Hôtel du Nord, Eugène Dabit, 1929

coquillage


Premier roman d'Eugène Dabit, le livre est publié par Robert Denoël qui fait ses débuts dans l'édition, en 1929. En 1931, il obtient le prix du roman populiste dont il est le premier lauréat. Le roman sera adapté ou, plutôt, il inspirera une transposition au cinéma par Marcel Carné, en 1938, sur un scénario de Jean Aurenche et des dialogues de Henri Jeanson.








Dabit
Eugène Dabit, 1935

L'auteur

     Il est né le 21 septembre 1898 à Mers-les-Bains quoique la famille soit parisienne. Il grandira dans le quartier de Montmartre où habitent et travaillent ses parents. Il y va à l'école, obtient le certificat d'études en 1911 et entre en apprentissage chez un serrurier. Puis la guerre arrive, le père est incorporé, il faut se procurer des ressources. Eugène trouve du travail dans le métro, il lave les vitres des wagons le jour, est garçon d'ascenseur la nuit. Ensuite ce sera l'engagement devançant l'appel, en 1916. Ayant réchappé à la guerre, démobilisé en 1919, après avoir fait un temps avec l'armée d'occupation en Rhénanie, ayant fait l'expérience de la condition ouvrière, et doté d'un certain talent de dessinateur, Eugène Dabit décide d'étudier la peinture. Il suit les cours de Louis-François Biloul, à Montmartre, où il rencontre Christian Caillard (1899-1985), et fréquente l'Académie de la Grande Chaumière, à Montparnasse.
Avec son ami Caillard, l'amie de ce dernier, Irène Champigny, Dabit se lance dans la production de soieries peintes selon le procédé du batik. C'est un succès. Irène ouvre une galerie, Christian Caillard leur fait connaître Maurice Loutreuil. Aux trois premiers se joint Béatrice Appia, peintre elle-même, que Dabit a connu à l'Académie de la Grande Chaumière et qu'il épousera en 1924.
Entre temps, les parents d'Eugène, aidés par le frère de madame Dabit, sont devenus co-propriétaires, en 1923, d'un hôtel sis 102 quai de Jemmapes, l'Hôtel du Nord, qu'ils vont gérer jusqu'en 1942.
La peinture de Dabit ne rencontre guère de succès, et c'est un euphémisme. Il a publié un article sur Loutreuil dans la revue Europe, en 1926. Il se met à l'écriture et entreprend ce qui deviendra Petit-Louis, et qui n'était encore que des "Souvenirs de guerre" dont il soumet le manuscrit à Gide. Gide lui fait connaître Roger Martin du Gard sous la direction duquel il va réécrire Hôtel du Nord et les "Souvenirs de guerre". Le premier est publié par Denoël en 1929 et le second, sous le titre de Petit-Louis, en 1930, par Gallimard.
Sa vie sentimentale est quelque peu agitée. Sa vie professionnelle, partagée entre peinture (à laquelle il ne renonce pas, même s'il vend très peu) et littérature. Le Laffont-Bompiani, Dictionnaire des auteurs, 1994, en dit ceci "La douzaine de livres que Dabit nous laisse suffit pour le classer parmi les meilleurs romanciers de sa génération... Relevant du groupe populiste, Eugène Dabit use du langage parlé avec une rare maîtrise. Sa peinture de la pauvreté garde un accent dont la justesse est inégalable."
En 1936, Gide lui propose de se joindre au groupe d'écrivains français (Jef Last, Pierre Herbart, Louis Guilloux, Jacques Schiffrin) qui vont visiter l'URSS. Il accepte et c'est au cours de ce voyage qu'il va contracter une maladie (scarlatine ? typhus ?) dont il va mourir, à Sébastopol, le 21 août 1936.
L'oeuvre de Dabit, de son vivant, avait été discrète, elle le sera encore plus après sa mort, malgré les efforts de Béatrice Appia et de Roger Martin du Gard. Elle ne mérite pourtant pas cet oubli.


