L'Ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche, Miguel de Cervantes, 1605-1615

coquillage


Don Quichotte, la Havane, photo Jupira Corbucci
Don Quichotte (et Rossinante), sculpture de Sergio Martinez (1930-1988) La Havane, Cuba. Photo Jupira Corbucci, 2006


Le roman de Cervantes, publié en deux parties, la première en 1605, la deuxième seulement un an avant la mort de son auteur, en 1615, est sans doute plus qu'aucun autre, aujourd'hui, l'un de ceux dont on parle sans les avoir lus, tout en ayant, croit-on, la plus grande familiarité avec lui. Ne connaît-on pas ses personnages et l'aventure des moulins à vent pris pour des géants? Pierre Bayard, dans un essai fameux, Comment parler des livres que l'on n'a pas lus ?, Corti, 2007, prétendait justifier ces non-lectures, en négligeant le fait que ce dont on parle alors correspond à des séries de clichés et que, de la "substantifique moëlle" comme disait Rabelais, on perd tout. Les clichés, par nature, sont simplificateurs et répétitifs, donc à la longue, bien ennuyeux. A mesurer l'importance qu'a eu ce texte dans la littérature mondiale, il vaut sans doute la peine de s'enfoncer dans le bois touffu de ses phrases et de retrouver derrière les deux silhouettes, le grand maigre et le petit gros, Don Quichotte et Sancho Pança, propagées par l'iconographie, de la peinture à la bande dessinée, la multiplicité des histoires, la multiplicité des interrogations qu'elles font naître, l'ambivalence des personnages, la merveilleuse richesse d'un monde où la littérature est la meilleure et la pire des choses, où les aventures les plus insensées apportent leur lot de sagesse et où, ce qui, à première vue, paraît frappé au coin du bon sens dévoile sa part de délire. Si le roman est là pour nous rappeler la complexité du monde et des êtres, comme le soutient Milan Kundera, alors il a bien raison d'affirmer que le roman, tel que nous l'entendons, naît avec L'Ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche.



L'auteur

Portrait supposé de Cervantes par Juan de Jaureguy (1583-1641), "peint en 1600". Malgré les deux textes portés sur le tableau, les spécialistes ne sont sûrs ni du modèle, ni du peintre. S'il y a bien eu un portrait exécuté par ce peintre puisque Cervantès le dit dans le Prologue des Nouvelles exemplaires, il ne semble pas assuré que ce soit ce tableau.
Dans le même prologue, par ailleurs, Cervantes trace son autoportrait pour accompagner la gravure qu'on aurait faite à partir du tableau de Juan de Jaureguy:
"Et sous le portrait on aurait écrit : Celui que tu vois, au visage aquilin, aux cheveux châtains, au front lisse et dégagé, aux yeux allègres, au nez recourbé quoique bien proportionné, la barbe d'argent, — qui fut d'or il n'y a pas vingt ans, — les moustaches longues, la bouche petite, les dents non encore poussées, car il n'en a que six, encore sont-elles mal conditionnées et plus mal placées et ne se correspondent-elles pas ; la taille entre deux extrêmes, ni grande, ni petite, le teint vif plutôt blanc que brun ; un peu voûté des épaules et le pied assez peu léger ; celui-ci, dis-je, est l'auteur de la Galathée et de Don Quichotte de la Manche [...] (traduction de Jean Cassou)
Autoportrait qui ne contredit en rien le tableau, tout en y ajoutant sur le mode humoristique des détails accusant l'âge du modèle, qui avait 56 ans  au moment du portrait, mais 13 ans de plus lorsqu'il rédige le prologue des Nouvelles exemplaires.



