L'Enfant, Jules Vallès, 1878

coquillage


Le premier volume d'une trilogie

Lorsque paraît pour la première fois L'Enfant, en feuilleton dans le journal Le Siècle, du 25 juin au 3 août 1878, sous le nom de La Chaussade, Jules Vallès est en exil à Londres. Combattant de la Commune de Paris, il a réussi à fuir la répression mais a été condamné à mort par contumace en 1872. C'est son ami, Hector Malot, qui s'est chargé de négocier la publication.
Quoique le texte en ait été revu et "corrigé" selon les voeux du directeur du journal, les réactions des lecteurs sont si virulentes que Le Siècle renonce à publier la suite. L'histoire de Jacques Vingtras (le nom du personnage est le véritable titre de l'oeuvre) qui commence ici se poursuit, en effet, dans deux autres livres, Le Bachelier (1881) et L'Insurgé (posthume, 1886). Et le premier roman ne prend toutes ses dimensions que d'être mesuré à l'aune des deux autres.
Si l'on en croit ce que dit L'Insurgé,  ce qui a été premier c'est la volonté de démystifier la "bohème", ce temps de la jeunesse que les Romantiques avaient célébré, non seulement Murger mais encore Nerval : pauvres, mais insouciants, persuadés de leur talent, les jeunes gens tiraient, certes, le diable par la queue mais célébraient l'amitié, l'espoir toujours renouvelé de l'oeuvre qui changerait le monde. Vallès va, lui, insister sur la misère qui engendre la solitude, la faim qui empêche de penser, le froid qui empêche d'écrire.
C'est donc progressivement que se met en place l'idée d'écrire d'une autobiographie, puisque dans les trois romans le narrateur s'exprime à la première personne, celle d'un homme, Jacques Vingtras, qui serait dans le même mouvement une histoire particulière et une histoire collective ; les dédicaces des trois romans sont là pour en témoigner : "A ceux qui" "A tous ceux qui"... C'est l'histoire d'un réfractaire, du mot qu'il utilisa pour son premier recueil (1865), d'un personnage d'insoumis qui ne parvient jamais, malgré qu'il en ait, à accepter la société telle qu'elle va, avec son lot d'injustices, ses hiérarchies dans lesquelles les plus faibles (les enfants, les pauvres, les femmes) sont toujours écrasés, le poids de tous ses interdits, la contrainte de tous ses masques.
Les romans retracent, de fait, la généalogie d'une révolte. La révolte n'est pas innée, elle se construit, progressivement, dans les froissements, dans les ulcérations imposées par la vie quotidienne. Et Vallès, en cela d'accord avec son temps, héritier de Rousseau, est convaincu qu'il convient d'en chercher les prémisses bien en-deçà des premiers pas dans la vie adulte.


Jules Vallès

Dernière photo de Jules Vallès, à la fin des années 1870.


Déjà, en 1869, il avait publié dans La Parodie, journal de son ami Gill, le caricaturiste, Le Testament d'un blagueur, où s'ébauchait L'Enfant. Certains épisodes, certaines formules passeront directement de ce petit texte à celui de 1878.
Ce que les deux romans suivants permettent de percevoir, c'est que L'Enfant s'efforce de (et réussit à) transmettre le point de vue même de son protagoniste ; l'adulte, en effet, plus tard, dans les romans suivants, ne jugera plus de la même manière ses parents, dans lesquels il reconnaîtra aussi des victimes.
Après sa parution en feuilleton, le roman est publié par Charpentier en 1879, sous le pseudonyme de Jean La Rue, puis en 1881, après l'amnistie, sous le vrai nom de son auteur.
En 1884, le roman est publié par Quantin, à Paris, illustré de 12 eaux fortes de Paul Renouard. Vallès ayant corrigé les épreuves de cette édition, c'est elle qui sert d'édition de référence.





