11 juin 1832 : Jules Vallès

coquillage


Longtemps après la mort de Vallès, quelqu'un a affirmé "On a toujours raison de se révolter". C'est une affirmation dont il eût pu faire sa devise.
Vallès, c'est la révolte incarnée. Tout le révoltait, la condition des enfants comme celle des pauvres, celles des exploités de tous ordres ; toutes les injustices dont la société, celle de la Restauration comme celle de l'Empire, plus tard celle de la république même, ne s'émouvait pas assez à son gré. Le révoltait aussi le conformisme, la sottise, les pouvoirs, celui minuscule et pourtant terrible du maître d'école ou du père de famille, comme celui de toutes les autorités instituées qui ne s'imposent que par la force.
Mais ce révolté était généreux (ses ennemis mêmes le lui concèdent), courageux, tendre et bienveillant. Il n'y a jamais d'acrimonie chez Vallès, son sens de l'humour y veille, même s'il a souvent la dent dure, mais tout autant à son encontre. Pourtant, comme il a participé à la Commune de Paris (mars-mai 1871), condamné à mort par contumace en 1872, la bourgeoisie en a fait un croquemitaine, comme elle a fait de Louise Michel une pétroleuse.
C'était pourtant un honnête homme et un grand écrivain.
Peut-être cela va-t-il changer puisqu'en novembre 2016, l'Assemblée nationale française a réhabilité les combattants de la Commune. Il était temps...



Une enfance de pauvre en Auvergne

Le 11 juin 1832 naît, au Puy-en-Velay, le 3e enfant de la famille Vallez (plus tard l'écrivain modifiera l'orthographe de ce nom, peut-être pour lui assurer sa prononciation exacte et éviter l'homophonie avec "valet"). Jean Louis Vallez est instituteur, dans une école de sourds-muets, et son épouse "ménagère" selon le terme de l'époque. Tous deux sont issus de familles paysannes.
Le couple aura sept enfants dont deux seuls survivront. Le garçon né en 1832, prénommé Louis-Jules, et sa soeur Marie-Louise, née en 1835. La famille n'est guère riche — c'est un euphémisme — et ces morts prématurées ne sont pas faites pour alléger l'atmosphère.
En 1833, le père est nommé maître d'études au Collège Royal.
C'est donc au Puy-en-Velay que se déroule l'enfance du futur écrivain. C'est une petite ville (autour de 15.000 habitants alors) dans laquelle la vie des pauvres n'est guère plus facile qu'ailleurs. Et pauvre, la famille Vallez l'est. Le père, en effet, perd son emploi quelques temps après. La famille doit alors vivre des cours particuliers qu'il peut trouver, ce qui va durer jusqu'à qu'il obtienne sa réintégration en 1839. Autrement dit, on tire le diable par la queue chez les Vallez. Il faut se loger, nourrir et vêtir quatre personnes avec des émoluments plus que maigres et bien aléatoires. C'est un début dans la vie peu encourageant. Sans doute, y-a-t-il pour atténuer cette noirceur les séjours à la campagne, dans la famille, les solidarités familiales aussi qui jouent alors, il n'empêche, quand Vallès parle de pauvreté, il en parle en connaissance de cause.
Si la petite école semble avoir été un moment heureux, l'entrée au collège, en 1839, est le début d'années malheureuses. Dans la hiérarchie scolaire, l'enfant est moins que rien, pauvre comme le petit Chose de Daudet, il n'est pas protégé par la fortune et, de surcroît, fils d'un homme considéré comme un "pion", ce qu'il est, c'est-à-dire le dernier dans l'échelle hiérarchique qui va du professeur aux surveillants, là encore aucune protection à attendre. Le roman de Daudet permet de saisir les cruautés de ce petit monde fermé où le moindre des pouvoirs se manifeste par le mépris et l'humiliation de ceux qui y sont soumis. Vallès n'est pas, au XIXe, le premier a se plaindre des établissements d'enseignement, bien d'autres l'avaient fait comme Vigny, par exemple, près de trente ans auparavant, mais qui, plus heureux que Vallès ou le personnage de Daudet, avait pu y échapper assez vite.
En 1840, Jean-Louis Vallez est nommé au Collège Royal de Saint-Etienne où il exercera jusqu'en 1845, tout en préparant l'agrégation de grammaire. La famille déménage. Jules, quant à lui, poursuit ses études qui pour être brillantes ne lui ont guère laissé de bons souvenirs.


