Le Cours des choses, Andrea Camilleri, 1978

coquillage



"L’écrivain sicilien Andrea Camilleri est décédé ce mercredi 17 juillet 2019 à l’âge de 93 ans, a annoncé l’hôpital romain où il se trouvait dans un état critique depuis un arrêt cardiaque en juin."
Ce sont, peu ou prou, les mêmes mots qu'ont repris tous les journaux à cette occasion. Pour chacun de ses innombrables lecteurs c'était une triste nouvelle, car depuis presque trente ans, il était devenu une voix familière que l'on retrouvait avec bonheur à chacune de ses publications. Et ses romans, policiers ou historiques, ont été des moments de grand plaisir. Lui consacrer, ici, quelques pages, c'est reconnaître cette dette à la fois à son égard, à son imagination, à son humour, mais aussi à la Sicile qu'il a tant su nous faire aimer, en prolongeant ce qui, pour beaucoup aussi, avait été une découverte dans Le Guépard de Lampedusa.
Grâces lui soient rendues, à lui, et à ses traducteurs.

Le Cours des choses (Il Corso delle Cose) a été son premier roman, et quoique les premiers romans souffrent parfois d'être une sorte de tâtonnement pour trouver sa voix, et sa voie, celui-ci mettait déjà en place tout ce qui au cours des décennies suivantes sera son univers si particulier, pourquoi il est propice de commencer... par le commencement...










Camilleri

L'écrivain

     Andrea Camilleri est né à Porto Empedocle, dans la province d'Agrigente, en Sicile, le 6 septembre 1925. Famille bourgeoise, dira-t-il, mais désargentée. Son père, Giuseppe, était inspecteur des activités portuaires. Il est fils unique. Il affirme avoir eu une enfance turbulente et bien peu portée sur les études.
     Comme tous les gens de sa génération, il n'échappe pas à une éducation fasciste puisqu'il est né l'année même où Mussolini s'octroie les pleins pouvoirs, d'autant plus sans doute que, toujours selon son témoignage, son père était lui-même un fasciste convaincu. Il aurait participé à la marche sur Rome en 1922. Pourtant, le jeune homme, très tôt, dès 1942, choisit l'autre bord, celui des communistes. Il écrit déjà, en 1945, et publie même poèmes et nouvelles. En 1949, il obtient une bourse pour l'Academie nationale d'art dramatique Silvio d'Amico et part pour Rome. Il y étudie. Il mène ensuite une carrière de metteur en scène et de producteur à la RAI (Radio télévision Italienne qui a conservé son sigle d'origine Radio Audizioni Italiane) où il est entré, par concours, en 1954. Il enchaîne les mises en scène pour le théâtre, la télévision (où il produit une série de Maigret) et les pièces radiophoniques. Parallèlement il enseigne. Pendant toutes ces années d'activité, il a laissé l'écriture de côté, et raconte (dans la postface du Cours des choses) n'avoir été repris par l'envie d'écrire qu'à la fin des années 1960, "pour reprendre un chantier interrompu", mais aussi parce que, dit-t-il, voulant distraire son père, mourant à l'hôpital, en lui racontant l'histoire qu'il venait d'imaginer, il est revenu à la langue familiale, celle de son enfance. Ce serait ainsi qu'il aurait découvert la langue dans laquelle il devait écrire, ce qui est plus facile à penser qu'à mettre en pratique.
Le succès va être lent à venir, au point qu'en 1984 après la publication de son troisième livre, il abandonne. Mais il finit par y revenir en 1992, et enfin en 1994, la première aventure de Montalbano, La Forme de l'eau, va le transformer en une sorte de phénomène éditorial. Les romans policiers vont succéder aux romans policiers, mais cela ne portera pas pour autant préjudice à la première veine de ses écrits, les romans historiques.  Un peu plus tard, il se penchera aussi sur les années fascistes (1922-1943), sans doute parce qu'il était temps de rappeler aux Italiens (et aux autres) ce qu'ils n'avaient que trop tendance à oublier.
Raconteur d'histoires, Camilleri ? oh! que oui. Et des plus séduisants, parce que dans le même mouvement il nous berce et nous réveille, aussi paradoxal que cela puisse paraître.



