Le Petit chose, Alphonse Daudet, 1868

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Alphonse et Julia Daudet vers 1868

Alphonse et Julia Daudet, vers 1868

C'est le premier roman de Daudet, du moins le premier publié. Dans ses souvenirs (1882), son frère Ernest assure qu'il en aurait écrit un premier, vers sa quinzième année, lequel confié à une revue lyonnaise pour publication, aurait disparu, corps et bien.
Alphonse Daudet, toutefois, depuis sa première publication en 1858, un recueil de poèmes, Les Amoureuses, s'est surtout appliqué au théâtre, sans succès marquant, et à la rédaction de textes courts, des contes destinés aux journaux. Les divers séjours dans le midi, à partir de la fin 1861 (Algérie, Corse, Provence) que ses fragilités pulmonaires nécessitaient ont fourni matière à divers contes et sans doute ravivés des souvenirs d'enfance et de jeunesse. Son mariage avec Julia Allard en janvier 1867 l'a arraché à une vie de bohème qui aurait pu mal finir.
C'est d'une certaine manière de tout ce passé lointain ou récent que se construit Le Petit Chose, dans lequel toutefois il convient de ne pas lire, comme il est si courant de le faire, un récit autobiographique.
Si autobiographie il y a, c'est celle du personnage, Daniel Eyssette, et non celle de son auteur.
Dans Histoire de mes livres, Daudet raconte comment le livre fut écrit en plusieurs fois. Commencé dans le Midi, en février 1866, il en interrompt la rédaction en mars, pour rentrer à Paris, le reprend l'hiver suivant, et termine ainsi la première partie. Le manuscrit est alors abandonné. Daudet vient de se marier. Il ne le reprend qu'au cours de l'été 1867.
La première partie du roman est d'abord publié en feuilleton dans Le Moniteur universel du soir à partir de novembre 1866, alors que l'ouvrage est toujours sur le métier. En 1868, Hetzel l'édite en volume (les deux parties). Quelques années plus tard (vers 1877/78), avec l'accord de l'auteur, il en organise une version expurgée  pour une édition "spéciale jeunesse", illustrée par P. Philippoteaux (gravures de Ch. Laplante). Si bien que l'on peut imputer à Hetzel le progressif glissement de Daudet dans la classe des auteurs pour la jeunesse ; glissement progressif car en 1915, encore, ce sont ses romans qui demeurent les oeuvres les plus lues, ce dont témoignent les tirages, tous en général au-dessus de 100.000, comme on peut le constater dans les éditions Fasquelle, collection de la Bibliothèque-Charpentier au prix courant de 3,50 Francs.

Une autobiographie imaginaire

Le roman commence par ces mots : "Je suis né le 13 mai 18..., dans une ville du Languedoc, où l'on trouve comme dans toutes les villes du Midi, beaucoup de soleil, pas mal de poussière, un couvent de Carmélites, et deux ou trois monuments romains." La phrase pourrait prêter à confusion, le 13 mai étant le jour anniversaire de l'auteur, et la périphrase descriptive sur la ville pouvant évoquer Nîmes, mais la deuxième remet les choses en place, c'est-à-dire dans l'univers romanesque "Mon père, M. Eyssette..." Daudet, toutefois, joue de cette équivoque (lorsque le roman avait paru en feuilleton, la date était définie, 1826), à la fois ce qui peut apparaître comme sa propre autobiographie, garantissant en somme, la valeur de véracité des événements rapportés, et du romanesque en explorant, à partir de données qui sont en partie les siennes, ce qu'il aurait pu advenir d'un personnage démarrant sa vie dans des circonstances similaires.


Paul Janin, 1946

illustration de Paul Janin (1890-1973) frontispice du Petit Chose. Histoire d'un enfant, J. Cuzin éditeur, Lyon, 1946. Daniel Eyssette lit son poème dramatique, Des Aventures d'un papillon bleu (chap. 8) lequel est une des lettres publiées dans L'Evènement en 1866 et adressée à George Sand.