Courbet

Portrait de Jules Vallès, vers 1860, par son ami, Gustave Courbet, Paris, Musée Carnavalet.



L'adolescence et l'entrée en politique

En 1846, admissible à l'agrégation (il sera reçu en 1847), Vallez père est nommé professeur de 6e au collège de Nantes et Jules y devient naturellement élève. La situation financière de la famille est meilleure puisque Jean-Louis Vallez augmente son traitement avec des leçons particulières. Son fils ne semble pas avoir davantage aimé le Collège de Nantes que celui de Saint-Etienne ou du Puy. Mais lorsqu'il est en rhétorique  (classe de première actuelle) éclate la Révolution (février 1848).
C'est la fête.
Le jeune Jules manifeste avec les autres, il est là lorsqu'est planté l'arbre de la liberté, il fait voter des motions contre les examens et les concours, bref se démène tant que sans doute il inquiète vivement sa famille et qu'on l'envoie à Paris.
Il est mis en pension chez un certain Lemeignan et suit les cours du lycée Impérial Bonaparte (actuel lycée Condorcet). Ces quelques mois parisiens sont surtout l'occasion de nouer des amitiés avec des jeunes gens partageant ses convictions républicaines, de s'instruire bien davantage en politique qu'en philosophie. Mais la famille veille et il est rappelé à Nantes pour y préparer son baccalauréat de philosophie. Il échoue et repart à Paris en septembre.
Il s'installe au quartier latin. Ses convictions républicaines s'affirment. Il manifeste en mars 1851 contre la fermeture du cours de Michelet au Collège de France. Et comme on pouvait s'y attendre, échoue une seconde fois au baccalauréat. Militer et étudier sont rarement compatibles. En décembre 1851, il est de ceux qui tentent de résister au coup d'Etat. Là, le père se fâche tout rouge, le garçon regagne Nantes et il est interné à l'asile Saint-Jacques. Un fils fou vaut mieux qu'un fils républicain, c'est moins compromettant.
Il faudra l'intervention de ses amis parisien, Arnould et Ranc, pour ramener le père à la raison et faire libérer le jeune homme en mars 1852. Finalement, il sera reçu bachelier, à Poitiers,  en avril 1852, sans doute grâce à l'appui du père d'Arnould, professeur à la Sorbonne. Dès  juin, il est de retour à Paris.



Daumier
Cliquez sur l'image pour l'agandir

L'Emeute, Honoré Daumier (1808-1879), Washington



Journaliste et militant

Le retour à Paris est supposé être celui d'un étudiant en droit. Inutile de dire que ce n'est pas exactement aux études juridiques qu'il se livre. La preuve en est donnée en 1853, lorsqu'il est arrêté et incarcéré à Mazas du 16 juillet au 30 août.
Il est accusé, avec ses amis, d'avoir comploté contre l'Empereur, lequel complot existait bel et bien (Complot dit de l'Opéra comique), mais il est douteux que Vallès en ait vraiment fait partie et d'ailleurs il ne passe pas en jugement contrairement à son ami Ranc. C'est sa première expérience de la prison, ce ne sera pas la dernière.
C'est aussi, cette année-là (1853) que sa soeur Marie-Louise est internée pour maladie mentale. La malheureuse finira par mourir à l'asile en 1859.
En septembre il est à Nantes et en octobre de nouveau à Paris. Ses études de droit semblent bien se borner à la prise de ses inscriptions, et encore, pas toujours. En tous cas, il échoue à ses examens.
Jules Vallès écrit. Il collabore à de petites gazettes, fait des corrections dans une imprimerie, divers travaux pour gagner trois sous, mais l'objectif est bien d'être écrivain.
Cela dure jusqu'en 1857. Son père meurt en avril et en juin il publie anonymement son premier livre, L'Argent avec une lettre préface au financier Jules Mirès.
En 1860, il devient employé de la mairie de Vaugirard où il travaille à l'Etat-civil. Il continue de vendre sa prose aux journaux et, entre autres, "Le Dimanche d'un jeune homme pauvre" (novembre 1860) et "les Victimes du livre" (9 octobre 1861) au Figaro de Villemessant. Articles repris dans le volume intitulé Les Réfractaires qui paraîtra en décembre 1865 chez Charpentier.
En attendant, il fait des dettes et finit par trouver un poste de répétiteur au lycée de Caen en novembre 1862 ce qui lui permet d'échapper un temps à ses créanciers. Il est licencié en avril 1863. Il rentre à Paris, retrouve son poste à la mairie de Vaugirard ; là encore, pas pour longtemps;  une conférence sur Balzac, en janvier 1865, jugée contenir des propos "séditieux" le contraint à démissionner. Il vivra dorénavant de ses articles. Il mutliplie ses collaborations, avec Le Figaro, avec L'Evènement (quotidien littéraire créé par Villemessant en 1865), il assure une chronique littéraire pour le Progrès de Lyon, et fournit régulièrement des articles à L'Epoque que dirige Ernest Feydeau. Pour ce dernier journal, d'août à octobre 1865, il va à Londres. En octobre il publie Jean Delbenne, récit à tonalité autobiographique.



