Martiens, go home !, Fredric Brown, 1955 / 57

coquillage


Nous devons à Fredric Brown des heures de plaisir, de fous rires, d'étonnement, aussi est-il juste de lui rendre hommage. Ce n'est pas ce que nous appellerions un "grand écrivain" au sens où Steinbeck, Faulkner ou Hemingway peuvent l'être. Il se contentait de divertir, et il faisait cela comme personne. Ursula le Guin, autre écrivain de science fiction, s'insurgeait, à juste titre, contre le stigmate de "littérature d'évasion" en faisant remarquer que s'évader est le devoir de tout prisonnier. Quand la vie se fait trop lourde, nous voulons nous évader, et nous avons raison, Brown fournissait, et fournit toujours, des clés souvent si étrangement forgées qu'aucune porte de l'ennui n'y résiste. Comment ne pas l'en remercier.
 





Fredric Brown

Fredric Brown, photo de la jaquette de l'édition américaine, 1955


L'auteur

Nous savons peu de choses de lui. Il est né le 29 octobre 1906 à Cincinatti, Ohio. Les quelques informations biographiques disponibles n'échappent pas à "l'image" traditionnelle de l'écrivain étasunien qui commence sa vie en exerçant toutes sortes de métiers, y compris celui de journaliste. Il est devenu orphelin très tôt, sa mère meurt de maladie en 1920, et son père décède l'année suivante. A 15 ans, il est donc orphelin. Il se marie en 1929, et le couple aura deux enfants. En 1937, il devient correcteur pour le Milwaukee Journal (fondé en 1882), quotidien le plus important de Milwaukee, capitale du Wisconcin où lui et sa famille résident. Il va y travailler jusqu'en 1945. 
Il publie sa première nouvelle, The Moon for a Nickel, en 1938, dans Detective Story. La majorité de ses oeuvres suivront un chemin similaire, publiées dans des "pulps", ces magazines bon marché qu'il fournissait aussi bien en récits de science-fiction, qu'en nouvelles policières ou fantastiques, avec fantômes et autres esprits frappeurs. Plus tard, dans les années 1960, devenu un auteur connu, il publie aussi dans des journaux ou des revues comme Play Boy Magazine.
Comme nombre de ses personnages, parmi les plus sympathiques, il avait tendance à boire un peu plus qu'il n'aurait fallu et, sans doute, sa santé en a-t-elle pâti, laquelle était dès le départ fragile. En 1947, quand il abandonne ses multiples boulots pour devenir écrivain à temps plein, il divorce et se remarie avec Elisabeth.
Il a vécu et écrit dans des temps troublés : la seconde guerre mondiale, la guerre froide, le maccarthisme, et nombre de ses récits en projettent l'ombre portée. Mais son sens de l'humour ne lui ayant jamais fait défaut, même ses histoires les plus inquiétantes se terminent sur un éclat de rire, quelquefois "jaune", il faut le dire. Il s'était fait une certaine spécialité de ce que les Etatsuniens appellent "short short story", des histoires très brèves, parfois ne dépassant pas la demi-page, comme "Réponse" (Answer, 1954) où la mise en réseau de tous les ordinateurs terrestres et extra-terrextres produit LA machine à laquelle il est demandé si Dieu existe et qui répond dans un éclair qui soude définitivement toutes les connections : "Oui, maintenant, il y a un Dieu." Idées directrices et chutes en font toute la saveur par leur caractère inattendu. On joue avec Brown, dont la muse semble toujours être "Et si..." la suite étant le plus souvent déconcertante et partant savoureuse.


Dans la préface à Paradoxe perdu, Calmann-Levy, 1974 (Lost paradox, 1973) recueil de nouvelles publié après la mort de l'écrivain, Elisabeth Brown raconte qu'il n'aimait pas écrire, mais adorait l'avoir fait, d'où toutes sortes d'activités de divertissement pour échapper à sa machine à écrire. Il a pourtant laissé une oeuvre importante, même si inégale, beaucoup plus prolixe dans le domaine du roman policier que de la science fiction.
Dès 1949, sa santé s'est dégradée ( il a des problèmes pulmonaires) et va d'abord habiter à Taos (Nouveau Mexique) puis à Tucson (Arizona) à la recherche d'un climat plus favorable. Il publie sa dernière nouvelle en 1965, et même si, malgré tout, il continue d'écrire, rien n'est vraiment publiable. Il s'éteint, en 1972, dans sa soixante-sixième année.






première de couverture, Folio, 2016

Première de couverture, Folio, 2016 qui reprend la couverture d'une édition étasunienne de 1976 (Ballantine Books). Dessin de Frank Kelly Freas (1922-2005)

