Nouvelles orientales, Marguerite Yourcenar, 1938

coquillage



première de couverture

Première de couverture du recueil dans la collection l'Imaginaire, Gallimard

Titre et publication

     Ce recueil de Marguerite Yourcenar est publié par Gallimard, en 1938, dans la collection "Connaissance de la nouvelle" que dirigeait Paul Morand.
Un certain nombre de ces nouvelles avaient connu une première publication en revue (pratique habituelle alors, s'agissant de nouvelles). Dans le "Post-scriptum" ajouté à l'édition de 1978, Yourcenar en fournit le détail.
Il sera publié de nouveau en 1963, toujours chez Gallimard, dans la collection blanche, puis en 1978, dans la collection l'Imaginaire : certaines des nouvelles ont été remaniées (pour des raisons de style, dit l'auteur, toujours dans le "Post-scriptum", et elle précisera à Mathieu Galey : "parce que je trouvais le style de la première version trop orné" (p. 240).
     Le titre : il est ambivalent, selon que le premier terme est pris comme substantif ou comme adjectif. Substantif, il renvoie à un genre, codifié, celui du récit bref dont la chute fait le prix. "Orientales" devient le qualificatif qui leur assigne une origine ? Une couleur ? Une thématique ? ou les trois à la fois. Le titre en devient dénotatif.
Adjectif, il caractériserait le terme "Orientales" et, par là, renverrait à l'histoire littéraire, puisque des Orientales, il y eût déjà sous la signature de Hugo qui publie ce recueil de vers en 1829.  Publier de "nouvelles" Orientales serait alors à la fois oeuvre de poète et réflexion politique, comme "l'ombre portée" d'un temps de fortes inquiétudes face aux menaces de guerre qui se font de plus en plus nettes dans ces dernières années de la décennie 1930.
     Le recueil compte dix nouvelles :
      La plupart d'entre elles avaient d'abord été publiées en revue avant d'être rassemblées dans le recueil, pratique éditoriale commune. Les dix nouvelles de 1938 n'étaient pas exactement celles de 1978, puisque l'une d'entre elle, "Les emmurés du Kremlin", a disparu, remplacée par "La fin de Marko Kralievitch".
L'odre des textes est tout aussi important que le nombre. Si l'auteur a hésité sur le texte liminaire, d'abord "Kali décapitée" avant d'être "Wang Fô...", elle a toujours élu "Cornelius Berg..." pour clore son recueil.






Andreas Embericos

Andreas Embirikos





Le recueil est dédié à André L. Embiricos.

Comme Yourcenar dédie peu ses livres (c'est un euphémisme), ce dédicataire a une certaine importance.
Elle a fait sa connaissance grâce à André Fraigneau, directeur littéraire chez Grasset qui l'édite alors (le premier contrat avec Gallimard date de 1937). Ils ont le même âge (Embiricos est né en 1901 et mourra en 1975). Fils d'un riche armateur grec, Andreas Embirikos a longuement fréquenté les surréalistes à la fin des années 1920, s'est formé à la psychanalyse (toute jeune science alors) avec André Laforgue et exercera en Grèce de 1934 à 1951. Il est  le premier psychanalyste grec, il est aussi le fondateur, en 1934, du groupe surréaliste d'Athènes, avec Odysseas Elytis. Sans négliger que ce grand bourgeois était aussi un homme de gauche, dont un jeune poète grec, interrogé par Josyane Savigneau, affirmait, en 1989, qu'il avait été "une sorte d'éminence grise des lettres grecques." Poète (on peut lire de lui deux recueils publiés chez Actes-Sud,  Haut-fourneau — 63 poèmes en prose écrits entre 1924 et 1931 et Argo ou vol d'aérostat), freudien de la première heure, il était sans doute un compagnon de rêve pour  le jeune écrivain qu'est Yourcenar dans ces années-là.
C'est avec lui qu'en 1935, elle fait une longue croisière en Méditérannée et d'autres promenades plus courtes sur mer et dans la campagne grecque. C'est lui qui lui présente Constantin Dimaras  avec lequel elle traduira les poèmes de Cavafy. Dimitri Analis pense, lui, que c'est à Embiricos, que Yourcenar serait redevable de la sensualité de son écriture : l'attention portée aux choses, à la terre, au ciel, qui lui paraît absente de ses recueils antérieurs au séjour en Grèce.  Il est de fait que la Grèce est au centre des Nouvelles orientales, littéralement.
Il est une des rares personnes de sa vie adulte présentes dans son autobiographie : "Tout un hiver, une poupée de dix sous, un bébé articulé en celluloïd m'apprit la maternité. Hasard ou présage, je l'appelai André, nom qu'allaient porter deux hommes qui me furent chers, sans que mes émotions à leur égard eussent rien de maternel." (Quoi ? L'éternité)