La Rue, 30 novembre 1867
Une de La Rue du 30 novembre 1867 qui va entraîner la disparition de l'hebdomadaire.


En 1866, il réunit les articles publiés dans L'Evénement et L'Epoque pour en faire le volume intitulé La Rue qui paraît chez Achille Faure.
La Rue
!
c'est le nom qu'il choisit pour l'hebdomadaire qu'il lance enfin le 1er juin 1867. Il s'annonce comme "Paris pittoresque et populaire" avec le projet d'en faire "la mémoire d'un peuple" contre "la littérature littératurante parlant d'elle et encore d'elle, et toujours d'elle." (La Rue, n° 2, 8 juin). Le journal ne dure pas. Le 30 novembre, Vallès signe un article intitulé "Cochons vendus", terme injurieux désignant les remplaçants des hommes tirés au sort pour le service militaire. L'article est féroce qui trouve bien d'autres cibles auxquelles appliquer telle dénomination. Le numéro est saisi, le propriétaire-gérant poursuivi. Pendant que la justice se démène, le journal continue de paraître. Mais le dernier numéro, celui du 18 janvier 1868, consacré à Proudhon, est saisi sur les presses. Fin de La Rue.
Vallès continue son travail de journaliste dans d'autres organes de presse, mais un article de septembre 1868 dans Le Courrier de l'Intérieur lui vaut deux mois de prison à Sainte-Pélagie (décembre et janvier). Il en tire un Journal de Sainte Pélagie qui paraît en deux livraisons dans le Paris de M. de Pène. A peine sorti, il récidive, et fonde en février Le Peuple qui ne vivra que peu de temps (15 numéros) ; puis, en mai, Le Réfractaire qui vivra encore moins (3 numéros). Il rédige aussi des feuilletons dont Le Testament d'un blagueur (octobre-novembre 1869), dans lequel se lit une première ébauche de Jacques Vingtras, autrement dit des trois volumes, publiés bien longtemps après, L'Enfant, Le Bachelier, L'insurgé qui sont son chef-d'oeuvre. En 1869, il se présente aux élections législatives : "J'ai toujours été l'avocat des pauvres, je deviens le candidat du travail, je serai le député de la misère ! La misère !" mais c'est un échec, à peine quelques centaines de voix.
En 1870, il relance La Rue sous forme d'un quotidien (28 numéros). Puis c'est la guerre.





Maximilien Luce, 1905
Cliquez sur l'image pour l'agrandir

Maximilien Luce (1858-1941),
Une rue de Paris en mai 1871, 1905

La Commune

En septembre 1870 après la défaite  de Sedan, la destitution de Napoléon III et le retour en catimini de la République, Paris organise sa résistance. Vallès représente le XXe arrondissement au Comité central républicain de Défense nationale. Mais son domaine n'est vraiment pas celui des actions militaires. Il pariticipe, en janvier à la rédaction de l'appel à la résistance et à la proclamation de la Commune, l'Affiche rouge. Dès  février 1871 (le 22), il lance Le Cri du peuple. Le journal durera ce que durera la Commune.
Vallès participe aux travaux de la Commission de l'Enseignement. Arrive le mois de mai. Les Prussiens dehors, les "Versaillais" (les troupes du gouvernement officiel) investissent Paris en massacrant tout ce qui bouge. Les Parisiens révoltés se défendent en incendiant des bâtiments pour entraver la marche de l'armée sans y parvenir vraiment. Cette attaque restera dans la mémoire sous le nom de "Semaine sanglante", les derniers révoltés sont abattus devant le mur du cimetière du Père Lachaise qui, depuis, s'appelle le Mur des Fédérés. On ignore exactement le nombre des morts, mais les estimations les plus mesurées parlent de 7 à 8000, d'autres vont jusqu'à 20.000, Lissagaray, par exemple.
En tous cas, Vallès n'en fait pas partie. Bien qu'il ait été donné comme fusillé, il réussit en fait à se cacher et à fuir. Commencent alors des années d'exil. D'abord à Bruxelles, puis à Londres avec un séjour en Suisse à la fin de 1872, année où il est jugé et condamné à mort par contumace (4 juillet). C'est en exil qu'il apprend la mort de sa mère survenue le 9 mars 1872.
Si Vallès continue d'écrire, il a dû mal à placer son travail. Les journaux ne veulent pas se compromettre avec un si dangereux personnage. L'image que l'on donne de lui, il en reprend les termes dans une lettre de janvier 1876 à Arnould : "Moi, le barbare, le gibier de potence, l'incendiaire et le tueur d'enfants..." et on la retrouve dans le fielleux petit livre de Jean Richepin, publié en 1872, Les Etapes d'un réfractaire.


