Jeunesse, Récit et deux autres histoires, Joseph Conrad, 1902

coquillage


Il s'agit d'un recueil de trois nouvelles, publiées en volume en 1902. Youth (Jeunesse), Heart of Darkness (Au coeur des ténèbres, certainement le titre le plus connu de Conrad sinon le plus lu) et The End of the Tether (Au bout du rouleau). Dans une préface que l'auteur ajoute, en 1917, il explique que ces textes ont été réunis parce qu'écrits durant une même période, celle s'intercalant entre la publication du Nègre du Narcisse (1897) et "la première conception de Nostromo" qui sera publié en 1904.
Mais, plus tard, en 1924, dans une lettre à Frank Nelson Doubleday, son éditeur étasunien,il dira que le volume, "dans ses parties constitutives présente les trois âges de la vie (car c'est ce qu'il est en réalité, et je savais très bien de que je faisais quand j'ai écrit "Au bout du rouleau" comme devant être le dernier de ce trio" (cité par Claude Noël Thomas dans sa notice de la Pléiade).
Les trois textes sont de longueur fort différentes, le dernier étant plus proche d'un court roman développé sur 14 chapitres, le premier étant le plus bref. Ils ont tous, d'abord, été publié  dans Blackwood's Magazine (que Conrad appelait "Maga"). Le premier, en septembre 1898 ; le deuxième dans les numéros de février, mars, avril 1899 (et Conrad d'affirmer que de là vient le découpage en trois parties) ; le troisième, rédigé tardivement, après le parution de Lord Jim (1900), et publié dans "Maga" en même temps (la dernière livraison en décembre 1902) que paraît le volume (novembre 1902).







Jospeh Conrad 1904

Joseph Conrad en 1904

L'auteur

     Il est né Josef Teodor Konrad Korzeniowski le 3 décembre 1857 à Berdichev. Le ville est dans l'actuelle Ukraine qui alors dépendait de la Pologne laquelle était sous domination russe. Curiosité : c'est la ville où Balzac épouse Eve Hanska, le 14 mars 1850.
En 1861, Apollo  Korzeniowski (poète, écrivain, traducteur et farouche indépendantiste), son épouse et leur bébé s'installent à Varsovie, Apollo est arrêté le 21 octobre pour avoir participé aux préparatifs d'une insurrection contre le pouvoir russe. En 1862, il est condamné à la déportation et envoyé à Vologda (à environ 400 km  au nord-est de Moscou). Il part avec sa famille. Inutile d'ajouter que les conditions de vie des déportés étaient rien moins qu'amènes. En 1863, la famille est autorisée s'installer à Tchernikov (Tchernihiv, pour les Ukrainiens), à 150 km au nord de Kihiv (Kiev), dont le climat est meilleur pour la santé d'Eva, atteinte de tuberculose.
En 1865 (l'enfant a donc 8 ans), Eva Korzeniowska née Bobrowska meurt.
En 1868, Apollo et son fils vont s'installer à Lviv, se rapprochant ainsi des frontières de la Pologne. L'année suivante, il est autorisé à rentrer en Pologne et ils vont s'installer à Carcovie, mais le 23 mai 1869, Apollo meurt, de tuberculose, lui aussi.
L'enfant a 11 ans, et les premières années de cette jeune vie n'ont pas été tendres pour lui. Il est confié au frère de sa mère, Tadeusz Bobrowski. L'oncle le remet entre les mains d'un précepteur qui l'accompagne dans ses études, d'abord à Cracovie, ensuite à Lviv, mais manifeste surtout son désir d'être marin. Pour un jeune Polonais de Cracovie, c'est un peu surprenant. L'oncle l'envoie donc, accompagné de son précepteur, découvrir le monde, la Suisse et l'Italie (été 1873). Il voit enfin la mer et revient à Cracovie, fortifié dans sa décision. L'oncle finit par céder (peut-être aussi pour le faire échapper au futur service militaire de 3 ans, peut-être parce qu'il se rend compte que la vie du fils d'un opposant n'aura rien de facile dans une Pologne sur laquelle le joug russe s'apesantit de plus en plus) et il part, en 1874, pour Marseille où il est confié à des banquiers qui sont aussi armateurs, la firme Delestang et Fils. Il faut dire que le jeune Konrad (c'est le prénom qu'on lui donne dans sa famille) a été élevé autant en français (comme cela se faisait dans la bonne société) qu'en polonais. Il a par ailleurs une excellente connaissance de la littérature française que lui a transmise son père. Gide précisera, quand il aura fait sa connaissance (en 1911), qu'il parlait français "avec un accent marseillais".
Il est d'abord pilotin (apprenti marin). En 1875, il a un premier engagement, comme mousse. Il va vivre près de trois ans à Marseille, mais ce séjour s'achèvera sur une tentative de suicide, en mars 1878 (peut-être des histoires sentimentales, peut-être des dettes de jeu, peut-être les deux). L'oncle accourt, remet le jeune homme sur pieds, et ils décident que l'Angleterre se prêtera mieux aux projets du jeune marin. Il a commencé à apprendre l'anglais, mais comme il le dira plus tard, il n'en savait pas six mots. Pourtant, c'est non seulement dans la marine marchande anglaise qu'il fera carrière, pendant près de 20 ans, de 1875 à 1894, mais c'est en anglais qu'il écrira toutes ses oeuvres.
Il commence simple matelot, puis en 1880, ayant passé l'examen, il obtient son brevet de lieutenant ; en 1884, nouvel examen pour devenir second ; en 1886, il devient capitaine au long cours et obtient la nationalité britannique.