Le roman :

Il est publié d'abord dans un "pulp", Astounding SF, en 1954, sous le titre Martians, go Home !  puis l'année suivante en volume. Il est traduit en français par Alain Dorémieux pour la collection de science fiction de Denoël, "Présence du futur", en 1957. Il est le 17e volume de cette collection qui a démarré en 1954 et qui ne s'éteindra qu'en 2000. Certains de ses titres sont alors repris par Gallimard-Folio, ce qui est le cas du roman de Brown.
L'intrigue est la suivante : un écrivain de science-fiction, Luke Devereaux, en panne d'inspiration, s'est isolé dans la cabane ("cabin", csontruction en bois dans un lieu naturel, à l'écart des villes) d'un de ses amis, dans le désert, à quelques deux cent kilomètres au sud-est de Los Angeles. Il est en instance de divorce et assez déprimé par sa panne "pas un mot rédigé depuis des mois." Le soir du 26 mars 1964, on frappe à sa porte. Débarquent sur terre les Martiens sous forme d'un "petit homme vert, d'environ soixante-quinze centimètres de haut", lequel interroge l'écrivain interloqué par ces mots : "Salut, Toto [...] C'est bien la Terre ici ?"
L'histoire se poursuit sous forme de chapitres alternés entre ce qui arrive à Luke, en particulier, et ce qui arrive à la terre en général, puisque l'invasion est mondiale.
L'écrivain a distribué son récit en trois parties (Arrivée des Martiens, 6 chapitres - Séjour des Martiens, 19 chapitres - Départ des Martiens, 4 chapitres) précédés d'un prologue et suivis d'un épilogue et d'un post-scriptum de l'auteur qui ajoute au sel du récit.
Les Martiens
Des histoires de Martiens, il y en avait eu d'autres, bien sûr, à commencer par la plus célèbre, celle de Wells, La Guerre des mondes (1898), dont Welles avait ravivé le succès avec son émission de radio, en 1938 (que rappelle le prologue), et les écrivains contemporains de Brown n'étaient pas avares de rencontres que Spielberg nommera du troisième type, mais en règle générale, il s'agissait d'ennemis, de créatures terrorisantes, le plus souvent gigantesques ou comme les Martiens de Brown doté d'appareils mécaniques qui l'étaient et semant la mort.
Brown rompt avec ces clichés pour faire de ses Martiens des sortes de lutins ("vert olive" ou "vert émeraude" selon la lumière) vêtus de vert ("culottes collantes et blouse lâche, d'une matière pareille d'aspect à du daim ou de la peau de chamois"), facétieux et désagréables à plaisir. Ils semblent n'être venus sur la terre que pour se divertir aux dépens des humains quoique nombre d'hypothèses autres soient aussi proposées dans le roman. Ils ne sont pas menaçants, trop petits pour cela et bien qu'opaques, immatériels, mais leur curiosité, leur goguenardise, et un certain degré de malfaisance les poussant à dire des vérités qu'il serait parfois meilleur de taire, ils mettent sérieusement en danger la santé mentale des humains, et parfois, via la violence qu'ils déchaînent contre eux, leur vie.
Le cliché des "petits hommes verts" n'est pas inventé par Brown, il le puise peut-être dans la poésie et/ou les contes. Le vert est depuis belle lurette, au moins le XIIe siècle, une couleur vouée au diable et à ses démons qui tourmentent les âmes faibles, et c'est aussi l'une des hypothèses émises, dans le roman, par certaines de leurs victimes, car pour être "démoniaques", les Martiens de Brown le sont incontestablement...




Présence du futur 1998

Première de couverture,  Présence du futur, 1998.

