La Fuite sans fin, Joseph Roth, 1927

coquillage




Joseph Roth, 1926

Joseph Roth sur un quai de gare, en France, 1926

C'est le 7e roman de Joseph Roth, publié en 1927.
Roth est alors un journaliste connu et reconnu, mais son oeuvre d'écrivain est, elle, encore peu visible. Le succès ne viendra qu'avec Job (1930) et surtout La Marche de Radezsky (1932) à la veille même de son exil en raison de l'arrivée d'Hitler au pouvoir.
Il a été écrit parallèlement à ce travail d'enquête que représente Juifs en errance, publié la même année, qui se penche sur la situation des Juifs de l'est après la dissolution de l'Empire austro-hongrois. 

Une histoire simple

Comme dans Hôtel Savoy (1924), le personnage principal du roman est un soldat autrichien fait prisonnier par les Russes au cours de la Grande Guerre, envoyé en Sibérie, et retournant au pays (ou à ce qu'il en reste) après la fin de cette dernière.
Sur cette donnée de base, Roth écrit deux livres fort différents. Gabriel Dan (Hôtel Savoy) qui racontait son histoire à la première personne et son séjour dans la ville frontalière où il ne s'était arrêté que pour se reposer et qui y prolonge son séjour, n'est pas le lieutenant Franz Tunda, héros — si l'on peut dire — de La Fuite sans fin, traduit tardivement en français (1959, par Romana Altdorf et René Jouglet pour Gallimard). 
Comme Gabriel Dan, Franz Tunda a été soldat (lieutenant) de l'armée autrichienne, et emprisonné en Sibérie. Là s'arrêtent les identités. Il va mettre six ans, après la découverte tardive que la guerre est finie (printemps 1919) pour regagner Vienne où, toutefois, il ne séjourne guère. Après un détour par l'Allemagne, il se retrouve à Paris en 1926. C'est ce parcours aux nombreuses bifurcations que conte le roman.



forêt dans la taïga sibérienne

forêt de la taïga sibérienne (photographie)

Une construction complexe

Le titre original est Die Flucht ohne Ende - Ein Bericht. Le terme "rapport" ("ein Bericht"), qui complète le titre allemand, a disparu de la traduction française ; il a pourtant son importance. Il annonce un récit "objectif" constitué de faits, "Compte rendu présenté dans une forme plus ou moins officielle" dit le dictionnaire (TLF). Il suppose un observateur (le rapporteur) et un sujet d'observation. A l'énoncé du titre, le lecteur peut envisager un double sens en se demandant qui "fuit sans fin" ? l'être humain en général, ou le personnage particulier du roman ? A qui s'adresse le rapport ? En principe, ce devrait être à un supérieur, une autorité quelconque. Qui est le supérieur du personnage ? l'humanité contemporaine du roman ? la postérité ? un dieu ?
Jusqu'au chapitre 11 (d'un roman qui en compte 34, souvent brefs), le lecteur est entraîné par un narrateur omniscient qui non seulement sait ce que fait et ressent Tunda, mais aussi à l'occasion ce que peut ressentir ou penser un autre personnage.


Zhmerinka (Ukraine)
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Shmerinka (Ukraine), carte postale du début du XXe siècle

Il est vrai que le chapitre 9 est un extrait du journal de Tunda, où donc il s'exprime à la première personne, comme dans la lettre du chapitre 11 qu'il adresse à son "cher ami Roth". Non seulement cela donne au roman deux narrateurs, même si l'un est épisodique, quoique sa fonction soit essentielle puisqu'il corrobore le récit du premier narrateur, mais encore ce premier narrateur se révèle être le double de l'auteur (celui qui signe le livre), et les aventures de Tunda y puisent une crédibilité nouvelle. Le narrateur se dessine alors comme un témoin en même temps qu'un personnage du récit, dans la mesure où il intervient pour aider son ami, en prévenant son frère de son retour, en lui fournissant des informations, en l'accueillant à Berlin, en le retrouvant à Paris.
Par ailleurs, Tunda lui-même est écrivain, C'est ainsi qu'il gagne sa vie dans la Russie soviétique, "Il vivait alors d'articles qu'il écrivait pour des journaux et des revues", et le narrateur d'ajouter "Les écrivains ressentent tout par le moyen de la langue, ils ne sentent rien sans formules.", sorte de maxime ambiguë. Faut-il les en louer : ils mettent en mots et rendent compréhensible un réel chaotique ? ou les en blâmer, car l'art de la formule n'est pas loin de l'arrangement, donc du mensonge ? Tunda, d'ailleurs, termine sa lettre en expliquant comment il joue, à Vienne, un personnage, celui du "Sibérien rentré récemment" (les guillemets sont de lui ; de fait, il a quitté la Sibérie six ans auparavant) et ment "aussi bien qu['il] le peu[t]" ; pour ne pas se contredire, il note tout ce qu'il invente "ce sont cinquante pages de grand format. Cela m'amuse, je suis curieux de ce que j'écrirai encore par la suite..." confie-t-il au narrateur. Ces notes sont ensuite publiées à Berlin où il rejoint le narrateur. Tunda invente-t-il sa vie ? Vérité ? mensonge ? mensonge qui dit la vérité ?




