La Vouivre, Marcel Aymé, 1943

coquillage


Contexte :

La guerre et l'occupation allemande qui, depuis novembre 1942, s'est étendue sur la totalité du territoire. En 1942-43, c'est le coeur des "années noires", les rafles massives de Juifs, les déportations (et encore ! on ne connaît pas le pire), les exécutions sommaires d'otages et de résistants, les tickets de rationnement, le manque de nourriture, le froid en hiver en raison du manque de combustible. Il faut se rappeler que les nazis mettent la France en coupe réglée : production agricole, production industrielle, sans parler des pillages systématique des musées et des collections privées, tout autant que la saignée que représente le STO (service du travail obligatoire, instauré en mai 1942) expatriant les jeunes hommes vers les usines allemandes. Marcel Aymé est écrivain et vit de sa plume, alors il continue son métier.
Ce temps qu'Eluard dessine dans le début de "Courage" (diffusé clandestinement en 1942-43) :






Paris a froid Paris a faim
Paris ne mange plus de marrons dans la rue
Paris a mis de vieux vêtements de vieille
Paris dort tout debout sans air dans le métro
Plus de malheur encore est imposé aux pauvres
[...]



Dans un environnement aussi hostile où les questions de survie sont essentielles, où la peur est l'ombre de chacun, les historiens nous assurent qu'on n'a jamais tant lu. Il est vrai que l'une des premières fonctions de la littérature que rappelaient déjà les écrivains du Moyen Age, aux tout débuts de la littérature française, est le réconfort. Parce qu'elle est divertissement, au sens strict du terme, parce qu'elle emporte hors de la réalité présente, une histoire bien racontée apaise, au moins temporairement, les souffrances et les anxiétés. Ainsi, par exemple, l'affirment, de manière plaisante et un rien ironique, les premiers vers d'Aucassin et Nicolette (fin XIIe, début XIIIe siècle) :



[...] biax li dis
et cortois et bien asis :
Nus hom n'est si esbahis,
tant dolans ni entrepris,
de grant mal amaladis,
se il l'oit, ne soit garis
et de joie resbaudis, tant par est douce.



[...] le texte est beau
et fin et bien composé :
Personne n'est si abattu
si affligé et mal en point
si gravement malade
qu'il ne recouvre, à l'entendre, santé,
joie et vigueur, tant l'histoire est d'une grande douceur

édition et traduction de Jean Dufournet, GF, 1984








Gustave Courbet, 1864


Gustave Courbet, Le Miroir de la Loue, 1864 (San Diego Museum of Art)
La Loue est un petit affluent (130 km) du Doubs : "Tiens, hier, je me baignais dans la Loue.." dit la Vouivre à Arsène au cours de leur deuxième rencontre.


Le roman de Marcel Aymé propose la même évasion, du moins à première vue. Pour l'écrivain, ce récit qui se déroule au début des années trente est occasion de replonger dans un monde passé dont les problèmes étaient tout autres, de retrouver le charme des paysages de sa jeunesse ; pour le lecteur, bonheur de "changer d'air" comme on dit de ceux qui partent en vacances vers la mer ou la montagne.


Une belle histoire

Le roman déploie sur 21 chapitres l'histoire de quelques mois dans la vie d'Arsène Muselier (de la fin du mois de juin au début de septembre), jeune paysan de 23 ans. Ces quelques mois bien particuliers commencent par sa rencontre avec la Vouivre. Malgré les connotations que le titre pourrait suggérer, "Vouivre" c'est "guivre" et la guivre est une créature fabuleuse, serpent et femme, comme Mélusine, ce que longtemps les couvertures des livres de poche ont mis en avant, le roman s'annonce dès l'incipit comme "réaliste".
Comme tout récit réaliste qui se respecte, il commence in medias res,  "Arsène Muselier arriva à la Vieille Vaîvre vers six heures du matin et se mit à faucher le pré en forme de potence." Ce réalisme s'exprime à travers les détails précis relatifs au terrain (argileux et peu propice), aux démélés familiaux avec de lointains cousins mais tout proches voisins, les Mindeur, qu'il s'agit d'embêter autant que possible et se prolonge dans la rencontre avec le personnage éponyme, qui n'a de fantastique que son identification à la Vouivre, "une fille jeune, d'un corps robuste, d'une démarche fière", mais qui, pourtant, en raison de la présence des  vipères et du silence inhabituel de la campagne, ne peut se confondre (comme certains vont le faire) avec une citadine en vacances.
Le narrateur se donne la peine, lui, de réinsérer la belle fille que voit Arsène, dans le légendaire comtois, Pline à l'appui.
Mais le ton est donné, du monde naturel au surnaturel, il n'y a aucun hiatus, et si nombre d'autres personnages commencent par hausser les épaules devant ce qui leur paraît relever de la superstition et de l'imaginaire, ils finissent par se rendre à l'évidence, la Vouivre existe et il faut faire avec, ce qui est à la fois très simple et fort risqué.
L'action se déroule dans un petit village de Franche-Comté, Vaux-le-Dévers, avec le Jura à l'horizon ("A trente kilomètres au delà se profilaient les premières montagnes du Jura, d'un bleu pâle qui se fondait par endroits dans le ciel d'été") pour lequel l'auteur a puisé dans ses souvenirs de jeunesse (Villers-Robert, le bourg de ses grands parents maternels). Les paysages ont la douceur et la beauté des choses mémorielles, les étangs que fréquente de préférence la Vouivre, la forêt qui inquiète mais en même temps séduit Arsène, le village, même la ville de Dole que la Vouivre interprète comme une continuation de la nature (pages superbes !) sont évoqués dans de brèves notations dont la multiplication donne au récit sa dimension poétique tout en l'ancrant dans le monde réel qu'accentuent aussi quelques indications toponymiques vérifiables (Dole, La Loue, le Jura, Longwy...)