Léon Fréderic
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Léon Fréderic (1856-1940), Les Ages du paysan, les garçons (détail)


Le roman

C'est un livre facile à lire qui fait rire souvent là où, sans doute, le lecteur devrait pleurer, mais dont il est peu aisé de rendre compte sans le trahir.
Pourquoi cette difficulté ? Parce que le tissage en est si bien serré que c'est presque phrase à phrase qu'il faudrait l'examiner. Comme Vallès l'écrivait à son ami Hector Malot, en 1875, en lui expliquant sa répugnance à l'égard des mémoires, son peu d'espoir dans l'idée d'un récit historique, déployant "l'histoire d'une génération", la sienne (celle qui a connue 1848, le rêve de février, les émeutes de juin et leur répression, le coup d'Etat du 2 décembre 1851, la Commune et sa féroce répression, pire encore que celle de juin 48), il ne lui restait que le choix de la forme romanesque, mais quel roman! "le roman qui tient de l'histoire et des mémoires, qui mêle les Confessions de Jean-Jacques et le Conscrit de Chatrian, qui peut jeter David Copperfield des bancs de l'école sur le chemin de Sheridan, qui s'appelle Les Mystères de Paris ou Les Misérables. »
C'était donner à la fois des modèles et définir un projet complexe où la singularité d'un personnage devait permettre de saisir la réalité sociale d'une époque, sans jamais perdre pour autant de vue la singularité. Jacques Vingtras est un indivdu, pas un type.
La dédicace dans le roman publié en volume ne s'adressait-elle pas


A TOUS CEUX
qui crevèrent d'ennui au collège
 ou
qu'on fit pleurer dans la famille,
qui, pendant leur enfance,
furent tyrannisés par leurs maître
ou
rossés par leurs parents
Je dédie ce livre.


Et le projet du roman lui-même n'est-il pas déclaré explicitement dans le dernier chapitre "[...] et j'irai à Paris après ; et quand je serai là, je ne cacherai pas que j'ai été en prison*, je le crierai. je défendrai les DROITS DE L'ENFANT, comme d'autres les DROITS DE L'HOMME." (*en prison : car le personnage croit alors que son père le fera enfermer comme la loi lui en donne la possibilité. Les majuscules sont dans la typographie originale)
Il s'agit donc aussi d'une oeuvre militante, d'une oeuvre de combat.




Jean Béraud

Jean Béraud (1849-1935), L'Ecolier puni

Un récit à double fond

Le roman se présente comme un récit autobiographique : un narrateur s'y exprime à la première personne et retrace son existence de la petite enfance ("Ai-je été nourri par ma mère ?" en est l'incipit) à sa séparation d'avec sa famille à l'âge de 16 ans, lorsqu'il part étudier à Paris, après s'être battu en duel. Tous les commentateurs ont noté à l'envi les initiales identiques du personnage et de son créateur, pourtant ce n'est pas exactement sa vie que raconte Vallès. La construction du récit qui va du sang du père dont le fils est (ou se sent) responsable au sang versé par le fils dans un duel pour défendre l'honneur du père en montre le caractère symbolique plus que réaliste.
Le récit en est réparti entre 25 chapitres, brièvement titrés (le premier "Ma mère", le 25e "Délivrance"). Il s'agit donc d'une trajectoire, dont se souviendra Jules Renard pour son Poil de carotte, celle d'un enfant mal aimé finissant par s'émanciper. Certains de ces chapitres connaissent des subdivisions, comme des vignettes dessinant des scènes particulières, parfois prennent l'allure d'un journal intime, comme dans le dernier.
Pour construire son personnage, Vallès a largement puisé dans sa propre vie. Aussi Jacques Vingtras grandit-il d'abord au Puy (chapitres I-VIII), puis à Saint-Etienne (chapitres IX-XVII), enfin à Nantes (chapitres XVIII-XXV), avant de découvrir Paris et de s'y installer après un court séjour, comme son créateur. Son père est professeur, comme celui de Vallès. Les familles paternelle et maternelle sont paysannes, comme les siennes, ce qui offre à l'enfant des échappées heureuses dans la campagne.
Mais, contrairement à Jules Vallès, Jacques Vingtras est fils unique. Cette situation permet de faire du personnage le centre même du récit, au sens où tout part de lui, et tout  lui revient.
Les éléments autobiographiques sont des matériaux qui construisent un récit à deux niveaux. Celui du narrateur, adulte, qui se met en quête de son passé, et qui juge implicitement, mais parfois ouvertement, son personnage et son entourage. La distance autorise l'humour et elle fait droit à l'une des raisons les plus courantes de l'autobiographie, depuis Rousseau, permettre la compréhension d'une "destinée", non pas en terme de "fatum" (rien n'est écrit avant que l'auteur le fasse) mais en terme de construction. Ici, naturellement, il s'agit d'aboutir à L'Insurgé. C'est la découverte progressive des rouages sociaux avec leurs aberrations et la somme de malheurs qu'elles induisent qui alimente la révolte de l'enfant, contre la famille d'abord (c'est le plus près), contre l'école ensuite (malgré les succès scolaires du petit Jacques qui n'y voit qu'une machine qui tourne à vide), contre la société tout entière enfin.