Populiste ? prolétarien ? communiste ?

     La fin des années 1920 voit se développer une réflexion autour de la possibilité pour la littérature d'écrire la réalité et, en particulier, celle des travailleurs. Il y avait bien eu le réalisme et le naturalisme à la fin du XIXe siècle, mais les auteurs en étaient le plus souvent des "bourgeois", extérieurs à ces mondes, même si, comme Zola, ils se documentaient avec précision sur ce qu'ils entendaient raconter. Léon Lemonnier, affirmant se rallier à André Thérive qui en aurait déjà donné l'idée, en 1927, dans un manifeste "La littérature populiste", publié dans L'Oeuvre du 27 août 1929, proclame l'existence d'une nouvelle "école", héritière du naturalisme, "Nous en avons assez des personnages chics et de la littérature snob ; nous voulons peindre le peuple", mais qu'il s'agit d'actualiser en rénovant, en particulier, sa langue, celle du "naturalisme" ayant vieilli ("démodée" dit Lemonnier) et de ne surtout pas s'encombrer de "doctrines sociales" qui déforment "les oeuvres littéraires".
La réaction ne se fait pas attendre. Marcel Martinet qui a été directeur littéraire de L'Humanité de 1921 à 1923 et Henry Poulaille, écrivain que le premier a découvert, s'insurgent. Dès 1913, Martinet avait réfléchi à la question de "l'art prolétarien" comme outil d'émancipation des travailleurs, un "art" créé par eux et pour eux. Une réflexion qu'il a poursuivi toute sa vie. Quand Poulaille en reprend les données à la fin des années 1920, dans Le Nouvel âge littéraire (1930), il insiste, lui aussi, sur ce qui différencie "populiste" (une vue de l'extérieur) et "prolétarien" (une vue de l'intérieur). Ses références sont Jules Vallès et Charles-Louis Philippe.
Mais pour les prolétariens, comme pour les populistes, la question du langage se pose de manière cruciale. Comment parler et faire parler ? Zola avait trouvé la solution de l'indirect libre permettant d'introduire dans la narration syntaxe et vocabulaire familiers, voire argotiques. Il s'agit d'inventer autre chose. Poulaille lance une revue, Le Nouvel âge littéraire qui devient vite Le Nouvel âge en 1931.
Les écrivains qui se reconnaissent dans ce mouvement sont, pour beaucoup, proches du Parti communiste, mais dans les années 1930, le Parti est prié par Moscou (la maison-mère en quelque sorte) de mettre un peu d'ordre dans ce fourmillement (Martinet, par exemple, est foncièrement anti-stalinien). Les communistes déclarés (Aragon, Nizan, Vaillant-Couturier, etc) vont donc créer l'Association des Ecrivains et Artistes Révolutionnaires (A.E.A.R) en mars 1932 qui se démarque de l'orientation de Poulaille par sa volonté affichée de suivre les règles esthétiques définies par les soviétiques, le réalisme socialiste qui met l'art au service de la propagande. L'idée maîtresse n'est plus seulement de montrer la réalité du monde du travail et de la société, en général, mais d'en dénoncer les dysfonctionnements et de fournir des éléments de réflexion (et d'espoir) pour la transformer.
Ce sont donc les trois tendances qui marquent une certaine littérature des années 1930. Dabit n'y échappe pas. Il a été couronné du premier prix populiste en 1931 pour Hôtel du Nord, preuve que se reconnaissait dans ce récit un regard, estimé juste, sur la vie des "petites gens" ; un récit qui, par ailleurs, échappait à toute analyse psychologique. Mais c'est le groupe de Poulaille auquel il se joint en collaborant à sa revue ; pourtant, en 1932, il adhère à l'A.E.A.R, et s'il ne milite guère, il est probable qu'il se reconnaît dans ceux qu'il y côtoie. La participation, en 1936, au voyage en URSS, prouve au moins sa curiosité à l'égard de ce nouveau monde en construction. Mais fondamentalement, il semble bien que Dabit était surtout lui-même, un être bien particulier, conscient de ses origines, marqué par la solidarité de classe, se cherchant encore. Et peut-être, sans cette mort prématurée, se serait-il cherché sans fin.
En 1925, il faisait projet d'écrire des romans qui «rendront l'atmosphère de notre temps, témoigneront de nos efforts, avoueront nos amours et nos haines, aideront ou prépareront peut-être quelque révolte » (cité par Marie-Thérèse Siméon dans L'Humanité.fr du 3 octobre 2009), ce qui le rapprochait plus des "prolétariens", voire des "communistes" que des "populistes".