Le narrateur, Daniel Eyssette, surnommé à son entrée au lycée, à partir de la formule d'un professeur dédaigneux, "le petit Chose", petit car il l'est de taille et va le rester, "Chose", comme "machin", autrement dit quelqu'un dont on ne peut mémoriser le nom, devenu vieux (au moment où il écrit, son père est vieux, atteint de la goutte), raconte l'histoire de ses illusions et de ses erreurs. Pour ce faire, il suit naturellement l'ordre chronologique, enfance, adolescence, jeunesse. Le roman s'interrompt lorque le jeune homme entre dans la vie adulte avec pour horizon le mariage et le commerce.
Le narrateur intervient, comme la convention de l'autobiographie le permet, de deux manières différentes dans son récit, soit en jugeant directement son personnage, soit en se dédoublant (narrateur / personnage) et en le mettant  à la troisième personne.
Par exemple, à propos du jeune homme (16/17 ans)  se rappelant la garçon qu'il a été, il intervient par des répétitions accumulant les strates temporelles:
Le jeune homme se souvient "— Que je devais être ridicule, pensait-il, de traîner partout avec moi cette grande cage peinte en bleu, et ce perroquet fantastique." (le perroquet est tout à fait réel, cadeau fait à l'enfant, pour se débarasser d'un oiseau trop bruyant).
Le vieil homme commente l'attitude du jeune homme en donnant à la réalité passée une valeur symbolique : "Pauvre philosophe !" [Le jeune homme se croit philosophe, autrement dit à distance de ces comportements enfantins] "Il ne se doutait pas que pendant toute sa vie il était condamné à traîner ainsi ridiculement cette cage peinte en bleue, couleur d'illusion, et ce perroquet vert couleur d'espérance."
Mais il porte aussi jugement sur lui-même au présent "Hélas ! à l'heure où j'écris ces lignes, le malheureux garçon la porte encore, sa grande cage peinte en bleu. Seulement de jour en jour l'azur des barreaux s'écaille et le perroquet vert est aux trois quarts déplumé, pécaïre !" [l'exclamation finale marque ici la pitié, probablement aussi un certain attendrissement, quelque chose comme "pauvre de lui !"]
Même intervention avec mise à distance entre le "je" narrateur et le "il personnage" : "Aujourd'hui, j'en parle en riant ; mais à l'époque le petit Chose ne riait pas, je vous le jure, et tout cela se faisait très sérieusement."
Contrairement aussi aux idées reçues (entretenues par le titre donné par Hetzel à son édition pour la jeunesse "Histoire d'un enfant. Le petit Chose", la place de l'enfance est réduite dans ce récit, même si elle permet de saisir un petit personnage rêveur et très tôt inapte à mesurer la réalité autrement qu'à l'aune de ses désirs, mais qui dans le même temps connaît et la pauvreté et le mépris des nantis. L'adolescence, en revanche en occupe la plus grande partie. Le personnage est à la fois naïf, vaniteux, égocentrique, sentimental, en perpétuel porte-à-faux avec les autres, et avec lui-même.






illustration Emile Adan

Illustration d'Emile Adan (1839-1937) pour une édition de 1899.
L'abbé Germane offre au petit Chose de quoi payer ses dettes et son voyage vers Paris, après son renvoi du collège.