Doués du pouvoir de se transporter instatanément d'un lieu à un autre ("ils couiment"  — "Kwimming", néologisme de Brown), de voir à travers les murs, si bien qu'aucun coffre-fort n'est à l'abri de leur curiosité, ils transforment la vie des humains en enfer.
Un jeu avec le genre
Brown détourne les composantes du roman de science fiction, les extraterrestres, le voyage dans l'espace, l'invasion de la terre par des créatures plus avancées techniquement, le recours aux sciences les plus contemporaines (dont la psychanalyse), le réalisme dans la description, l'invention de techniques improbables comme celle d'un microphone directement branché sur le larynx de l'orateur. Mais aucun de ces ingrédients n'est jamais pris au sérieux. Par exemple, la possibilité pour les Martiens de voir dans la nuit ou à travers quelque obstacle que ce soit a pour première conséquence une baisse terrifiante de la natalité, même en France, ajoute la malice du narrateur (le chiffre le plus bas) : "Enfin même en France elle était de 82%" en deçà de la normale. Mais en février 1965, onze mois après l'arrivée des Martiens, elle remonte "[...] de 137% en France, ce qui montrait que les Français s'étaient mis à rattraper le temps perdu..." Le jeu avec les stéréotypes faisant partie de la mise à mal du sérieux affiché au départ, dans le prologue.
Toute l'industrie du divertissement, télévision, cinéma, sombre au fur et à mesure que les petits hommes verts commentent les films ou les pièces et dévoilent ce qui devrait relever du suspens. En terme de "divulgâcheur" comme disent les Canadiens, ils sont les rois. Et ce qui est vrai dans ce domaine, l'est encore plus dans celui de la politique (y compris militaire), les Martiens prenant grand plaisir à dévoiler tous les secrets des uns et des autres et à rectifier aussitôt tous les mensonges des diverses propagandes qu'elles soient politiques ou commerciales.
Une satire
Si les misères des humains font rire le lecteur presque autant que les Martiens, c'est que le tableau brossé par Brown des Etats Unis des années 1950, mais aussi des autres pays, à l'occasion, puisque le fléau est mondial, met l'accent sur les défauts des individus autant que sur ceux des sociétés. La politique, pour l'essentiel, se ramène, à l'ouest comme à l'est (c'est l'époque de la guerre froide) à l'art du mensonge. La présence des Martiens, maléfique pour les individus, serait plutôt bénéfique socialement puisqu'elle interdit la guerre, qu'elle dévoile les fondements superficiels d'une société qui est déjà celle de la consommation, en même temps, et c'est un peu moins drôle, en y réfléchissant, que la violence qui lui est intrinsèque, puisque la réaction la plus courante à l'égard des Martiens consistait à leur tirer dessus "car on tira énormément sur les Martiens, mais comme les balles les traversaient sans mal, elles allaient en général se perdre dans la chair humaine toute prête à les recevoir." Ou encore d'une société dans laquelle toutes les valeurs se définissent en terme de monnaie : plus quelque chose rapporte, plus il entre dans la catégorie du "bien".


Surtout, les Martiens ridiculisent les prétentions au savoir de l'humanité, laquelle s'enorgueillit de ses réalisations, de ses connaissances, qui se révèlent dans ce nouvel univers pour ce qu'elles sont : pas grand chose. Ainsi se débarraser des Martiens sera, selon les points de vue de quelques personnages choisis pour être exemplaires, le résultat d'une technique élaborée dans un sous sol, de la réalisation d'un sortilège particulièrement puissant, des révélations, fondées sur la logique et la raison, du secrétaire des Nations Unies, de l'union enfin réalisée des Terriens ou tout simplement de la décision de Luke Devereaux, persuadé qu'il les a tirés de son imagination et qu'il peut donc les éliminer comme il les a créés ou, bien sûr, de rien de tout cela.
On retrouve là des thèmes chers à Brown, avec lesquels il aime jouer ; la question du solipcisme (qu'il explore aussi dans d'autres nouvelles) qui définit le sujet pensant comme seule conscience, tout le reste n'étant que représentations de celle-ci, et il y a là aussi beaucoup d'ironie à l'égard de la création littéraire (comme le prouve le "post scriptum") ; la psychanalyse (les psychanalystes sont les seuls professionnels à prospérer) à la fois science et charlatanisme, sans qu'il soit vraiment possible de définir ce qui l'emporte de l'une ou de l'autre. L'interrogation sur le rôle de l'alcool comme remède à tous les maux ou sur celui de l'amour pour conférer le bonheur.

Brown donne le sentiment d'avoir écrit son roman en s'amusant, en se moquant de lui-même, de son personnage principal, Luke Devereaux, des humains en proie aux petits hommes verts, farfadets à la fois drôles et épouvantables, en jouant avec les mots, ainsi de la liste des qualificatifs attribués aux Martiens (II, 1), liste qui suit l'alphabet comme un jeu avec le dictionnaire, en jouant aussi avec les niveaux de langue, et la violence langagière des Martiens n'est pas le moindre des plaisirs transgressifs que devait s'offrir le lecteur de 1955. Et il s'amuse, le lecteur, en secouant parfois la tête en se disant que c'est bien vu, côté "bêtise" humaine. Car les Martiens sont aussi un miroir déformant des tentations de la délation (et dans les années 1950, les Etats-Unis en savent un bout sur la question avec le trop fameux Mac Carthy et ses chercheurs "d'activités anti-américaines"), du plaisir presque aussi pervers et dangereux au cancannage sur les voisins, sans parler de de la certitude plutôt bien partagée par chacun d'être le centre du monde.


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