Le roman

     Encore que le terme ne paraisse guère adapté pour ce récit dépourvu d'intrigue.
Il est précédé d'une épigraphe empruntée à Caliban parle, 1928, de Jean Guéhenno. Elle donne le ton du livre où se rencontreront ces personnages qui pourraient dire aussi "Chacun de nous, pris à part, ferait un mauvais héros de roman. Il est banal et sa vie est banale. Elle n'échappe jamais à l'ordre commun d'une misère vulgaire", ce qui revient à proposer un pacte de lecture : si "pris à part" aucun personnage ne fournit de héros, alors le collectif est le véritable "héros" et ce "collectif" apparaît bien comme la "classe ouvrière", le prolétariat, constitué d'individus n'ayant que leur force de travail pour survivre.
Il est ainsi aisé de comprendre pourquoi le roman multiplie les personnages.
Le récit se déroule sur 35 chapitres non titrés, et ressemble plutôt à une succession de vignettes dessinant des personnages à travers des anecdotes relatives à la vie quotidienne de gens vivant des situations précaires, dans le Paris des années 1920. Ces 35 chapitres se déploient entre le moment où un couple, Emile et Louise Lecouvreur, entre en possession de l'Hôtel du Nord dont ils vont devenir les gérants pour huit années, en février d'une année non déterminée (les trois premiers chapitres), et celui où, quelques huit années après (ils sont proches de la fin du bail), en été, "le canal était accablé de soleil", l'hôtel est voué à la démolition, racheté par l'entreprise du "Cuir moderne" qui s'approprie tout le quartier (chap. 35). Entre ces deux moments, un narrateur omniscient rapporte les agissements d'un grand nombre de personnages qui forment la clientèle de l'hôtel et du café-restaurant (que les patrons appellent "la boutique") qui en occupe le rez-de-chaussée. Il s'agit non seulement des locataires mais aussi des gens du quartier, tout autant que des ouvriers et des ouvrières, vendeuses et autres dactylos qui y travaillent.
Ils sont présentés dans un ordre permettant d'imaginer une trajectoire de vie, de la jeunesse à la vieillesse. Le premier personnage est une jeune femme, Renée Levesque, venue de Coulommiers à la suite de son amant (chap. 5), Pierre Timbault, serrurier, qui l'abandonne lorsqu'elle découvre sa grossesse. Renée devient la bonne de l'hôtel. Le dernier personnage, avant la fermeture de l'hôtel, est le vieux père Deborger (il a plus de 65 ans, il est un des rares pour lequel le narrateur raconte les faits marquants de sa vie) qui vient en visite, de l'asile de Nanterre où il finit sa vie (chap. 34), dans la solitude et la misère.


l'hôtel du nord

L'Hôtel du Nord, 102 quai de Jemmapes, Paris Xe. photo Albert Harlingue (1879-1963), détail.









