Nouvelles orientales, Marguerite Yourcenar, 1938

coquillage


première de couverture

première de couverture du recueil dans la collection l'Imaginaire, Gallimard

Le recueil est publié par Gallimard, en 1938, dans la collection Connaissance de la nouvelle que dirigeait Paul Morand.
Un certain nombre de ces nouvelles avaient connu une première publication en revue (pratique habituelle alors, s'agissant de nouvelles). Dans le "Post-scriptum" ajouté à l'édition de 1978, Yourcenar en fournit le détail.
Il sera publié de nouveau en 1963, toujours chez Gallimard, dans la collection blanche, puis en 1978, dans la collection l'Imaginaire : certaines des nouvelles ont été remaniées (pour des raisons de style, dit l'auteur, toujours dans le "Post-scriptum", et elle précisera à Mathieu Galey : "parce que je trouvais le style de la première version trop orné" (p. 240).
Le recueil compte dix nouvelles :
"Comment Wang-Fô fut sauvé". (1ere publication dans La Revue de Paris, 1936) ; "Le sourire de Marko" (1ere publication dans Les Nouvelles littéraires, 1936) ; "Le lait de la mort" (1ere publication dans  Les Nouvelles littéraires, mars 1937);  "Le dernier amour du prince Genghi" (1ere publication, août 1937 : La Revue de Paris,  sous le titre  "Le Prince Genghi"); "L'homme qui a aimé les néréides" (mai 1937 : La Revue de France, sous le titre "L'homme qui aimait les néréides") "Notre-Dame des Hirondelles" (1ere publication dans la Revue Hebdomadaire, 1937) ; "La veuve Aphrodissia" (d'abord intitulée  "Le chef rouge", rédigée en 1937); "Kâli décapitée" (1ere publication dans La Revue Européenne, 1928); "La fin  de Marco Kraliévitch" (1ere publication, en 1978, dans la Nouvelle Revue Française) ; "La tristesse de Cornélius Berg"  (d'abord intitulé "Les Tulipes de Cornelius Berg" — je n'ai pas trouvé trace de 1ere publication).
L'édition de 1978, outre le "Post-scriptum", ajoute "La fin de Marko Kralievitch". Entre temps, une des nouvelles a été supprimée : "Les emmurés du Kremlin", si bien que le nombre de dix nouvelles fait sens puisqu'elle tient à le conserver.
On notera qu'entre "Kâli..." et "La fin de Marko...", Yourcenar inscrit sa trajectoire d'écrivain (1928-1978).



Andreas Embericos

Andreas Embericos






Le recueil est dédié à André L. Embiricos.

Comme Yourcenar dédie peu ses livres (c'est un euphémisme), ce dédicataire a une certaine importance.
Elle a fait sa connaissance grâce à André Fraigneau, directeur littéraire chez Grasset qui l'édite alors (le premier contrat avec Gallimard date de 1937). Ils ont le même âge (Embiricos est né en 1901 et mourra en 1975). Fils d'un riche armateur grec, Andreas Embiricos a longuement fréquenté les surréalistes à la fin des années 1920, s'est formé à la psychanalyse (toute jeune science alors) avec André Laforgue et exercera en Grèce de 1934 à 1951. Il est  le premier psychanalyste grec, il est aussi le fondateur, en 1934, du groupe surréaliste d'Athènes, avec Odysseas Elytis. Sans négliger que ce grand bourgeois était aussi un homme de gauche, dont un jeune poète grec, interrogé par Josyane Savigneau, affirmait, en 1989, qu'il avait été "une sorte d'éminence grise des lettres grecques." Poète (on peut lire de lui deux recueils publiés chez Actes-Sud,  Haut-fourneau — 63 poèmes en prose écrits entre 1924 et 1931 et Argo ou vol d'aérostat), freudien de la première heure, il était sans doute un compagnon de rêve pour  le jeune écrivain qu'est Yourcenar dans ces années-là.
C'est avec lui qu'en 1935, elle fait une longue croisière en Méditérannée et d'autres promenades plus courtes sur mer et dans la campagne grecque. C'est lui qui lui présente Constantin Dimaras  avec lequel elle traduira les poèmes de Cavafy. Dimitri Analis pense, lui, que c'est à Embiricos, que Yourcenar serait redevable de la sensualité de son écriture : l'attention portée aux choses, à la terre, au ciel, qui lui paraît absente de ses recueils antérieurs au séjour en Grèce.  Il est de fait que la Grèce est au centre des Nouvelles orientales, littéralement.
Il est une des rares personnes de sa vie adulte présente dans son autobiographie : "Tout un hiver, une poupée de dix sous, un bébé articulé en celluloïd m'apprit la maternité. Hasard ou présage, je l'appelai André, nom qu'allaient porter deux hommes qui me furent chers, sans que mes émotions à leur égard eussent rien de maternel." (Quoi ? L'éternité)