Otago

Peinture anonyme du trois mâts barque Otago, construit en 1869, dont Joseph Conrad sera le capitaine de janvier 1888 à mars 1889.

Ces années de navigation le montrent changeant fréquemment de navire, démissionnant aussi avant de trouver un nouvel engagement. Sylvère Monod commente "Agité, instable, ombrageux, susceptible, peut-être même querelleur, il se sépara en assez mauvais termes de plusieurs commandants". Pour résumer, Conrad n'était pas facile à vivre et c'est bien là un trait de caractère car on en peut dire autant des rapports avec ses éditeurs quelque peu tumultueux, ou de son instabilité terrienne, puisqu'il déménage régulièrement, comme si les maisons qu'il habite, au bout d'un moment, lui devenaient insupportables.
Mais ses années de navigation ont été riches d'expériences, heureuses ou moins heureuses comme celle du Congo (d'avril à décembre 1890) où il est second sur le vapeur Roi-des-Belges, dont il revient malade (paludisme et dysenterie), riches aussi de rencontres, de découvertes, mine pour le travail du futur écrivain.
C'est 1889 qu'il entreprend d'écrire un roman, La Folie Almayer, alors qu'il a démissionné de son poste de capitaine de l'Otago à Melbourne, et travaille dans un bureau.
L'année où il quitte définitivement le service, en 1894, son oncle meurt en février et un éditeur accepte de publier La Folie Almayer. C'est à partir de là qu'il devient écrivain à part entière et commence à publier régulièrement dans la presse et/ou en librairie. S'il a fait toute sa carrière maritime sous son patronyme polonais, Konrad Korzeniowski, sa carrière d'auteur sera celle de Joseph Conrad (deux de ses prénoms), sans aucun doute plus facile à prononcer et mémoriser pour ses lecteurs.
En 1896, il épouse Jessie George, rencontrée en 1894, qui a 22 ans (il en a près de 40). La jeune femme est la fille d'un libraire et exerce la profession de dactylographe. En 1898, le couple a un premier fils, Boris. Le second naîtra en 1906.
Estimé, admiré, l'écrivain n'est pourtant pas plébiscité par les lecteurs et ce n'est qu'en 1913 que son roman, Chance (Fortune, en français, écrit en collaboration vec Ford Madox Ford), connaît le succès, aux USA d'abord, puis en Angleterre.
En juillet 1924, Conrad fait une crise cardiaque et meurt en août. Il est enterré à Canterbury.






jeunesse

Illustration de Charles Fouqueray (1869-1956) pour Jeunesse. Librairie de la Revue française. Alexis Rédier éditeur, 1930.