Le roman de la désillusion

Le récit se construit sur les pertes successives de l'innocence (assez proche du desengaño espagnol du Siècle d'or), un peu à la façon dont les voiles de l'illusion sont enlevés à la réalité qui finit par apparaître dans sa dureté, sinon dans sa vérité. L'enfant chassé, par la ruine paternelle, du paradis de l'enfance (la grande fabrique déserte qui lui est l'île déserte de Robinson) ; l'apprentissage de la vie avec les autres au lycée et la découverte de la différence, provocatrice de mépris, la fragilité physique, la blouse comme stigmate de la pauvreté ; l'apprentissage de la vie avec les adultes dans le collège où il est "pion", mépris des professeurs (il n'a aucun diplôme), mépris des adolescents qui tourne à la violence (chahuts, insultes), double jeu de ceux qui se prétendent ses amis et l'utilisent. Apprentissage aussi de sa propre méchanceté à l'égard du malheureux "banban" disgracié physiquement et peu apte intellectuellement, jusqu'à ce qu'il comprenne quand même que c'est son "double". Dans tant de misère, deux personnages seuls apportent un peu de réconfort, l'abbé Germane, sceptique professeur de philosophie, et sa bonté bougonne, et les "Yeux noirs", la jeune aide de l'intendante, à laquelle il n'osera jamais parler.
La première partie du roman en racontant ces mésaventures qui pourraient  "endurcir" le personnage, comme il le croit d'ailleurs en quittant Sarlande: "[...] mais maintenant, j'étais ferré à glace sur les questions de sentiment.", ressemble à un roman d'apprentissage, mais il n'en est rien. Et le jeune homme qui débarque à Paris, effrayé de la grande ville, n'est pas plus adulte que celui qui arrivait à Sarlande quelques mois plus tôt.
La deuxième partie prolonge ce cheminement vers l'âge adulte sans épargner à son personnage ni les mésaventures, ni la cruauté. La bonté du frère aîné, Jacques dit "mère Jacques", aveuglée par son amour, le conduit à traiter son jeune frère en enfant gâté. Il se tue, littéralement, à la tâche pour permettre à son cadet de devenir le poète qu'il croit être, il s'efface et renonce à son amour pour la jeune Camille Pierrotte, confortant l'égotisme de celui-ci.

Un univers des ambiguités

Daniel Eyssette est donc un enfant gâté, incapable de maîtriser sa propre vie et ses impulsions, aussi détestables soient-elles, aussi conscient soit-il qu'elles sont détestables. Comme dans une véritable autobiographie (selon "programme" défini par Rousseau dans ses Confessions), le roman est un plaidoyer pro-domo. Devenu un bourgeois, le narrateur retrace la jeunesse aventureuse d'un "poète" qui rappelle la formule de Flaubert dans Madame Bovary (1856) "chaque notaire porte en soi les débris d'un poète" (III, 6), ce sont ces "débris" que rassemble le narrateur, mais le plus souvent, c'est pour susciter la pitié du lecteur. La souffrance qu'il impose aux autres, à son frère, aux "yeux noirs" paraît toujours inférieure (c'est lui qui raconte, n'oublions pas) à celle qu'il subit, et dont il est pourtant lui-même responsable.
Daniel Esseytte, comme bien des adolescents, s'imagine poète. Son oeuvre, toutefois, se réduit à des contes pour enfants, un poème d'éloge adressé au principal du Collège de Sarlande qui renforce l'inimitié que lui voue le surveillant général ; une correspondance amoureuse écrite pour un autre mais dont les conséquences seront, pour lui, presque dramatiques ; la Comédie pastorale, laborieusement écrite, publiée par les soins de son frère, lue dans le salon de M. Pierrotte, devant un public de commerçants décontenancés, et dont le seul résultat sera de le conduire à tromper tout le monde pour se laisser séduire par une demi-mondaine, qui le transforme en comédien de vaudeville, en clown autrement dit. Mais est-il autre chose qu'un clown pathétique ?
La poésie, pour lui, est, en somme, le chemin de la perdition. Elle le conforte dans une imagerie romantique, dépassée alors, celle de l'incompris, travaillant dur dans sa mansarde et que le gloire attend au tournant d'un livre.


Rachel

Rachel (1821-1858) dans le rôle de Camille, 1848, (Horace, Corneille), peinture d'Edouard-Louis Dubufe, portraitiste célèbre du Second Empire.