Ce que dit l'auteur :

Dans Les Yeux ouverts, entretiens avec Mathieu Galey, 1980 (pp. 114-115), elle dit :  "Les Nouvelles orientales sont un mélange de récits extrême-orientaux ("Comme Wang-Cho [Wang-Fô] fut sauvé", "Le dernier amour du prince Genghi" ) ou hindous ("Kâli décapitée" ) — et c'est même le plus mauvais du recueil — mais aussi d'un certain nombre de nouvelles qui se passent en Grèce et dans les Balkans. L'Asie proprement dite et le proche-Orient s'y rejoignent donc.
    Le titre est un peu ambigu : j'avais sans doute pensé aux Nouvelles Occidentales de Gobineau* ; mais après tout la Grèce et les Balkans, c'est déjà l'Orient, du moins pour le XVIIIe ou le XIXe siècle. Pour Delacroix, pour Byron, en effet, les Balkans se ressentent d'avoir été longtemps terre d'Islam.
    Le livre a été écrit durant les années où je me rendais beaucoup en Grèce, souvent par la route des Balkans; de mes étapes là-bas proviennent ces contes balkaniques. Quant à Wang-Cho (sic !) et au Prince Genghi, ils prouvent ma grande passion pour les littératures chinoise et japonaise. Wang-Cho sort d'un conte taoïste ; je ne l'ai pas inventé. Evidemment, on retouche toujours un peu : "Le dernier amour du prince Genghi", c'est un effort pour évoquer ce que peut être cette page laissée blanche dans le roman de Murasaki, cette page dont le titre est tout simplement « Disparition dans les nuages ». C'est la mort de Genghi. Nous avons appris qu'il s'est retiré dans un monastère, ensuite, sauf ce titre, nous ne savons plus rien. Alors j'ai tâché d'imaginer ce qui se passait."

Elle ajoute à propos du roman de Murasaki :
"C'est un des plus riches que je connaisse, par la complexité des personnages féminins, et l'extraordinaire subtilité du personnage du prince Genghi, dans ses rapports avec ses différentes femmes, dans son sens de la variété de ces personnes, de la variété de ses sentiments pour elles, et de nouveau nous tombons tantôt dans l'amour-compassion, tantôt dans l'amour-sympathie, tantôt dans l'amour-jeu, de très grand style, d'une civilisation qui y surajoute tous les arts autres que ceux du lit, la poésie, la peinture, la calligraphie, les mélanges de parfums, et aussi le contact avec l'invisible. » (p. 116)

Elle estime que rien n'est comparable dans la littérature occidentale parce que  :
"C'est d'une subtilité incroyable, non seulement dans la psychologie des rapports entre hommes et femmes, mais dans le sens très profond du flottement des choses, du passage du temps, du fait que les incidents de ces amours sont à la fois tragiques, délicieux et fugitifs. Le commencement est admirable. L'empereur — qui a perdu sa maîtresse, torturée mentalement par des intrigues de palais et par ses rivales, d'autant qu'elle n'appartenait pas à l'un des clans tout-puissants à la cour — l'empereur, donc, envoie une dame d'honneur s'enquérir de ce qu'est devenue la vieille mère de cette femme, et le tout petit enfant qu'il a eu d'elle. La dame d'honneur revient et lui décrit une maison plus ou moins abandonnée, la pluie qui tombe à l'intérieur de la maison, le jardin désert, la vieille mère en larmes qui ne peut rien expliquer, et l'enfant, lui, au contraire, gai, plein de vie et très beau. Ce sentiment du passage des générations, de leur solitude et en même temps de leurs liens à travers la vie et la mort, c'est magnifique.
    Quand on me demande quelle est la romancière que j'admire le plus, c'est le nom de Murasaki Shikibu qui me vient aussitôt à l'esprit, avec un respect et une révérence extraordinaires. C'est vraiment le grand écrivain, la très grande romancière japonaise du XIe siècle, c'est-à-dire d'une époque où la civilisation était à son comble au Japon. En somme, c'est le Marcel Proust du Moyen Age nippon : c'est une femme qui a le génie, le sens des variations sociales, de l'amour, du drame humain, de la façon dont les êtres se heurtent à l'impossible. On n'a pas fait mieux, dans aucune littérature. » (pp. 116-117)