Le livre

     Outre la préface ajoutée en 1917, le livre s'ouvre sur une dédicace, "A mon épouse" (Jessie George), et une épigraphe tirée d'un conte des frères Grimm, "Outroupistache" dans le texte français de Armel Guerne (Flammarion, 1967). Le lutin qui a demandé en paiement l'enfant de la jeune femme refuse les richeses en disant "un être vivant m'est infiniment plus précieux que tous les trésors du monde", ce qui devient chez Conrad "[...] mais le nain répondit : «Non, quelque chose d'humain m'est plus cher que les richesses du monde»"
La préface souligne deux points en particulier : les personnages (issus de diverses manières de l'expérience) et  la "tonalité" des récits, en particulier celle de Au coeur des ténèbres : "Il fallait donner à ce thème sinistre une sombre résonance, une tonalité spécifique, une vibration continue qui, je l'espérais, flotterait dans l'air et se prolongerait dans l'oreille après l'accord final " (Pléiade, p. 5).
Préface et épigraphe expriment l'identité essentielle de ces textes, celle d'une exploration des profondeurs humaines à travers ce que leur auteur appelait les "trois âges de la vie" que donne à ressentir la dimension même des récits, à la Jeunesse, brêve et intense, succède la découverte pesante de toutes les zones d'obscurité que découvre, en lui et dans les autres, le narrateur d'Au coeur des ténèbres, puis, enfin, la longue et lente dégradation de l'individu, l'accumulation des pertes jusqu'au naufrage final, comme si Conrad avait repris la métaphore de Chateaubriand pour en faire une réalité concrète, la vieillesse menant à la perdition, l'engloutissement dans l'océan, et l'homme et le navire.
La première traduction française est due à G. Jean-Aubry (ami  de Conrad depuis 1918) et André Ruyters, pour Gallimard, en 1925. Elle ne propose que deux des trois textes, Jeunesse et Au coeur des ténèbres. Une deuxième édition en est faite en 1928. Le troisième sera publié en 1931, traduit par Gabrielle d'Harcourt et préfacé par G. Jean-Aubry.
Dans le volume de la Pléiade (Oeuvres II, 1985), Jeunesse est proposé dans la traduction de G. Jean-Aubry, révisée Par Claude Noël Thomas ; Au coeur des ténèbres dans une traduction de Jean Deurbergue ; Au bout du rouleau dans la traduction de Gabrielle d'Harcourt révisée par Jean-Pierre Vernier.
      Les deux première nouvelles sont construites sur le même principe de l'enchâssement. Un narrateur anonyme précise les conditions d'énonciation, présente le cadre, une salle où l'on boit (dans Jeunesse), le pont d'un bateau de plaisance (Au coeur des ténèbres), un groupe de personnages (les mêmes dans les deux nouvelles) dont se détache le conteur, Marlow. Vient le récit lui-même. Et in fine, le premier narrateur reprend la parole pour conclure sur l'effet produit par le récit, nostalgie pour le premier, constat de la présence universelle des ténèbres pour le second.
Le dispositif du troisième récit est, en apparence, plus simple, puisque pris en charge par un narrateur omniscient qui conte la fin de vie du capitaine Whalley, mais il est, en réalité, fort complexe en raison d'un tissage des temporalités qui désarçonne le lecteur, emboîtant les analespses dans lesquelles il a tendance à perdre le fil du récit.



Jeunesse : le premier et le plus court de ces récits. Marlow y relate "la chronique d'une de ses traversées" et très exactement sa première navigation vers l'orient, destination Bangkok, son premier poste de lieutenant, quand il avait "juste vingt ans". Une traversée qui va accumuler les déboires du départ jusqu'à la fin, s'achevant sur un spectaculaire incendie, dans l'océan indien. Or, ce qui devrait être un souvenir désastreux est, au contraire, celui d'une exaltation profonde, tellement puissante qu'elle lui fait ponctuer régulièrement son récit sur l'exclamation "Ah! la jeunesse", qu'il commente ensuite "la sotte, la charmante, magnifique jeunesse."
     Le récit est construit à partir d'éléments empruntés à la vie même de Conrad, quoique, bien sûr, transformés. Le trois mâts barque charbonnier qui a fini par brûler a bel et bien existé qu'attestent à la fois les registres maritimes et le procès qui a suivi le naufrage visant à déterminer les responsabiltés (les bateaux étaient assurés). L'aventure a eu lieu en 1883 et il la raconte en 1898 (on est loin des 22 ans que Marlow met entre ses vingt ans et son récit).
L'aventure du jeune homme sur le Judée (nom du navire) est placée sous le signe de sa devise "vaincre ou périr", "je me souviens que cela me plut énormément" confie Marlow à ses auditeurs. Le lecteur en vient à s'intéresser à la mémoire, à sa capacité de transmuer les souvenirs, ici il n'en conserve que les émotions fortes qui en deviennent exaltantes d'être remémorées, associées qu'elles sont dans son esprit au sentiment de puissance que peut éprouver un très jeune être humain passé au travers de catastrophes. Et c'est aussi toutes les émotions liées aux pertes, celles des illusions, suggérées dans l'évocation d'un orient romanesque  perçu dans "un souffle de vent, un souffle faible et tiède, chargé d' "étranges senteurs de fleurs d'arbre, de bois aromatique [...] c'était impalpable et envoûtant comme un sortilège, comme la promesse chuchotée de mystérieuses délices" ; celles de l'énergie, physique et psychique, "l'ardeur au coeur qui chaque année s'affaiblit, se refroidit, diminue et s'éteint — s'éteint trop tôt, trop tôt — avant la vie elle-même" ; sans parler de la perte réelle du naufrage.