Juan de Jaureguy, 1600





Cervantes est né en septembre 1547 (peut-être le 29) : son père est barbier. La famille est nombreuse. De ses frères et soeurs, le plus proche sera Rodrigo, avec lequel il partagera sa vie de soldat. Rodrigo, lui, restera militaire toute sa vie et mourra en Flandres, dans la première bataille des Dunes, en 1600. Pendant l'enfance et la jeunesse de Cervantes, sa famille a souvent déménagé  (Valladolid, 1551 ; Madrid, 1561 ; Séville, 1564)
En 1567-68 : Cervantès étudie à Madrid et se fait connaître en tant que poète par quelques écrits de circonstance (on rime volontiers les grands événements de la Cour, comme en France).
En 1569, il part pour Rome (c'est probablement une fuite), il y devient valet de chambre d'un grand personnage, et l'année suivante (1570)  s'enrôle comme arquebusier dans la lutte contre les Turcs. En 1571 dans la bataille navale de Lépante, il perd "l'usage de la main gauche", ce qui lui vaut ensuite d'être surnommé le manchot. En 1575, il est toujours soldat, et s'embarque pour revenir en Espagne, avec son frère Rodrigo. Ils sont capturés par des pirates barbaresques au large de Marseille, et resteront 5 ans captifs à Alger. Libérés après paiement de rançon (collecte de fonds de commerçants chrétiens d'Alger et aide d'un ordre religieux), ils sont de retour en Espagne en 1580.
Entre 1580 et 1584, il semble que Cervantès voyage beaucoup (Oran, Portugal) ; il écrit de nombreuses comédies jouées sur les scènes de Madrid. Cette activité de dramaturge est très importante, on répertorie une trentaine de pièces. En 1584, il épouse une jeune fille de 15 ans, Catalina de Salazar y Palacios.
Le premier grand succès littéraire de Cervantes est publié en 1585, c'est la première partie de Galathea. (l'oeuvre ne sera pas achevée ; elle est traduite et publiée en 1611 à Paris et Honoré d'Urfé, l'auteur de L'Astrée, la célèbre). C'est un roman pastoral comme les affectionnaient les lecteurs du XVIIe siècle.



Le roman pastoral

Il trouve son origine dans l'Antiquité. D'un côté, la poésie, en particulier les deux poèmes de Virgile, Les Bucoliques et Les Géorgiques ; de l'autre, la prose, dont on retiendra Daphnis et Chloé, de Longus, contant les amours de deux jeunes bergers. Le genre s'épanouit au XVIIe siècle.
"Ces romans, tissés de longues conversations dans la douceur d'un cadre agreste de rêve, et de récits rapportés, permettaient de déployer un large éventail d'histoires d'amour heureux ou tragique sur la base continue d'une situation fixe, le culte rendu par deux bergers fidèles à une bergère sublime, rejeton romanesque de l'aimée des chansonniers pétrarquistes." (Mercedes Blanco, Magazine littéraire, oct. 1997)

[pour compléter, accéder à Wikiwand]



illustration "Galathée", Florian



Illustration provenant de :

Galatée
, Roman Pastoral. imité de Cervantes par M. de Florian, de l'Académie Française,  Édition ornée de Figures en couleur, d'après les Dessins de M. Monsiau. Paris: Chez Defer de Maisonneuve, 1793.

Florian (1755-1794) fait précéder son poème narratif d'une vie de Cervantes.


Après cela plus rien, ou presque plus rien, pendant près de huit ans. Cervantès travaille (1587 à 1595), il est commissaire aux vivres, collecteur d'impôts. On sait, par une supplique au roi, qu'il voulait partir pour les Indes et que l'autorisation lui en a été déniée (1590). Vie de tribulations au cours de laquelle il a été excommunié (1588) par le chapitre de Séville, fait de la prison, en 1591 ou 92, en 1597, et en 1600. La légende veut que ce soit au cours de cette dernière incarcération qu'il aurait commencé la rédaction du Quichotte. En 1604, un privilège lui est accordé pour l'impression du roman. Lope de Vega en dit pis que pendre : "beaucoup de poètes en herbe nous sont promis pour l'an prochain mais aucun aussi mauvais que Cervantes, ni assez sot pour louer le Quichotte." (Cité par Gérard de Cortanze dans sa Chronologie, Magazine littéraire, oct. 1997). En 1605, le livre est mis en vente et obtient un succès immédiat (six rééditions pour la seule année 1605, des contre-façons, des adaptations au théâtre, en ballet, etc.)
En 1609, il entre dans la Congrégation des Esclaves du Très-Saint-Sacrement, créée en 1608 (Lope de Vega et Quevedo en font aussi partie).
En 1613 : publication des Nouvelles exemplaires (succès aussi grand que Don Quichotte ; 7 éditions du vivant de l'auteur).