Elle appelle les Nouvelles orientales des "récits poétiques en prose" (p. 197) en ajoutant qu'elle y a "mis à la fois plus de jeu et autant de vérité que dans [ses] autres livres" (p. 197) puis qu'ils représentent sa "pensée [...] mais dans une liberté de bal masqué ou de travesti." (p. 198)

A propos de Marko Kralievitch dans  Quoi ? L'éternité :
En 1914, après la déclaration de guerre, son père et elle sont réfugiés à Londres :
"une exposition Mestrovic fit naître en moi la passion des ballades slaves et m'inspira des décennies plus tard deux des Nouvelles orientales. Marko Kralievitch, homme rocher, était l'image virile de la force ; les veuves de Kosovo enlacées et pleurant leurs morts me chuchotaient que le deuil est encore une forme de volupté."
(Ivan Mestrovic est un sculpteur américain d'origine croate, 1883 - 1962, voir aussi dans un article de La Croix)
Des informations sur Marko Kralievitch et des extraits de balades serbes dans le travail de Louis Léger.




*Il n'y a pas trace dans la bibliographie de Gobineau de Nouvelles occidentales, mais de Nouvelles asiatiques:
Recueil de six nouvelles de Joseph Arthur de Gobineau (1816 – 1882), publié en 1876. La première ("La danseuse de Shamakha") a pour cadre le Caucase, les deux suivantes la Perse, la quatrième l'Azerbaïdjan ("La guerre des Turcomans"), la cinquième l'Afghanistan ("Les amants de Kandhar"), tandis que dans la sixième ("La vie de voyage") l'auteur évoque un  voyage en caravane d'Erzeroum à Tabriz en compagnie d'un jeune couple d'Italie du sud qui lui sert à  opposer le caractère méditerranéen, joyeux et impressionnable de ces personnages au caractère impénétrable et mystique des populations asiatiques. La caravane traverse des contrées tour à tour fertiles ou désolées et les aventures se renouvellent en même temps que le paysage. On peut considérer Les Nouvelles asiatiques comme une sorte d'illustration littéraire de Trois années en Asie. Transporté successivement dans des villes turques, perses ou afghanes, au milieu de vallées fertiles ou de plateaux arides et sauvages, le lecteur voit défiler les types les plus divers et les plus pittoresques qu'on puisse imaginer, personnages qui ont en commun un sentiment : la haine de l'Européen. La nouvelle intitulée  "La danseuse de Shamakha" déroule une suite de scènes caucasiennes ; "Les amants de Kandahar" racontent une sombre vengeance afghane, l' "illustre magicien" fait songer aux Mille et une nuits tandis que "La guerre des Turcomans" fait ressortir l'ironie froide et cruelle qui est un des traits caractéristiques du tempérament artistique de Gobineau. Dans "L'histoire de Gamber-Aly", la même veine ironique s'exerce au détriment du caractère iranien. L'intensité de l'évocation du paysage exotique n'est pas un des moindres attraits de cette oeuvre.

Dictionnaire des oeuvres, éd. Laffont- Bompiani.




Les nouvelles :