Ce que dit l'auteur :

« Les Nouvelles orientales sont un mélange de récits extrême-orientaux ("Comme Wang-Fô [curieusement orthographié Wang-Cho] fut sauvé", "Le dernier amour du prince Genghi" ) ou hindous ("Kâli décapitée" ) — et c'est même le plus mauvais du recueil — mais aussi d'un certain nombre de nouvelles qui se passent en Grèce et dans les Balkans. L'Asie proprement dite et le proche-Orient s'y rejoignent donc.
    Le titre est un peu ambigu : j'avais sans doute pensé aux Nouvelles Occidentales de Gobineau* ; mais après tout la Grèce et les Balkans, c'est déjà l'Orient, du moins pour le XVIIIe ou le XIXe siècle. Pour Delacroix, pour Byron, en effet, les Balkans se ressentent d'avoir été longtemps terre d'Islam.
    Le livre a été écrit durant les années où je me rendais beaucoup en Grèce, souvent par la route des Balkans; de mes étapes là-bas proviennent ces contes balkaniques. Quant à Wang-Cho (sic !) et au Prince Genghi, ils prouvent ma grande passion pour les littératures chinoise et japonaise. Wang-Cho sort d'un conte taoïste ; je ne l'ai pas inventé. Evidemment, on retouche toujours un peu : "Le dernier amour du prince Genghi", c'est un effort pour évoquer ce que peut être cette page laissée blanche dans le roman de Murasaki, cette page dont le titre est tout simplement « Disparition dans les nuages ». C'est la mort de Genghi. Nous avons appris qu'il s'est retiré dans un monastère, ensuite, sauf ce titre, nous ne savons plus rien. Alors j'ai tâché d'imaginer ce qui se passait. » (Les Yeux ouverts, entretiens avec Mathieu Galey, 1980,  pp. 114-115)

Elle ajoute à propos du roman de Murasaki :
« C'est un des plus riches que je connaisse, par la complexité des personnages féminins, et l'extraordinaire subtilité du personnage du prince Genghi, dans ses rapports avec ses différentes femmes, dans son sens de la variété de ces personnes, de la variété de ses sentiments pour elles, et de nouveau nous tombons tantôt dans l'amour-compassion, tantôt dans l'amour-sympathie, tantôt dans l'amour-jeu, de très grand style, d'une civilisation qui y surajoute tous les arts autres que ceux du lit, la poésie, la peinture, la calligraphie, les mélanges de parfums, et aussi le contact avec l'invisible. » (p. 116)

Elle estime que rien n'est comparable dans la littérature occidentale parce que  :

« C'est d'une subtilité incroyable, non seulement dans la psychologie des rapports entre hommes et femmes, mais dans le sens très profond du flottement des choses, du passage du temps, du fait que les incidents de ces amours sont à la fois tragiques, délicieux et fugitifs. Le commencement est admirable. L'empereur — qui a perdu sa maîtresse, torturée mentalement par des intrigues de palais et par ses rivales, d'autant qu'elle n'appartenait pas à l'un des clans tout-puissants à la cour — l'empereur, donc, envoie une dame d'honneur s'enquérir de ce qu'est devenue la vieille mère de cette femme, et le tout petit enfant qu'il a eu d'elle. La dame d'honneur revient et lui décrit une maison plus ou moins abandonnée, la pluie qui tombe à l'intérieur de la maison, le jardin désert, la vieille mère en larmes qui ne peut rien expliquer, et l'enfant, lui, au contraire, gai, plein de vie et très beau. Ce sentiment du passage des générations, de leur solitude et en même temps de leurs liens à travers la vie et la mort, c'est magnifique.
    Quand on me demande quelle est la romancière que j'admire le plus, c'est le nom de Murasaki Shikibu qui me vient aussitôt à l'esprit, avec un respect et une révérence extraordinaires. C'est vraiment le grand écrivain, la très grande romancière japonaise du XIe siècle, c'est-à-dire d'une époque où la civilisation était à son comble au Japon. En somme, c'est le Marcel Proust du Moyen Age nippon : c'est une femme qui a le génie, le sens des variations sociales, de l'amour, du drame humain, de la façon dont les êtres se heurtent à l'impossible. On n'a pas fait mieux, dans aucune littérature. » (pp. 116-117)