En 1614, paraît une 2e partie du Quichotte signée de Alonzo Fernando de Avellaneda orignaire de Tordesillas, dont Lesage fera une adaptation en français en 1704.
En 1615 : 2e partie de Don Quichotte avec la dédicace au comte de Lemos. Les ambassadeurs français venus chercher Anne d'Autriche, future épouse de Louis XIII, lui rendent visite (ce qui mesure son succès en France.)
En 1616, il prononce ses voeux (il était entré, en 1613, comme novice dans un monastère franciscain d'Alcala de Henares, sa ville natale). Il meurt le 23 avril.
Cervantes aura vécu dans un monde troublé. L'Espagne est traversée de tensions dont les tensions religieuses ne sont pas les moindres. Après l'expulsion des Juifs en 1492, ou leur conversion que l'Inquisition (fondée, quelques années auparavant, en 1478) regarde comme toujours suspecte, c'est au tour des Morisques d'être "chassés" (à tous les sens du terme) et "expulsés" en 1609. Pour obtenir des emplois, d'abord au sein de l'Eglise, ce qui inclut l'université, puis progressivement dans presque tous les domaines, il faut produire un certificat de "pureté de sang", c'est-à-dire prouver par un arbre généalogique qu'il n'y a que des chrétiens dans toute une lignée, d'où l'appellation de "vieux chrétiens". Malgré les quelques voix qui s'élèvent contre (dont celle de Baltazar Gracian), la pratique se généralise. C'est dire qu'elle produit une atmosphère de suspicion généralisée, tout autant qu'elle développe une corruption systématique.
Mais les difficultés sont aussi économiques.
C'est par ailleurs un monde peu sûr pour les personnes, le brigandage sévit un peu partout sur terre, sans parler de la piraterie généralisée en Méditerranée (et dont Cervantes a été victime) qui rend toutes les côtes peu sûres, et pas seulement celles de l'Espagne, les pirates ne se bornant pas à attaquer des navires, mais menant aussi des expéditions terrestres.





Gustave Doré, "le rêve de Don Quichotte"

Don Quichotte
, première partie, I "Son imagination se remplit de tout ce qu'il avait lu"
Illustration de Gustave Doré dans l'édition Hachette de 1869 (première édition 1863, traduction de Louis Viardot).
Toutes les illustrations sur Gallica


Le roman

La traduction française de la première partie paraît en 1614. Elle est l'oeuvre de César Oudin. La deuxième partie n'attendra pas si longtemps, François Rosset la fait paraître en 1618 (traductions reprises par La Pléiade, revues et corrigées par Jean Cassou). Depuis, de très nombreuses traductions se sont succédées, signe de l'intérêt porté à l'ouvrage.
Il se présente d'abord comme un récit parodique dont témoignent les éloges satiriques placés en tête de l'oeuvre, après le prologue qui ne l'est pas moins puisqu'il moque les livres contemporains et tout l'appareil dont ils s'entourent pour faire croire à leur valeur, ce qui lui permet, par ailleurs, de vanter discrètement ses qualités novatrices.

L'organisation du roman :

La première partie (1605) est composée de 52 chapitres,  sudivisée, dans la première édition, en quatre parties, permettant à l'auteur de jouer avec les attentes du lecteur en suspendant l'action et en lui faisant attendre la suite après avoir, parfois,  joyeusement digressé. Les deux personnages (Don Quichotte et celui qu'il a baptisé son "écuyer", Sancho Pança) y vivent diverses aventures avant que le curé et le barbier, amis de Don Quichotte, n'en inventent une pour le ramener chez lui et le soigner. L'ensemble se conclut  sur une ellipse : "l'auteur de cette histoire" avouant ne pas savoir ce qu'est devenu son héros, Don Quichotte, hormis le fait qu'il a couru de nouvelles aventures allant même jusqu'à Saragosse (ces quelques lignes suffiront au continuateur, qui signe le récit de 1614, pour les imaginer) et qu'il est mort. De cette mort, comme de celle de tous les protagonistes, témoignent les vers retrouvés dans une "caisse de plomb" exhumée des fondations d'une abbaye en reconstruction.
Dans cette première partie, le héros comme son écuyer, Sancho Pança, vivent des aventures comiques se terminant, en général, assez mal pour eux. Elles n'en sont pas moins souvent porteuses d'interrogations dans le rire qu'elles déclenchent. Ainsi de l'aventure des galériens délivrés (chap. 22). Délivrés à tort ? ou à raison ? les arguments de Sancho (comme du curé) condamnant cette action s'ils sont justes n'invalident pas pour autant les arguments de Don Quichotte la justifiant parce qu'ils appartiennent à deux ordres différents : celui de la machine judiciaire, et celui de la compassion. Force est de s'interroger sur ce que serait une véritable justice.
La deuxième partie (1615) ne conduit pas Don Quichotte à Saragosse, histoire de prouver que le "voleur" de personnages ne sait de quoi il parle, mais à Barcelone. Les 84 chapitres dont il est composé donnent un nouvel ami au héros, outre le barbier et le curé de son village, un jeune licencié, Samson Carasco, qui trouve le moyen de le ramener chez lui où l'attendent, comme lors de ses deux précédentes aventures, sa nièce et sa gouvernante anxieuses. Et cette fois-ci pour couper court à toute velléité de prolongation, l'auteur le fait mourir, non dans une ellipse mais dans une scène, repenti de ses errances, après s'être confessé et avoir dicté son testament devant témoins, déshéritant sa nièce si jamais elle épousait un amateur de romans de chevalerie ; et s'excusant auprès de son futur auteur de lui avoir fourni "d'aussi grandes folies et en si grand nombre".