Dans son récit, les personnages qui l'entourent, comme lui, sont profondément ambigus. Daniel se présente comme une âme pleine de générosité, sentimentale, sensible à la moindre gentillesse, mais ses comportements contredisent ces belles qualités. C'est moins de sensibilité qu'il s'agit avec lui que de sensiblerie. S'il voit la bonté de son frère et sa réelle générosité, il ne peut s'empêcher de le ridiculiser en lui donnant pour travers celui de pleurer perpétuellement, et de rapporter continûment le jugement paternel, "Jacques est un âne".
S'il se fixe comme objectif de reconstruire le foyer familial dévasté par la ruine paternelle, le moindre obstacle le détourne de ce projet.
Il perçoit la générosité de Pierrotte que sa reconnaissance envers leur mère transforme en serviteur trop heureux d'aider ses enfants, en même temps qu'il juge ce "bourgeois" lourd, mal dégrossi, sans aucun idéal, entendons idéal littéraire. Camille Pierrotte est sa digne fille (et il la laisserait volontiers à Jacques) mais elle a des "yeux noirs" irrésistibles dont il est amoureux "Je parlais sincèrement en disant cela. Melle Pierrotte n'existait pas pour moi... Les yeux noirs, par exemple, c'est différent."
Il y a d'ailleurs bien de la finesse dans cette perception de l'amour dans cette ambivalence  de ce qu'est un être, en quelque sorte à des niveaux différents, la jeune fille bien sous tous rapports et peu propre à susciter la passion, et cet indéfinissable en elle qui l'éveille.
La "dame du premier", Irma Borel, mauvaise (ses remarques jalouses sur la grande Rachel, "l'Israélite", "une grue") et séductrice, ou "Coucou-blanc", sa servante noire, à la fois ridiculisée, inquiétante et pitoyable.
Tous les êtres sont ambigus, comme le narrateur-personnage, leurs défauts et leurs qualités sont inséparables. Et à voir les portraits que Daudet trace de ses contemporains, il est aisé de percevoir que ce sont ces êtres-là qui l'intéressent le plus, peut-être parce qu'ils lui ressemblent.
Ces ambiguités sont logiquement conduites à s'achever sur un théâtre, ou plus exactement des théâtres de banlieue où Irma Borel s'épanouit dans un univers à sa mesure, jouer la comédie, s'exhiber (comme le fera, plus tard, dans Fromont jeune et Risler aîné, Sidonie Chèbe ayant quitté son mari); le théâtre étant le lieu où le jeu des masques se légitime. Il n'est pas sûr toutefois que le narrateur y comprenne sa vérité, bien que le récit en soit celui d'une descente aux enfers, celle de l'humiliation quotidienne du "poète" supérieur à tous et ramené à sa vérité, à la condition de bouffon.
C'est encore son frère qui le sortira de là, comme il avait été sa providence après le renvoi de Sarlande, et sans illusion sur lui "je pense, comme l'abbé Germane, que tu seras un enfant toute ta vie" le confie à Pierrotte.



Comme tous les romans de Daudet, celui-ci se lit avec beaucoup de plaisir. Il y a toujours chez Daudet à la fois du mélodrame, tempéré d'ironie, de charmantes évocations poétiques, un regard acerbe sur la complexité des êtres, et un art accompli de jointoyer ensemble des éléments disparates (un critique parle à son propos de marqueterie) dont le résultat est toujours harmonieux. Non seulement, il séduit, mais le livre fermé, le lecteur se surprend à s'interroger. La petite histoire qu'il semblait avoir lu n'en finit pas alors de déployer ses arrières-plans.




A lire
: un article de Gabrielle Melison-Hirschwald éclairant la transformation de Daudet en auteur pour la jeunesse, et en particulier le travail d'adaptation de Hetzel pour Le Petit Chose.



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