Steinlein

Théophile Alexandre Steinlen (1859-1923)
Ouvriers du bâtiment,
entre 1859 et 1923
"[...] et tous les ouvriers du bâtiment, terrassiers, plâtriers, maçons, charpenteirs, de quoi refaire Paris si un tremblement de terre venait à le détruire. A 7 heures, ils ont tous disparus" (chap. 7)

Entre les deux, chaque chapitre fait apparaître un ou plusieurs personnages, dont les métiers sont donnés qui les déterminent presque aussi précisémment que les quelques traits relatifs à leur apparence physique, ainsi de Marius Pluche, cuisinier mais aussi militant syndicaliste, lecteur passionné de Victor Hugo (il lit L'Homme qui rit).
Ce que met surtout en valeur l'existence de chacun de ces personnages, c'est la résignation et l'impossibilité de changer des trajectoires qui se présentent comme un "destin", mauvais, en règle générale, où les femmes, en particulier, et les vieux sont victimes d'un univers social qui les broie. Les femmes sont vues par les hommes comme des proies sexuelles, ainsi de Jeanne, la bonne qui succède à Renée, violée par un pensionnaire (un militaire), qui passe ensuite de mains en mains comme Renée, et finissent dans la prostitution (avec plus ou moins de succès comme Denise "une belle fille, habillée de façon cossue", chep. 30), mais ce n'est guère mieux pour les autres, prisonnières de tristes mariages, comme la femme du coiffeur ou madame Fouassin, voire la jeune Lucie, épouse de Mimar, porteur à la gare du Nord. Quant aux vieux, contraints de travailler jusqu'à ne plus pouvoir, ils se retrouvent à l'asile, comme Deborger ou Achille, hâleur de péniche sur le canal. Dans ces vies tristes, l'alcool est omniprésent, seule échappatoire à la grisaille.
Un témoignage sur une époque
     La condition ouvrière ainsi mise en mots témoigne aussi d'une époque. Nombre des professions exercées par les personnages, comme Madame Fouassin, ouvrière en chambre qui fabrique de "l'article de Paris" ("fleurs artificielles, boîtes à bonbons décoratives, boutons en corne ou en papier mâché, ombrelles, éventails, poupées") ou Delphine Pellevoisin, couturière en chambre, travaillant pour la confection, comme sa soeur Julie, corsetière dans un atelier. C'est aussi le cas pour les travailleurs masculins, la profession de palefrenier va disparaître avec la traction animale (l'entreprise de Latouche ferme) comme celle de hâleur.
Le mode de logement va changer aussi, lentement.
L'hôtel appartient à la catégorie des "garnis", ces hôtels où les chambres se louent au mois ou, comme ici, à la "semaine", et qui représentent encore, à l'époque, un mode de logement courant pour les travailleurs. Certains y passent même leur vie, comme Pélican ou le père Louis qui, une fois l'Hôtel du Nord fermé, iront dans un autre, tout à côté, dans la rue de la Grange-aux-Belles. S'y logent à la fois des célibataires et des familles. Si les water-closets sont sur le palier, il n'y a vraisemblablement pas de salles de bains, mais chaque chambre est pourvue d'un coin cuisine. Une famille comme celle des Chardonnereau (quatre personnes) occupe deux chambres, le père, la mère et Paul, onze ans, dans une pièce qui sert de chambre, cuisine, salle-à-manger, et le fils aîné, Gabriel, garçon boucher, dans une autre.
Certains des personnages vivent dans des appartements, par exemple Madame Fouassin et son mari mourant, ou Mimar après son mariage avec Lucie. Ces appartements sont le plus souvent exigus, souvent insalubres, mal aérés.