Ainsi le roman dans sa totalité semble-t-il s'inscrire dans le projet énoncé par le premier prologue "ruiner l'autorité et le crédit que les livres de chevalerie ont acquis [...]", et les aventures malheureuses de ses héros, le "chevalier errant" et son écuyer,  prouveraient le caractère absurde, voire la folie de vouloir vivre en chevalier par des temps qui n'en ont que faire. Pourtant, l'ambiguité de l'entreprise est présente dès le prologue, car si l'auteur concorde avec les propos de son ami définissant son projet, il n'en persiste pas moins à entourer son personnage de qualificatifs laudateurs, dont le récit prouvera qu'ils ne sont pas totalement ironiques, occasionnellement dans la première partie, mais de manières plus constante dans la seconde. Don Quichotte est, de fait, "vaillant", "chaste amoureux", "notable" (au sens de "remarquable", "réputé", en particulier dans la deuxième partie, puisqu'il y est un "héros" de roman vivant), "honorable", puisque toutes ses actions obéissent à des valeurs qui le sont: générosité, soif de justice, mansuétude, même s'il manifeste parfois un orgueil colérique et qu'il se révèlera, par ailleurs, très souvent, sage et de bon conseil, au fur et à mesure du développement de l'action, comme si le personnage gagnait progressivement en épaisseur après avoir commencé par être une caricature. Sans négliger que ces romans de chevalerie qu'il s'agit de déconsidérer se révèlent un savoir et un plaisir communément partagé, de l'aubergiste de la première partie qui "adoube" Don Quichotte, au curé et au barbier, ses amis, et jusqu'aux personnages rencontrés, ainsi de Dorothée jouant à merveille les dames requérant un chevalier de les défendre, sans oublier le duc et la duchesse de la deuxième partie comme tous leurs commensaux et domestiques capables d'inventer, pour leur propre compte, des aventures sans qu'aucun d'entre eux ne confonde pour autant divertissement littéraire et réalité quotidienne.
Si le caractère burlesque du récit n'est pas discutable, le double jeu (qui est aussi un double "je" au départ) invite à entendre ce que le rire pourrait bien avoir à nous dire sur le monde et sur nous, sur le monde de l'auteur comme sur le nôtre, aujourd'hui.
De quoi rions-nous ?
L'écrivain du premier prologue  souhaitait "Que le mélancolique soit ému à rire, que le rieur le soit encore plus, le simple ne s'ennuie pas", projet rappelé dans de nombreux titres, ou inséré dans divers développements au cours de l'histoire. Le roman ne trahit pas ce souhait, puisqu'il est d'abord une parodie. Le héros, Don Quichotte, transmet la "vulgate" du roman de chevalerie que son écuyer désavoue parfois ou parfois conforte pour ne pas renoncer à ses propres rêves ; mais dans tous les cas, le monde dans sa réalité matérielle, routes, auberges, montagnes, comme dans sa réalité sociale, se charge de mettre à mal cette vision des choses. Cela donne des scènes de comédie, voire de farce (avec force coups de bâtons et plaisanteries scatologiques) où, comme au théâtre, le plaisir naît de l'illusion, tout y est faux mais tout y est vrai. Car si Don Quichotte transfigure le monde à la mesure de ses certitudes, autour de lui, tout un chacun s'y applique aussi, soit pour s'en amuser comme le Duc et la Duchesse mettant en scène des aventures pour Don Quichotte mais aussi pour Sancho Pança, envoyé gouverner, selon ses rêves, une île imaginaire qui n'en est pas moins un village réel ; soit pour tenter de ramener sans violence le héros dans son village comme le curé et le barbier montant la comédie de la dame en quête d'un paladin (première partie) ou Samson Carasco jouant lui-même le rôle d'un chevalier pour mettre Don Quichotte à sa merci.  Les aventures cocasses des deux personnages ne sont pas la seule source de comique, loin s'en faut, et peut-être est-ce aujourd'hui la part la plus menue de notre plaisir de lecture. Le plaisant du récit est bien davantage celui qui naît de la surprise, des attentes du lecteur déjouées, des retournements de situations, des nombreuses digressions que représentent les diverses histoires amoureuses entrelacées dans le récit, ou enchâssées parfois, comme La Nouvelle du curieux impertinent lue par le curé et écoutée par tous les protagonistes.