Le roman

     Ses conditions mêmes d'édition sont romanesques. Dans sa postface à la réédition du roman en 1998, Camilleri conte qu'il a écrit le texte en 67-68. Que son édition s'est révélée compliquée, toujours promise, jamais effectuée. Que les éditeurs qu'il a contactés, après que ses amis ont échoué, le lui ont poliment retourné avec une fin de non recevoir. Finalement, sur le conseil d'un ami, il le transforme en scénario pour téléfilm, "un journal en parla et un éditeur à compte d'auteur, Lalli, se manifesta". Il lui propose de publier le roman en échange d'une mention au générique du film. Accepté. Le roman paraît donc en 1978, sans aucune répercussion. Il faut attendre le succès de la série des Montalbano (à partir de 1994) pour que ce roman "pour ainsi dire inédit" conclut Camilleri trouve enfin ses lecteurs.
      Le roman est publié en français, chez Fayard, en 2005, traduit par Dominique Vittoz.
     Il était sans doute nécessaire de faire un détour par le roman policier, aux codes immédiats, pour se familiariser avec cet univers linguistique si particulier. Pourtant, c'est bien dans ce premier roman, que se met en place l'univers romanesque de Camilleri.
     Sur le plan géographique, La Sicile, une petite ville (qui n'a pas encore de nom) en bord de mer, avec un arrière pays montagneux. Elle ne prendra le nom de Vigàta que dans le deuxième roman, Un filet de fumée (éd. Garzanti, Milan, 1980). Eglise, mairie ("de fasciste mémoire"), caserne des carabiniers, un coiffeur chez lequel se commente l'actualité, un bistrot où se rencontrent les plus jeunes, une population de travailleurs pauvres, mal logés, un club où se réunissent les sommités du bourg (instituteur, notaire, etc.), un décor et des personnages qui pourraient se rencontrer dans n'importe quelle petite ville, en Sicile ou ailleurs. Il est convenu d'y reconnaître Porto Empedocle, non sans raison, au moins pour ce qui regarde les paysages et les localisations voisines, au point que la ville elle-même a revendiqué cette identité. Toutefois, prenons garde qu'il s'agit d'un univers romanesque et qu'il y a création, ce bourg est en quelque sorte la "loupe" (il suffit de penser au Verrières du Rouge et le noir, Stendhal) permettant de mettre en évidence les réalités socio-économiques qui sont celles de la Sicile, sans doute aussi de l'Italie, voire de bien d'autres endroits dans le reste du monde, puisque tant de lecteurs s'y reconnaissent.



Syracuse

Une rue de Syracuse (Photo Jupira Corbucci, mai 2014)





     Sur le plan sociologique, les us et coutumes d'une population, dans ses multiples dimensions. Dans ce premier roman, le cadre temporel est celui de la fête de San Calogero qui, à Porto Empedocle, ville dont est originaire Camilleri, est fêté dans la première semaine de septembre alors qu'il l'est en juin dans d'autres villes siciliennes, y compris Agrigente, voisine de Porto Empédocle. Ici, c'est la mémoire d'une de ces fêtes, en 1946, au sortir de la guerre qui colore de paganisme ce rituel religieux de la procession au grand dam de l'archevêque, nouveau venu, anciennement proche des fascistes et outré de constater que les porteurs (des dockers) sont tous communistes, comme le clame l'insigne qu'ils portent sur leur chemise. Mais évoquer ce passé, c'est aussi souligner les transformations qui se sont produites, peut-être la déperdition de certaines traditions.
L'action se déroule dans les années 1960 (contrairement à ce que dit le prière d'insérer de l'édition Fayard) puisque Giuseppe Saragat, dont le portrait orne le mur d'un bureau de la caserne où officie l'adjudant Corbo, n'a été président que de 1964 à 1971.
Mais ces réalités sociologiques qui mêlent la passé et le présent se dessinent aussi dans les conversations commentaires des personnages qui regardent s'agiter les uns et les autres ou qui sont à l'origine de ces activités. Ces personnages sont anonymes, pour les uns, ou identifiés par des patronymes et des professions pour les autres ; ils expriment les divers niveaux de compréhension (parfois énigmatiques, exigeant du lecteur la reconstruction du puzzle dont ils fournissent, dans le désordre, des pièces) des événements racontés, ici, en l'occurrence, un assassinat et une tentative de meurtre ou d'intimidation. Vus de l'extérieur, les événements reçoivent une interprétation superficielle mais rassurante, toujours de l'ordre de l'adultère, comme si les personnages sortaient tout droit d'un roman réaliste de la fin du XIXe siècle ; vus de l'intérieur ou du point de vue des policiers (carabiniers, douaniers), une autre bien plus inquiétante, en ce qu'elle découvre de ramifications criminelles dans la vie quotidienne.