Le cadre du récit, un quartier bien délimité, le quai de Jemmapes sur lequel Lecouvreur fait ses promenades, est aussi défini par son square à la hauteur de la passerelle de La Grange-aux-Belles, sa passerelle tournante avec son écluse, le passage des péniches, l'éclusier, Julot. On y trouve La librairie du travail dont Lecouvreur regarde la vitrine, dans ses promenades, comme il recense tous les petits commerces sur son bref trajet.
Pour l'essentiel, les personnages ne sortent guère de leur quartier. Renée ira au cinéma avec Bernard, "un jeune électricien" (qui s'est vanté de "«tomber» la bonne"), un soir, au Tivoli, non loin de la Place de la République, voir Le Mystère de la Tour-Eiffel (Julien Duvivier, 1928) et Adrien, le confiseur homosexuel, se rend au bal masqué de la mi-carême du Magic-City, dans le 7e arrondissement, sur la rive gauche. Le reste des personnages quittant le quartier disparaissent du récit.
La vie quotidienne appartient au travail et les distractions sont rares ; généralement, une promenade, le long du quai comme font le dimanche le coiffeur, sa femme et leur fille, promenade finissant souvent en disputes ; le bal du samedi soir, pour les jeunes femmes, comme Fernande ou Raymonde ;  jeu de cartes ou de dés (zanzi) au café pour les hommes, abondamment arrosé d'apéritifs divers, discussions à propos de tout ou de rien, des mérites d'un alcool aux questions syndicales, disputes entre "unitaires" (partisans de la CGTU) ou "cégétistes" (partisans de la CGT). Il y a bien le 14 juillet où le quartier pavoise, où l'on danse dans la rue, au grand plaisir des patrons de bistrot qui écoulent leur marchandise, comme Lecouvreur : "Il était abruti de fatigue mais content. En avait-il vendu des litres de bière et de limonade !"
Le premier mai est encore une date clé, puisque celle des manifestations ouvrières (souvent, comme en 1920, liées à des grèves), moment d'affirmations et de revendications sociales, souvent encore se terminant, comme dans le roman, en bagarres avec la police (ce pourrait être inspiré par le premier mai 1928 qui connut un meeting à la Maison des Syndicats, rue de la Grange-aux-Belles). Et Dabit n'oublie pas d'intégrer, passagèrement, dans son tableau, l'agitateur communiste, Bénitaud (chap. 29).
Dans ces vies pèse aussi la maladie, deux des personnages meurent de tuberculose, un bourgeois visiblement réfugié là pour fuir sa femme, M. Ladevèze, et la petite Lucie venue de sa campagne, épousée par Mimar. Renée perd son bébé, en nourrice, qui meurt de coliques, lui dit-on. Louise, la patronne, souffre un moment d'une pleurésie et supporte difficilement son inaction. Chez les pauvres, ne pas travailler est tragique. C'est un temps où la protection sociale n'existe pas ; un temps où l'hôpital faisait peur.
Ainsi, dans ce récit, simple et rapide (les chapitres sont brefs, la langue quasi transparente, aucune voonté de transcrire un langage populaire), Dabit trace un émouvant portrait d'une classe vouée à "l'ordre commun d'une misère vulgaire" selon la formule de Caliban. Mais il fait plus.
"La forme d'une ville / Change plus vite,  hélas ! que le coeur d'un mortel" (Baudelaire)
     Un des aspects les plus émouvants de ce récit s'inscrit dans sa temporalité évanescente. Nous l'avons déjà signalé, pas de dates dans ces événements qui s'enchaînent d'abord lentement, liés à la découverte par les Letourneur de leur nouvelle condition puisque d'ouvriers, ils deviennent commerçants et doivent découvrir et s'adapter à de nouvelles contraintes, tenir propres locaux qui sont en piètre état pour Louise Lecouvreur, découvrir les aléas de celui qui ne peut dormir qu'après le retour du dernier locataire et doit se réveiller fort tôt pour les premiers travailleurs qui partent, comme Dagot "employé au service des ordures ménagères", à 5h du matin, pour Emile Letourneur, puis dans la routine et la répétition. Le temps qui passe est celui des saisons, hiver, printemps, été, automne qui se succèdent ; locataires qui vont et viennent. Ainsi, lors de sa dernière visite, le vieux Deborger constate qu'il ne connaît plus personne parmi les pensionnaires, les uns sont morts, les autres partis, comme Marius Pluche pour gérer un bistrot à Montrouge.