Maic ce qui amuse surtout, c'est la fausse désinvolture d'un narrateur qui se joue de son lecteur à tous les niveaux de sa création. A commencer par un narrateur qui d'abord se dédouble pour ensuite devenir un historien "arabique", Cid Hamet Ben Engeli, ici dénoncé par le deuxième narrateur, qui en fait traduire le texte, comme "menteur", là loué comme un "sage" et un "savant", sans compter que le premier chapitre de la première partie met Don Quichotte lui-même en situation d'auteur en lui faisant construire les personnages de son récit, statut qu'il revendique à d'autres moments aussi, par exemple, lorsqu'il explique à un Sancho peu convaincu que Dulcinée est un personnage littéraire, comme ceux des poètes, la réalité de Aldonza Lorenzo n'étant que la matière première de sa création (I, 25).
De quoi nous parle le roman ?
Le roman a donc une réelle puissance comique, mais l'ambiguïté des personnages, comme de certaines situations, invitent le lecteur à se demander pourquoi il rit, alors que souvent il devrait s'inquiéter. Don Quichotte et Sancho Pança sont certes ridicules, la plupart du temps, mais ils ne sont pas que cela.  Car si le roman de Cervantes a, depuis sa première publication, suscité tant de gloses (ne dit-on pas qu'il est le texte le plus commenté de la littérature mondiale ?) c'est que les pistes de lecture qu'il ouvre sont innombrables, à preuve : elles peuvent être psychanalytiques (Qu'en est-il de la "folie" en général, et de la "folie" de Don Quichotte en particulier? Quel rapport entre lire et délire ?), philosophiques (la folie de Don Quichotte est-elle prolégomène à l'usage de la raison ? Qu'est-ce que le réel ? Qu'en savons-nous ?), littéraires (Qu'est-ce que lire ? quels rapports entre fiction et réalité, entre Histoire et histoires ? Qu'est-ce qu'un personnage de roman ?), historiques (de quelle Espagne parle ce roman?), politiques (que satirise, dénonce, ce roman ? Qu'est-ce qu'un bon gouvernement ?) et ainsi de suite ad-libitum. En effet, on peut tout aussi bien y suivre, via tous les récits enchâssés qui ne parlent que de cela (y compris lorsque le récit est le fait même du protagoniste inventant son propre roman de chevalerie, I, 21), une interrogation sur l'amour et le désir, ou une enquête sur la féminité à travers tous les personnages féminins qui peuplent le récit, de la solide épouse de Sancho à l'évanescente nièce de Don Quichotte, du rêve de féminité fantasmé par Don Quichotte, Ducinée, à partir de la mémoire d'une jeune paysanne autrefois aimée, en passant par la jeune Marcelle qui a choisi la liberté en devenant bergère dans les montagnes, loin de la gent masculine et de ses assiduités, ou le personnage de Dorothée dont l'énergie et le courage égalent la finesse d'esprit, sans négliger Zoraïda-Marie dont la beauté et l'intrépidité ne sont pas en reste ; et même Maritorne vaut beaucoup mieux que l'image que son nom a véhiculé plus tard, femme légère certes, servante un peu souillon certes, mais capable aussi de bonté et de générosité. Cette histoire que l'on ramène à la trajectoire de ses deux principaux protagonistes est peuplée de femmes qui ne sont pas de simples figurantes.

Oui, vraiment, L'ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche est un roman inépuisable.
 




A feuilleter
: les illustrations de Dubout (1905-1976) pour le roman.
A lire : un article de Serge Fort et Jean-Luc Puyau, "Le Quichotte et la France - Histoire(s) d'une fascination ancestrale" sur le site de l'Ambassade de France à Madrid.
A explorer : un site consacré au roman.
A découvrir : une mise en images particulièrement belle, Honor de cavalleria, film de 2006, du Catalan, Albert Serra.



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