1. "Comment Wang-Fô fut sauvé" (La Revue de Paris, 1936) : le récit a la forme d'un conte et son dernier mot est "inventer".
Trois personnages essentiels : le peintre Wang-Fô, son disciple Ling, l'Empereur.
Le regard du peintre éveille la beauté au monde (l'éclair, la fourmi) ; le peintre est celui qui sait voir.
Le récit de l'évasion du peintre correspond à une légende attribuée à de nombreux peintres en Chine, elle exprime l'accomplissement artistique, par ex. on raconte que Wu Tao-Tzu, peintre de l'époque des Tang (680-740) "disparut dans la brume d'un paysage qu'il venait de peindre » (François Cheng, Vide et plein. Le langage pictural chinois, 1979,) Même expression de l'accomplissement dans la réputation qu'a Wang-Fô de "pouvoir donner la vie à ses peintures par une dernière touche de couleur qu'il ajoutait à leurs yeux". La phrase, "Le vieil homme avait bu pour se mettre en état de mieux peindre un ivrogne", peut renvoyer à Wang Mo (VIII siècle) qui avait la réputation de s'enivrer pour peindre, comme elle peut être la réécriture de l'anecdote sur le bambou, lieu commun pictural chinois : on ne peut peindre le bambou qu'après être devenu le bambou.
2. "Le sourire de Marko" (Les Nouvelles littéraires, 1936) : Europe orientale : le  Montenegro (Les Balkans)
trois interlocuteurs sur le pont d'un bateau en face de Kotor (autre indication spatiale, Raguse = Dubrovnik) un ingénieur français, un pacha égyptien et un archéologue grec.
C'est l'ingénieur qui raconte l'épopée de Marko Kraliévitch, héros serbe de la lutte contre les Turcs qui est aussi une histoire de vengeance d'une femme humiliée. Les 3 épreuves de Marko 1) la crucifixion, 2) les charbons ardents  3) la beauté : la jeune danseuse, Haisché qui, devant son sourire, le sauve.
Beauté et cruauté ont partie liée comme dans la première nouvelle.
3. "Le lait de la mort" (Les Nouvelles littéraires, mars 1937) : même cadre que la nouvelle précédente : le voyage en paquebot, mais à Raguse (Dubrovnik), l'ingénieur a un nom, Jules Boutrin qui raconte cette fois, à un compagnon anglais, une légende albanaise : celle de l'emmurement de la jeune mère qui demande qu'on laisse apparaître ses seins pour allaiter son enfant. En contre point le réel : la femme qui crève les yeux de son enfant pour mendier.
Contexte : les années 1930 et la montée des périls (tous les journaux rapportent les injures des nations les unes envers les autres)
Le Pont aux trois arches de l'écrivain albanais, Ismail Kadaré, traduit en 1981, se construit aussi sur cette légende.
4. "Le dernier amour du prince Genghi" (août 1937, La Revue de Paris,  sous le titre  "Le Prince Genghi"). Extrême orient, le Japon. Moins le portrait d'un séducteur qu'une interrogation sur la vie, la mort, l'amour, le féminin.




Hasui

Hasui Kawase (1883-1957), Nuit de pleine lune sur l'étang Daisensui,  1920, estampe.


5. "L'homme qui a aimé les néréides" (mai 1937, La Revue de France, sous le titre "L'homme qui aimait les néréides"). La Grèce. Une île non identifiée. C'est Jean Démétriadis, "propriétaire des  grandes savonneries de l'île" qui raconte l'histoire de Panégyotis devenu idiot pour avoir rencontré les néréides "à l'heure tragique de midi". L'histoire se termine par le passage des trois jeunes américaines. Le narrateur les assimile aux néréides "J'essayai vainement... "
6. "Notre-Dame des Hirondelles" (La Revue Hebdomadaire, 1937). Histoire d'une métamorphose : celle des nymphes, poursuivies par la vindicte du moine Thérapion, devenant hirondelles par l'intervention de la Vierge. C'est la seule nouvelle dont Yourcenar assume l'originalité : elle lui a été inspirée par le nom d'une petite chapelle grecque.
Athanase : (Alexandrie, 295-373, St) patriarche et docteur de l'Eglise, évêque d'Alexandrie en 328. Réputé pour son intransigeance, combattit l'hérésie arienne, condamnée au Concile de Nicée en 323.
7. "La veuve Aphrodissia" (d'abord intitulée  "Le chef rouge", rédigée en 1937). Histoire d'amour tragique et brutale : Aphrodissia aime Kostaki (Kostis), bandit des grands chemins. Le récit commence après la mort de Kostis : Aphrodissia vole son cadavre et l'enterre puis vole sa tête et se suicide. (il plane là le souvenir de Stendhal et de Mathilde de la Mole — Le Rouge et le noir — qui, elle, enterre avec dévotion la tête de Julien Sorel pour répéter le geste prêté à Marguerite de Navarre après la décapitation de son amant Coconnas)
8.  "Kâli décapitée" (La Revue Européenne, 1928) ou l'univers de la dualité. D'abord, nouvelle liminaire, son inscription dans la deuxième partie du parcours, change les perspectives du recueil.
9. "La fin  de Marco Kraliévitch" (1978, la Nouvelle Revue Française). Un conte sur la rencontre avec la mort : visage anonyme d'un vieil homme faible et pourtant intouchable. Le caractère épique du héros disparaît.
10. "La tristesse de Cornélius Berg"  (d'abord intitulé "Les Tulipes de Cornelius Berg"). Dès 1937, le texte est défini comme l'épilogue du recueil. Il pourrait sembler que la Hollande nous éloigne de l'orient mais les tulipes viennent de Turquie où le peintre a, par ailleurs séjourné, et que la Hollande a longtemps été le pays dominant dans le commerce avec l'Asie. Sans négliger Baudelaire qui, dans "L'Invitation au voyage", en chantait la couleur orientale.
On peut remarquer que six titres sur dix contiennent un lexique négatif (mort / dernier/ veuve / décapité / fin / tristesse)
A noter qu'entre la nouvelle la plus ancienne ("Kali décapitée", 1928) et la plus récente ("La fin de Marko", 1978), s'inscrit la trajectoire de l'écrivain.