Celui du monde enfantin, égocentrique, le monde n'existe que dans ses rapports avec l'enfant, évalué, senti, jugé en fonction des émotions qu'il déclenche en lui. Et les réactions de l'enfant sont toujours extrêmes comme ses sentiments, ainsi de la première terreur devant l'anodine (en réalité) blessure du père qui se coupe en fabriquant une jouet, un charriot en bois, pour son fils (chap. 1) ou de la volupté (le mot n'est pas trop fort) éprouvée en embrassant sa belle cousine Apollonie (chap. II). Les ambivalences mêmes des sentiments, amour et haine à l'égard de ses géniteurs, passion ravageuse pour la fiancée de son oncle Joseph, — avec toutes ses ambiguités car vouloir séparer les fiancés est-ce pour s'approprier vraiment la belle Bordelaise ou pour l'empêcher de lui enlever son oncle préféré ? —, sont notées avec une précision et une rigueur qui en font une des analyses les plus remarquables de cette période de la vie.
Balzac avait, il est vrai posé, les prémisses de cette violence enfantine, qui chez lui va jusqu'au meurtre, dans La Femme de trente ans, puisqu'une petite fille mue par sa jalousie y jette à l'eau son jeune frère qui se noie.
Les romantiques avaient célébré, quant à eux, un enfant-ange (Hugo, Marceline Desbordes-Valmore) et l'enfance (ou son souvenir) comme une période de bonheur parfait, un paradis ; c'était même ce cliché qui les poussait à s'insurger contre l'exploitation et les souffrances des enfants réels. Mais Vallès néglige cet aspect-là et attaque le "cliché", comme il l'écrivait déjà, en 1861 dans sa "Lettre de Junius" (Il s'agissait d'un jeu imaginé par Villemessant au Figaro, tous les écrivains étaient anonymes, à charge pour le lecteur de découvrir les auteurs masqués, et comme dans une course portaient des casaques colorées ; Vallès y était la "Casaque blanche") en déclarant "Je vais faire d'une pierre deux coups : vous donner ma biographie et attaquer par le miroir, une vieille phrase qui court le monde, à savoir que l'enfance est le plus bel âge de la vie." Et d'ailleurs le feuilleton du Siècle commençait par ce sous titre "Les beaux jours de mon enfance" que désavouait ironiquement le premier paragraphe "[...] je n'ai pas été dorloté, tapoté, baisoté ; j'ai été beaucoup fouetté." Le ton était donné.
Dénoncer le cliché, donc. D'abord sur le plan social. L'enfant est traité comme un petit animal à dresser avec force taloches ("Il ne faut pas gâter les enfants" est le mot d'ordre de la mère comme il devait l'être de nombre de parents) et mots brutaux le ramenant à son impuissance face aux adultes, famille ou institution scolaire. Ses désirs (ou ses besoins) ne sont jamais pris en compte. Si Jacques Vingtras résiste, d'autres succombent comme la petite Louisette, enfant martyrisée par un père monstrueux, mais aussi abandonnée de tous ceux qui sont pourtant témoins de ses souffrances.