Livre de poche, 1966

première de couverture, livre de poche, 1966


Outre une sorte de coupe vive dans un village paysan de l'entre deux guerres avec les deux pôles de son univers idéologique, la république laïque représentée par le maire, Faustin Voiturier, "le propriétaire le plus important du pays", radical-socialiste, l'instituteur, M. Humblot, dans le village depuis 4 ans, et la religion catholique représentée par le curé qui officie là (un vieil homme qui exerce son ministère depuis "quarante ans"), le roman fait vivre des personnages profondément attachants. La présence de de la Vouivre va aviver le conflit entre ces forces opposées : procession ou pas procession contre la "créature diabolique" ? 
Entre les travaux et les jours, les visites au cimetière après la messe, les activités agricoles et ménagères à l'intérieur des fermes, les soucis des uns, les terreurs des autres (la petite bergère de 16 ans et la bête faramine), les bonheurs et les rêves des uns et des autres (les ambitions d'Arsène : "déchaîner des tracteurs, des moissonneuses-lieuses et autres modernes engins", "des rêves de culture motorisée et d'engrais chimiques de choix" ; le délire amoureux du fossoyeur Requiem qui a "une tête de lapin") se dessinent des vies dont la complexité intérieure et la richesse sont bien éloignées des clichés relatifs au monde paysan, sans doute plus encore en un temps où la propagande pétainiste pataugeait longuement dans un folklore anémié.
Car tous ces personnages sont ambivalents. Le curé, quoique parfaitement orthodoxe (si l'on peut dire) est singulièrement teinté de rationalisme, pour ne pas dire de matérialisme et trouverait assez raisonnable d'avoir femme et enfants pour être de plain pied avec ses paroissiens, comme son ambition, moderniste aussi à sa façon, serait d'avoir une vraie bicyclette ("une bécane nickelée à changement de vitesse") qui pût en imposer à ces mêmes paroissiens. Le maire, dévoué corps et âme à la laïcité, qu'il traite assez comme une religion dont "son" député serait sinon le Christ, du moins un apôtre de première classe, n'en est pas moins submergé par une foi naïve et violente contre laquelle il se débat, avec le sentiment de trahir. Urbain, le vieux domestique des Muselier, a nourri toute sa vie un amour bien celé pour Louise sa patronne, et elle-même l'a désiré durant ses longues années de veuvage. La petite Belette (fille de Beulet, d'où son surnom) aime Arsène qui ne soupçonne ni la profondeur, ni la force de cet amour. Arsène lui-même est dur et brutal, autoritaire, mais en même temps, tendre et généreux, pris entre des aspirations contradictoires, celle du mariage raisonnable avec Rose Voiturier, celle de son amour d'enfant pour Juliette, la fille de "l'ennemi", et sa tendresse "paternelle" (ou fraternelle) pour Belette en qui il ne voit qu'une petite fille ; sa rivalité avec son frère aîné Victor qui se manifeste de plus en plus violemment ; il est aussi le seul habitant du village capable d'être de plain pied avec la Vouivre parce qu'il ne lui envie ni le rubis fastueux dont s'orne la tiare serpentine qu'elle pose sur ses cheveux, ni son immortalité.