Structuration du recueil

1. Wang Fô = le triomphe de
la peinture


2.  Marko =
victoire sur
 la mort
3. le lait =
femme→ divine
4. Genghi =
amour féminin
(survie)
5. Néréides
(victorieuses)
6. nymphes
(perdantes)
7. Aphrodissia =
amour féminin
(mort)
8. Kâli =
divinité→ femme
9. Marko = victoire de la mort 10. Cornélius = défaite de  la peinture





tulipes

Commentaire

     Le texte liminaire et le texte conclusif ont tous deux pour thème la peinture et donc la relation de l'artiste au monde. Ils ont bien des points communs: la vieillesse du peintre, l'alcool et les tavernes que fréquentent l'un et l'autre, mais se construisent en opposition. L'art de Wang Fô le sauve et sauve tout (il peint la jeune morte et Ling "oublie", il peint la mer et Ling ressucite).
Le peintre disparaît au profit de l'oeuvre.
Mais l'oeuvre ne peut pas sauver le monde, Wang Fô ne voit que la beauté, Cornélius ne voit plus que les défauts. Si dans "Wang Fô..." la beauté est liée à la cruauté, peindre transcende cette opposition dans l'oeuvre. Cornélius ne peut plus les voir que juxtaposées sans les transcender : "Dieu est le peintre de l'univers [...] Quel malheur [...] que Dieu ne se soit pas borné à la peinture de paysages."
Cet encadrement est redoublé par les deux nouvelles consacrées à Marko, la première triomphante où la vie et l'amour surmontent la haine et la mort, la seconde sombre puisque c'est la mort qui triomphe.
Au centre du dispositif, deux nouvelles qui ont pour cadre la Grèce, qui ont en commun le thème des mythes féminins, les néréides, créatures marines, et les nymphes, divinités habitant les arbres, les eaux, les rochers. Elles apparaissent comme le noyau du recueil, le pivot sur lequel il bascule, d'évocations (quatre) qui contiennent tout autant de cruauté que les quatre dernières, mais rédimées par une puissance de vie que les dernières ne possèdent plus, dominées qu'elles sont par la mort, la vieillesse, la perte.
De part et d'autres se répondent deux nouvelles centrées sur le sacrifice féminin : la souffrance de la dame-du-Village-des-fleurs-qui-tombent perdant son amour, et le perdant doublement par la mort  du prince, et par l'oubli de son nom, mais lui survivant, et la souffrance de la veuve Aphrodissia perdant son amant et sa vie. Peut-être peut-on même lire une correspondance entre "Le lait de la mort" (3) où une mortelle se "divinise" par son sacrifice et "Kâli décapitée" (8) où une divinité retombe dans l'humanité. Le pivot du recueil est donc dans le dialogue entre le mythe et la modernité, d'un orient qui fonde l'occident. Faudrait-il dire des nouvelles « orientées » plutôt qu' "orientales" ?
Toutes, en tous cas, interrogent le lecteur sur l'art (rôle essentiel de la peinture qui, comme l'écriture, donne à voir) , ses rapports avec le réel, sur le désir, sur le masculin et le féminin (surtout le féminin et ses amibvalences), sur la vieillesse et la mort.

Edmond Jaloux dans sa recension du recueil pour Les Nouvelles littéraires du 8 octobre 1938 concluait : "Cette forme de narration n'a pas pour but [...] de nous amuser par des événements, comiques, réalistes ou habilement contés, mais de nous faire rêver en ouvrant devant nous les longues perspectives du passé, de la légende de l'avenir, de la philosophie en action ; de nous ramener à une méditation sur la destinée humaine ; de rassembler des analogies éparses pour en extraire un enseignement [...] Son procédé est la transfiguration ; son but, la poésie. »




A consulter
: la présentation du recueil sur le site de Gallimard.



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