Victor Hugo

Ville au crépuscule, dessin de Victor Hugo, vers 1856. Plume, lavis, fusain, gratté, encre, papier velin. Maison de Victor Hugo - Hauteville House

"Au-dessus de Gravesend, l'air était sombre et, plus loin encore en arrière, paraissait condensé en lugubres ténèbres qui s'étendaient, pesantes et inertes, à l'aplomb de la plus vaste et de la plus grande ville du monde." (Au coeur des ténèbres, traduction Jean Deurbergue)


Au coeur des ténèbres : dans ce récit de Marlow (qui suscite encore des polémiques) l'incipit est beaucoup plus long que dans Jeunesse, et met en place une atmosphère, celle du crépuscule et de la nuit venant sur la Tamise. Or cette atmosphère est essentielle à la nouvelle, pusqu'elle l'introduit, à travers cette réflexion de Marlow : "Ici aussi [...] ça a été un coin obscur de la terre". Il n'y est pas question d'une traversée mais d'une navigation fluviale. Pas une fois, dans la nouvelle, ce lieu n'est localisé précisément par un toponyme. C'est un "grand fleuve", "un fleuve énorme". Le désir de le connaître répond à une aspiration d'enfant, découvrir les "blancs" des cartes. La fascination, celle "d'un oiseau sans cervelle", le pousse à intriguer pour obtenir une nomination comme "commandant d'un vapeur fluvial", ce qu'il obtient non sans avoir perçu que tout est obscur (y compris son comportement) dans la Compagnie qui l'engage, dans les bureaux qu'elle occupe, dans le trajet qu'il va suivre, pour arriver à ses fins, prendre son commandement sur ce fleuve où se trafique l'ivoire avec force exactions : tous les hommes qu'il croise se rangent dans deux catégories, les bourreaux (blancs), les victimes (noirs). Comme d'habitude, les victimes sont infiniment plus nombreuses que les bourreaux. Il finit par naviguer sur son fleuve, pour récupérer de l'ivoire et un malade, découvrir les abîmes de "sauvagerie" (wilderness) qu'il croit extérieures et qui sont intérieures. Le malade, proche de sa fin, en fait, est une sorte de tyranneau local, Kurtz, que la population au milieu de laquelle il vit refuse de laisser partir, et dont la personnalité trouble va le hanter bien au-delà de sa mort.
Confronté à la nature (wilderness), les hommes découvrent ce qu'ils ont de meilleur et de pire. Chez London, à la même époque, les grands espaces canadiens et alaskiens le font aussi, mais plus souvent pour le meilleur. Chez Conrad, c'est le plus souvent pour le pire, et l'expérience africaine, pour brève qu'elle ait été (juin à décembre 1890) a été particulièrement traumatisante. Le lecteur peut en trouver une autre trace, tout aussi férocement ironique, dans Un avant poste du progrès (An Outpost of Progress, 1897).
L'ombre règne partout, et toujours, et même Marlow ne parvient pas à affronter la vérité, et mentira à la fiancée, en lui faisant croire que le dernier mot de Kurtz a été son nom. Voilà pourquoi la nouvelle finit, comme elle a commencé, dans les ténèbres.






Singapour

Charles Andrew Dyce (1816–1853), Old Bridge in Singapore (Vieux pont à Singapour), 1842. Galerie nationale de Singapour.
La description, dans le roman, du port d'attache du Sofala, correspond à la ville même s'il n'est jamais nommé.