Elle appelle les Nouvelles orientales des « récits poétiques en prose » (p. 197) en ajoutant qu'elle y a "mis à la fois plus de jeu et autant de vérité que dans [ses] autres livres" (p. 197) puis qu'ils représentent sa "pensée [...] mais dans une liberté de bal masqué ou de travesti." (p. 198)

A propos de Marko Kralievitch dans  Quoi ? L'éternité :
En 1914, après la déclaration de guerre, son père et elle sont réfugiés à Londres :
"une exposition Mestrovic fit naître en moi la passion des ballades slaves et m'inspira des décennies plus tard deux des Nouvelles orientales. Marko Kralievitch, homme rocher, était l'image virile de la force ; les veuves de Kosovo enlacées et pleurant leurs morts me chuchotaient que le deuil est encore une forme de volupté."
(Ivan Mestrovic est un sculpteur américain d'origine croate, 1883 - 1962, voir aussi dans un article de La Croix)
Des informations sur Marko Kralievitch et des extraits de balades serbes dans le travail de Louis Léger.

*Il n'y a pas trace dans la bibliographie de Gobineau de Nouvelles occidentales, mais de Nouvelles asiatiques:

Recueil de six nouvelles de Joseph Arthur de Gobineau (1816 – 1882), publié en 1876. La première ("La danseuse de Shamakha") a pour cadre le Caucase, les deux suivantes la Perse, la quatrième l'Azerbaïdjan ("La guerre des Turcomans"), la cinquième l'Afghanistan ("Les amants de Kandhar"), tandis que dans la sixième ("La vie de voyage") l'auteur évoque un  voyage en caravane d'Erzeroum à Tabriz en compagnie d'un jeune couple d'Italie du sud qui lui sert à  opposer le caractère méditérranéen, joyeux et impressionnable de ces personnages au caractère impénétrable et mystique des populations asiatiques. La caravane traverse des contrées tour à tour fertiles ou désolées et les aventures se renouvellent en même temps que le paysage. On peut considérer Les Nouvelles asiatiques comme une sorte d'illustration littéraire de Trois années en Asie. Transporté successivement dans des villes turques, perses ou afghanes, au milieu de vallées fertiles ou de plateaux arides et sauvages, le lecteur voit défiler les types les plus divers et les plus pittoresques qu'on puisse imaginer, personnages qui ont en commun un sentiment : la haine de l'Européen. La nouvelle intitulée  "La danseuse de Shamakha" déroule une suite de scènes caucasiennes ; "Les amants de Kandahar" racontent une sombre vengeance afghane, l' "illustre magicien" fait songer aux Mille et une nuits tandis que "La guerre des Turcomans" fait ressortir l'ironie froide et cruelle qui est un des traits caractéristiques du tempérament artistique de Gobineau. Dans "L'histoire de Gamber-Aly", la même veine ironique s'exerce au détriment du caractère iranien. L'intensité de l'évocation du paysage exotique n'est pas un des moindres attraits de cette oeuvre.

Dictionnaire des oeuvres, éd. Laffont-Bompiani.



Structuration du recueil

1. Wang Fô : le triomphe de
la peinture


2.  Marko =
victoire sur
 la mort
3. le lait =
femme→ divine
4. Genghi =
amour féminin
(survie)
5. Néréides
(victorieuses)
6. nymphes
(perdantes)
7 Aphrodissia =
amour féminin
(mort)
8. Kâli =
divinité→ femme
9. Marko = victoire de la mort 10. Cornélius = défaite de  la peinture


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