San Calogero

Fête de San Calogero, procession, Porto Empedocle, 2014






scala dei Turchi

Scala dei Turchi, le cadre du dernier règlement de comptes : "On appelait escalier des Turcs" la colline de marne blanche, à pic au-dessus de la mer, en bordure de la ville, parce que dans l'antiquité, semble-t-il, les pirates sarrasins s'y arrêtaient."

     Sur plan philosophique (si l'on peut dire, le mot paraît excessif, parlons de "conception des choses"). L'univers de Camilleri est un univers du détail. Détails de la vie quotidienne, détails qui, à la fois, assurent le cadre réaliste de l'intrigue, et dessinent des mentalités. Ici un univers profondément phallocratique, tant du côté des protagonistes que des commentateurs ; un univers de l'allusion où la parabole tient plus de place que l'information directe ; un univers de la manipulation et de la violence qui affleurent jusque dans les échanges verbaux.
Détails aussi car, dans l'unviers romanesque de Camilleri, c'est l'enchaînement de circonstances minuscules, toujours sur-interprétées, qui finissent par détruire dans leur engrenage ceux qui s'y sont pris, individus ordinaires, qui ne comprennent pas ce qui leur arrive ou le comprennent trop tard. Les hommes ne sont le plus souvent que jouets des événements. Ce dont prévient l'épigraphe tirée de Merleau-Ponty (Sens et non-sens) : "... le cours des choses est sinueux..."
      Sur le plan romanesque, l'intrigue est le plus souvent d'ordre "policier", au sens d'un événement venant bouleverser la vie quotidienne, provoquant un désordre qu'il s'agit de remettre en ordre. Une action, parfois lointaine (ici une affaire de trafic de drogue ignorée de la majorité des protagonistes qui vont être pourtant pris dans cet engrenage) a des conséquences imprévues. Cette intrigue se développe à travers le montage de séquences brèves, alternant les divers niveaux d'action : celui de l'adjudant des carabiniers, Corbo, qui enquête sur un assassinat, celui de Vito, éleveur de poules, qui ne comprend pas pourquoi on lui a tiré dessus, et pourquoi diable le docteur Scimeni veut à tous prix lui acheter son élevage, ceux des divers commentateurs des événements. Une très grande place est accordée aux dialogues.
La littérature y est partie prenante comme elle le sera dans le reste de l'oeuvre. Le personnage de Vito se console et se réconforte avec le Roland furieux de l'Arioste, illustré par Doré, hérité avec la maigre bibliothèque de son père. Mais les autres protagonistes ne sont pas en reste de références, en particulier aux écrivains siciliens, pas toujours connus du lecteur français, d'ailleurs.
C'est aussi un univers linguistique qui va charmer les lecteurs italiens, mais pas tout de suite. Il faudra attendre son premier vrai roman policier, en 1994, La Forme de l'eau, où apparaît son héros récurrent, le commissaire Salvo Montalbano, pour que la séduction opère. Les traducteurs, en français, font de leur mieux, pour transmettre à la fois l'étrangeté et la fluidité de cette langue qui joue avec les dialectes siciliens, les formes familières de l'italien, et l'italien littéraire.



     Ainsi, ce premier roman qui a mis tant de temps pour rencontrer ses lecteurs, est-il loin d'être négligeable. Il se lit avec autant de plaisir que ceux qui ont fait la réputation de leur auteur et l'on y découvre les modalités de l'écriture de Camilleri, celles qu'il va développer, affiner, approfondir : le poids du passé dans le présent, la complexité des êtres, leur inscription géographique, leurs voix surtout.




A lire
: un bel hommage à l'écrivain de Stefanie Prezioso.



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