Mais ce temps qui passe se traduit aussi par la dégradation autant que par le transformation. Transformation de l'hôtel lui-même, repeint, réogranisé, où le père Deborger ne reconnaît plus son ancienne chambre, puis transformation du quartier : extension de la gare de l'Est (transformée entre 1926 et 1931), installation prévue de l'entrerpise du "Cuir moderne" qui rachète tous les terrains, agrandissement de l'écluse, démolition de l'hôtel, construction de bâtiments imposants, c'est l'explicit "il montrait l'armature du Cuir Moderne qui arrivait déjà à la hauteur d'un troisième étage."
Comme tous les lecteurs peuvent le constater aujourd'hui, l'Hôtel du Nord est toujours debout. Il s'agit donc pour Dabit de dire autre chose que de calquer une réalité.
Avant le changement radical de la vie (et de l'espace auquel elle était liée), se constate une dégradation, ne serait-ce que dans la prise de fonction de madame Chardonnereau qui devient la bonne, en remplacement de Jeanne ; une bonne qui fouille les chambres des pensionnaires, vole à l'occasion (ce qu'elle a toujours fait), travaille le moins possible. La police s'intéresse à l'hôtel en raison du malheureux Adrien que Louise parvient quand même à dédouaner en expliquant qu'il travaille et "a une bonne place". Louise reçoit une lettre anonyme accusant son mari d'infidélité. Le monde progressivement se rétrécit, s'assombrit, puis s'anéantit, comme le déplore Louise, à la fin, "C'est comme si l'Hôtel du Nord n'avait jamais existé, pensait-elle, il n'en reste plus rien."
En sorte que le lecteur ressent l'incitation à une méditation sur la vie, le passage du temps, le dépérissement inévitable, la perte.
Dans "Atmosphère de Paris", en 1931, Eugène Dabit rappelait à la fois son expérience dans l'hôtel de ses parents où ils sont installés depuis 1923 où il a quelquefois joué le rôle de veilleur de nuit, et son désir de donner une existence à ceux qui, dans la ville, sont transparents. Le texte ci-après offre un certain pathos auquel échappe le roman, car ces personnages sortis de son horizon ont pu vivre ailleurs, autrement, et tout n'a pas disparu encore, un certain pessimisme habitait Dabit.
"Le destin m’a fait longtemps vivre et travailler à l’Hôtel du Nord. J’y ai vu arriver un à un les personnages de mon livre, je les ai vus partir, et plus jamais je ne les ai rencontrés. Rien de plus émouvant, de plus désespérant aussi que leur existence, sans poésie ni révolte, ni rêve. Des hommes confiants dont certains venus de la campagne, pauvre chair broyée sous la meule des villes. Rien d’eux ne subsiste aujourd’hui. Un nom? Pas toujours. Et c’est alors que me vient le désir de les faire revivre, de les comprendre, de les aimer, moi qui leur ressemblais un peu, aussi de m’effacer devant eux, de les montrer nus, simples, confiants." (Atmosphère de Paris)
Il reste le livre, magnifique !




A lire
: l'article, fort détaillé sur la publication et Eugène Dabit lui-même, de Henri Thyssens sur le site des éditions Denoël
Pour en savoir plus sur le bal du Magic-City, l'article de Farid Chenoune, « Leur bal », Modes pratiques [En ligne], 1 | 2015.
Un joli texte d'admiration sur Encres vagabondes.
Pour éclairer la distinction populisme, prolétarien et communiste, l'article de Marie-Anne Paveau "Le « roman populiste » : enjeux d'une étiquette littéraire", 1998.
Et la réflexion d'Albert Camus dans une lettre de 1953 adressée à la revue La Révolution prolétarienne.
A voir : le film de Marcel Carné, Hôtel du Nord, 1938.



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