Les dernières années

A Londres l'attend un autre chagrin. Il fait la connaissance d'une jeune femme, ils ont un enfant, une petite fille qui naît en 1875 mais qui ne vit que dix mois. La mort de son enfant est un crève-coeur pour Vallès " Je viens d'être frappé au coeur, et mon coeur restera meurtri pour le reste de sa vie" écrit-il à son ami Arnould en janvier 1876, et il n'est pas exclu que ce chagrin intime ait joué sa partie dans l'écriture de la trilogie. Mais ses amis ne l'abandonnent pas, qui s'efforcent de lui trouver des débouchés, comme Aurélien Scholl ou Hector Malot. En 1876, il publie dans L'Evénement, une série de chroniques sur "La rue à Londres".
En 1878 (du 25 juin au 3 août), Le Siècle publie sous le pseudonyme de La Chaussade, Jacques Vingtras, première version de L'Enfant que les lecteurs trouvèrent scandaleuse, ce qui fit que Le Siècle ne publia jamais la suite. Il trouve aussi d'autres publications. En 1879 paraissent à la fois un recueil d'articles publiés entre 1867 et 1870 sous ce titre : Les Enfants du peuple, et Charpentier publie L'Enfant sous la signature transparente de Jean La Rue. Cette année-là, il est venu s'installer à Bruxelles et c'est là qu'il va faire la connaissance de Séverine (Caroline Rémy). Séverine est la compagne d'un médecin fortuné, Adrien Guebhard. Elle est indépendante, intelligente. Vallès est séduit et elle l'admire. Leur amitié se transforme vite en collaboration. Elle devient sa secrétaire. Il lui permet de développer ses talents de journaliste.
Le 10 juillet 1880 est enfin votée la loi d'amnistie que Victor Hugo ne cessait de réclamer. Vallès revient à Paris. Charpentier publie L'Enfant sous le nom de son auteur et Jacques Vingtras II : Le Bachelier.
Vallès écrit de plus en plus. Nombreux sont maintenant les journaux qui accueillent ses écrits. Dans Le Réveil (fondé en 1881 par Jean-Marie de Lanessan), il publie une série de chroniques intitulées "Le Tableau de Paris" (juin 1882- août 1883) ;  en 1883 aussi, dans le bi-mensuel de Juliette Adam, La Nouvelle Revue, paraît une première version de L'Insurgé. Mais il ne rêve que de son propre journal. Avec Séverine et grâce à l'appui financier de Guebhard, ils vont relancer Le Cri du peuple dont le premier numéro paraît le 28 octobre 1883. Cette fois-ci, SON journal l'accompagne jusqu'à la fin de sa vie.
Vallès est malade, atteint d'un diabète qui s'aggrave en 1884. Il meurt le 14 février 1885, il a 52 ans. Hector Malot est son exécuteur testamentaire, Séverine dépositaire de ses manuscrits. Elle reprend la direction du Cri du peuple et fait publier L'Insurgé en 1886, corrigé par ses soins.
Homme engagé dans un combat pour un monde meilleur et plus juste, Vallés a été aussi un observateur attentif des plaies sociales de son temps, mais aussi, quelque part, un poète ravi de s'extasier sur lla beauté quand il la rencontre, dans des instantanés antraperçus un instant. Caustique, il a un sens aigu de la caricature mais il est aussi capable d'attendrissement et de louanges. Tous ses écrits en portent témoignage.




A lire
: une communication de Roger Bellet sur Vallès et Paris (1989).
A explorer : deux sites consacrés à la Commune : pour la chronologie et pour la documentation iconographique.



Accueil               Calendrier des écrivains de langue française