica (sans le poème conclusif) ou sur archive.org, avec un appareil critique fort riche (avec le poème conclusif), sans mention d'auteur ni de date. C'est un tapuscrit qui fait penser à une thèse universitaire.


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