Ensuite sur le plan individuel, l'enfant existe, est une personne avec ses besoins (y compris sexuels, et il est probable que cet aspect a choqué les lecteurs du Siècle, pourtant supposés "libéraux" tout autant sinon plus que la virulente satire sociale dans laquelle ils s'inscrivaient), avec ses aspirations, bien différentes de celles que les parents ont pour lui ; avec ses goûts, et ici le narrateur s'en donne à coeur joie avec les vêtements, tous plus ridicules et inconfortables les uns que les autres, dont sa mère s'obstine à le vêtir et qui le transforment en curiosité, en pantin, bref qui font de lui une sorte de "poupée" pour la créativité maternelle ; même remarque à propos des aliments, du gigot à manger toute la semaine, "J'ai un mouton qui bêle dans l'estomac", au détestable hachis aux oignons. L'enfant a le sentiment que la mère lui inflige l'obligation de ne manger que ce qu'il déteste. Expérience que bien des générations ont faites sans que les parents, sans doute, s'aperçoivent vraiment de ces dégoûts qu'ils jugeaient nécessaire de combattre. La drôlerie des récits et des remarques permet tout à la fois au lecteur de prendre conscience de ces abus et de ne pas tomber dans un pathos qui le conduirait à compatir sans réfléchir, sans s'interroger sur le bien-fondé des préjugés éducatifs qui les soutiennent.
Mais L' Enfant, parce qu'il s'agit d'un roman, permet aussi au lecteur contemporain de découvrir des mondes, celui des petites villes de province, celui des campagnes aussi. A travers les yeux de l'enfant, le monde de la campagne est celui de l'idylle puisqu'on y peut courir, grimper aux arbres, jouer avec des cousines, se battre avec d'autres garçons sans provoquer les colères parentales ; le monde urbain de la rue avec ses mouvements, ses artisans, est tout aussi fascinant ; reste le monde petit bourgeois dans lequel il est contraint de vivre avec ses codes, ses inquiétudes, son souci du "qu'en dira-t-on" permanent qui avait quelque raison d'être sous le Second empire quand les fonctionnaires (ce qu'est le père de Jacques) étaient tenus de prêter serment, mais qui, aux yeux de l'enfant, est un monde insupportable et injustifié.
L'écriture de Vallès est une pure merveille. Il joue de tous les tons, de l'humour (le portrait de la tante Mélie "Ma tante Mélie est muette, — avec cela bavarde, bavarde !" et d'expliquer comment est possible un tel paradoxe) au burlesque (la distribution du prix comme exercice de cirque en est un bel exemple) en passant par le lyrisme quand le narrateur adulte se souvient des paysages aimés. IL croque avec malice (ou vindicte) les portraits de ses personnages, mais comme le narrateur ne s'épargne guère lui-même, le lecteur n'y sent jamais le ressentiment. L'Enfant n'est pas un livre de vengeance, pas un livre de plaintes, c'est un livre qui revendique, à la manière de Voltaire comme le proclame le narrateur du Bachelier "Je tiens pour Voltaire. Je préfère Voltaire à Rousseau. [...] le Voltaire qui me va, ce n'est pas le Voltaire des grands livres, c'est le Voltaire des contes, c'est le Voltaire gai, qui donne des chiquenaudes à Dieu, fait des risettes au diable, et s'en va en blaguant tout."
Et nous aimons Vallès en raison aussi de ce parti pris de rire plutôt que de s'apitoyer.





A consulter
: le texte publié dans Le Siècle.
A lire : un article de Philippe Lejeune analysant dans le détail les effets littéraires du roman : Techniques de narration dans le récit d'enfance, 1975.
un article de Roger Bellet sur Jules Vallès et les droits de l'enfant, 1996.



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