Au bout du rouleau : le titre est programmatique aussi bien en français puisqu'il signale une situation sans issue qu'elle soit matérielle (à la fin de ses ressources financières) ou psychologique (au bout de ses forces, de ses capacités de résistance) qu'en anglais (The End of the Tether) où le bout de la corde connote davantage la limite physique qu'on ne peut outrepasser. Le personnage central, le capitaine Whalley, est à la fois un homme ruiné, un homme âgé "Il avait soixante-sept ans", un homme diminué puisqu'il devient aveugle, ce qui, pour lui, signifie la fin de sa vie active, autant dire la fin de sa vie tout court.
Le narrateur n'est plus Marlow, mais un narrateur anonyme et omniscient. Alors que les deux premières nouvelles ont très peu de personnages, celle-ci est davantage peuplée. Il y a d'abord le double du capitaine, le "serang" (le maître d'équipage) malais qui ne le quitte pas d'un pouce et grâce auquel il peut continuer sa tâche ; l'armateur du bateau, Massy, ancien mécanicien auquel un gain à la loterie a permis d'acheter un bateau dans le but de "régner", esprit tortueux, d'une intelligence limitée, habité d'un éternel ressentiment contre tout et tous ; le second, Sterne, personnage pour le moins antipathique qui rêve de prendre la place du commandant ; le seul ami de Whalley, un planteur de tabac, M. Van Wyck, homme pondéré et généreux mais peu optimiste quant aux êtes humains alors que Whalley fait montre d'un incurable optimisme.
Le récit est donc celui du dernier voyage de Whalley devenu commandant d'un caboteur, le Sofala, le vapeur de Massy, auquel il s'est associé dans l'espoir de faire fructifier son dernier avoir pour améliorer la vie de sa fille, Ivy, dont la situation est rien moins que florissante et qui vit en Australie. La sottise et la méchanceté réunies feront que ce dernier voyage le sera littéralement. Le récit débute in medias res, en cours de navigation du Sofala dans le Détroit (à entendre détroit de Malacca, entre la Malaisie et Sumatra), navigation de cabotage, qui du début à la fin sera entrecoupée de divers retours en arrière relatifs à tous les personnages.
Ces analepses s'insèrent dans le récit avec tant de naturel qu'elles paraissent souvent relever d'un monologue intérieur du personnage, ce qu'elles ne sont pas, ainsi de la première qui apparaît après la présentation du personnage, Whalley, et qui revient sur son histoire depuis les temps héroïques où il était "Harry Whalley le risque-tout" jsqu'aux temps présents où, à 67 ans, il commande le vapeur Sofala, analespse qui s'étend du milieu du premier chapitre au milieu du sixième. C'est dire qu'elles sont longues et détaillées et ce, d'autant plus, que certains évènements rapportés ouvrent, à leur tour, sur des analepses. L'ensemble y gagne en densité.








 


Ces retours en arrière sur des parcours mémoriels ont, certes, une fonction narrative, expliquer le présent, mais surtout celui de mettre en évidence l'ensemble des pertes qui constituent une vie. Elles peuvent être minuscules ou majeures, être dues au passage du temps (comme la perte de la notoriété parce que le monde et les hommes ne sont plus les mêmes et que ce qui a eu lieu quarante ans auapravant n'appartient déjà plus à la mémoire vive, mais à l'histoire, comme l'île Whalley répertoriée dans un livre — chap. 1) ou aux aléas économiques (la faillite d'une banque), à la simple condition humaine (mort d'un être cher, accident invalidant, vieillesse inévitable avec ses conséquences dont la diminution de la résistance physique n'est pas la moindre), elles vont s'accumulant. D'une certaine manière, elles finissent par aboutir à la perte ultime, celle de la vie.

     Ces trois récits se lisent avec le plus grand bonheur, malgré ce qui peut sembler, à première vue, une tonalité générale foncièrement pessimiste quant à la condition humaine faite de solitude, voulue ou subie, de pertes successives, et pourtant de bonheurs aussi. Le plaisir d'agir, d'aimer (d'amour, de tendresse ou d'amitié), la beauté de certains êtres et des choses servis par une écriture remarquablement souple et évocatrice (il y a une force visuelle peu commune dans les descriptions de Conrad), sensuelle  pourrait-on dire, fascinent la lecture. On ne rencontre pas Conrad impunément. Heureusement son oeuvre est conséquente, et le plaisir peut se renouveler ailleurs, même si relire n'est jamais une mauvaise idée.




A lire
: un article de Gilles Bibeau (Anthropologue canadien) dans la revue Anthropologie et société, 2010, publié sur le site Erudit en 2011 : "Ne pas oublier Monsieur Kurtz. L’attrait de la sauvagerie", une très éclairante lecture de Au coeur des ténèbres.



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