Gallimard Folio, 1979

première de couverture de l'édition Gallimard, coll. Folio, 1979


Dans les paroles d'Arsène s'entend presque un écho de celles d'Alcmène, dans Amphitrion 38, de Giraudoux, affirmant son humanité entière contre Jupiter et les dieux, autre monde avec lequel elle n'a rien à faire, et dont elle n'envie rien, surtout pas l'immortalité. 




aquarelle

aquarelle de Gus Bofa pour La Vouivre, dans Romans de province, Gallimard, 1956

La Vouivre

La jeune femme nue que rencontre Arsène au bord de l'étang, au début du roman, lui apparaît d'abord comme l'incarnation de la beauté "une noblesse, une harmonieuse liberté et économie des lignes qui lui procuraient une sensation d'allégement." mais en même temps, il soupçonne dans cette apparition qu'il identifie aussitôt au personnage légendaire quelque chose de diabolique, "il craignit pour son âme", d'autant plus sans doute qu'elle est accompagnée d'une vipère et qu'Arsène, personnellement, déteste les serpents. Mais une femme associée au serpent dans l'imaginaire de tout catholique (et Arsène est catholique, pratiquant, comme la majorité de ses contemporains dans cette région) évoque Eve, le péché originel, la damnation.
Progressivement, toutefois, il se convainc qu'il n'en est rien "Son corps sentait les bois, la terre, la rosée. Elle ouvrait les bras comme un arbre. La rivière passait dans ses yeux verts, et sa chevelure était noire comme la forêt qui fermait l'horizon. Sur sa peau brillait l'été jurassien, l'innocence des bêtes du matin et la fièvre enfantine des jeux simples et violents."
Mais la fréquentation de la belle immortelle qui s'est éprise de lui va lui permettre progressivement de découvrir en lui des émotions, voire des idées, dont il ne soupçonnait pas l'existence. C'est tout d'abord une autre manière de voir le monde qui l'entoure, la campagne qui s'élargit de n'être plus seulement de la terre à travailler : "En la retrouvant, il lui semblait aborder un monde heureux et futile, pourtant robuste, où l'eau, les arbres, le ciel méritaient de retenir l'attention et il découvrait que la campagne et la forêt peuvent être un plaisir pour les yeux." D'une certaine manière la Vouivre élargit son unviers à une saisie poétique.
C'est aussi grâce à elle, en comparant leurs deux mondes, qu'il prend conscience de son humanité, d'abord avec angoisse, regardant ses voisins "pauvres condamnés à mort, comme lui, et qui s'agitaient, pareils à des mites, dans un pli de l'éternité", tout près d'adopter le point de vue de l'immortelle avant de s'en détacher pour se définir dans le présent et le concret, la mesure (le refus de l'hybris aurait dit un Grec de l'antiquité). L'homme n'est humain que par sa finitude, par les tâches qui lui incombent. La vie n'est pas un spectacle pour les dieux, ici en l'occurence, la Vouivre, "Tout y était travail, bataille, affrontement de volontés, remuement de gens et de bêtes, amour, entrailles, coups de gueule, paire de claques et la Vouivre ne faisait qu'y passer."


Si la Vouivre joue un rôle essentiel pour Arsène, elle est aussi un révélateur pour les autres personnages du village. Sa présence active les fantasmes des uns et des autres, du curé qui se rêve en pourfendeur de dragons pour la plus grande gloire de l'Eglise, au fossoyeur qui se laisse aller à ses rêves de contes de fée, en passant par Guste Breuillat dont les prétentions n'ont d'égales que l'inconscience ou le maire qui, confronté à l'imaginaire, retrouve tout son mysticisme enfantin.
Tous les personnages qui gravitent dans l'univers d'Arsène sont attendrissants, jusques et y compris les plus antipathiques. C'est sans doute la plus grande force du roman qui, d'une certaine manière, donne au lecteur le regard de la Vouivre. Mesurées à l'aune de l'histoire, voire du temps géologique (elle était là avant l'apparition des premiers hommes), les agitations humaines, y compris la méchanceté de certains (comme Armand Mindeur, par exemple) sont plus pathétiques que condamnables. Et tout au fond de chaque être, il y a toujours un petit quelque chose qui le sauve. Louise, la mère, est bien avare, mais elle n'en prépare pas moins un trousseau pour son vieil ouvrier agricole. Guste est vaniteux, fanfaron, déloyal, mais il affronte avec courage les serpents de la Vouivre, et ce vieil ivrogne de Requiem poursuit des rêves d'enfant tout en creusant les tombes les plus belles de la région.
C'est un monde cru, voire brutal, que celui de ce village. Les frères s'y haïssent, comme souvent. Chacun abuse plus ou moins du petit pouvoir dont il dispose. Germaine Mindeur, force de la nature, viole tout ce qui porte pantalon et passe à sa portée. Son père l'en punit à grands coups de volées de bâton. Les faibles (comme Belette), sauf chance exceptionnelle, ont peu de possibilités de s'en tirer, et pourtant quand le lecteur referme le livre, il a éprouvé comme le "viel antif" le disait au début d'Aucassin et Nicolette que "l'histoire est d'une grande douceur."


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