Moscou vers 1920

Moscou, 1920 (photographie)


Un curieux rapport

Le "rapport" et sa supposée objectivité, malgré le souci du détail et de la précision qui caractérisent le récit, en devient sujet à caution. Sur quoi porte-t-il ? sur les activités et la vie de Tunda ? Sur les sociétés dans lesquelles il est amené à vivre ? la Russie soviétique, Vienne dans une insouciance aveugle à la réalité de ses difficultés économiques (celles que Pabst montre avec La Rue sans joie, film de 1925), les petites villes allemandes croyant vivre dans une répétition quiète que rien n'altèrera jamais, le tourbillon de la grande ville tel que Berlin l'illustre, la superficialité parisienne ?
Comme un rapport authentique, le roman inclut des documents : la lettre de Tunda (chapitre 11) qui refait, en le résumant, le récit contenu dans les 10 chapitres précédents, les extraits de son journal qui rapportent son aventure avec une Parisienne en visite à Bakou (chap. 9) et ses réflexions après son expérience allemande (chap. 21). Le narrateur note avec soin les dates des moments cruciaux, et les repères géographiques qui conduisent Tunda de Sibérie à Paris.
Tunda est fait prisonnier "au mois d'août 1916" ; il apprend la fin de la guerre "au printemps 1919", en Sibérie, à Werchni Udinsk (à la lisière de la Taïga dans les environs d'Irkoutsk) ; en septembre il est à Shmerinka, en Ukraine, où son parcours va changer de direction.  Après avoir lutté dans l'armée soviétique contre les "blancs", il vit et travaille comme un Russe, épouse une Caucasienne.



La gare de bakou vers 1920

Bakou, la gare vers 1920 (photographie)

Puis, six ans après son départ, en 1925, il débarque à Vienne, "Par une de ces belles matinées d'avril". De Vienne il rejoint "une petite ville allemande", où vivent son frère (chef d'orchestre) et sa belle-soeur qui est aussi sa cousine, puis Berlin, et enfin Paris,  "Il arriva à Paris le 16 mai à 7h du matin"; Paris, "capitale du monde" comme il est dit, dans le roman, avec sans doute un zest d'ironie mais pas tant que cela,  puisque Roth utilise la même expression dans une lettre enthousiaste à Bruno Reifenberg, le 16 mai 1925. Le récit s'achève sur la place de la Madeleine, "le vingt-sept août 1926, à quatre heures de l'après midi."
Il couvre donc dix ans de la vie d'un personnage, à une allure assez échevelée, comme souvent chez Roth, qui donne toujours le sentiment d'écrire dans l'extrême urgence.
Pendant ces dix années, poussé par les événements plus que par choix, le personnage est allé d'ouest en est, puis d'est en ouest, en perpétuel déplacement. Comme il l'éprouve lui-même dans le train qui le conduit de Moscou à Vienne : "Puis il se trouva assis, un soir, dans un train qui s'en allait vers l'ouest, et il avait le sentiment qu'il n'y allait pas de son propre gré. Cela lui était arrivé comme toutes les choses dans sa vie ;"
Le narrateur commente cette impression, à son tour : "c'est ainsi que la plupart des événements, et des plus importants, surviennent dans la vie de ceux qu'une activité bruyante et consciente porterait à croire à la liberté des décisions et des actes. Leur agitation leur fait tout simplement oublier les pas du destin." (chap. 10)




dessin pour La Rue sans joie, Pabst, 1925

dessin d'Otto Erdmann, 1898-1965 (gouache et aquarelle sur papier) pour le décor de La Rue sans joie, film de Pabst, 1925.



Le roman de l'errance

Ces déplacements peuvent être subis, mais aussi choisis, voulus et pourtant subis aussi dans le même mouvement, pourquoi il n'est pas inexact de parler d'errance.
Elle est à la fois géographique, politique, idéologique, voire philosophique.
Les tribulations de Tunda commencent en Ukraine, lorsqu'il est fait prisonnier. Il est alors envoyé à Irkoutsk, dans un camp, dont il s'évade grâce la complicité d'un Polonais sibérien. Jusqu'en 1919, il vit avec lui, dans sa ferme, avec de faux papiers, passant pour son jeune frère.
Au printemps de 1919, il se met en route pour retourner en Autriche, en passant par la ville ukrainienne où il a été fait prisonnier. Cette ville apparaît donc comme un carrefour, puisque de nouveau prisonnier, il est libéré par les bolcheviques, commandés par la belle Natasha. Il s'engage à leur côté. Lorsque les blancs sont vaincus, il part pour Moscou, mais n'y reste pas. Chargé de propagande, il voyage de nouveau dans le Caucase, avant d'être envoyé à Bakou.
Un nouvel événement, la rencontre de trois Parisiens, dont une femme désirable qui réveille en lui le lieutenant Franz Tunda, le pousse à reprendre son identité et à rentrer à Vienne, ce qu'il fait à partir de Moscou. Une fois à Vienne, les difficultés quotidiennes lui font accepter l'invitation de son frère et de sa belle-soeur, puis sur une information du narrateur partir pour Berlin. C'est ensuite Paris où s'achève, en quelque sorte, son éducation.
Cette errance géographique est aussi une errance politique puisque, à travers elle, à cause d'elle, il se découvre "autre", s'incrivant dans des idéologies et des politiques diverses, voire contradictoires.


Grosz
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Georg Grosz (1893-1959), Rue de Berlin, vers 1926 (aquarelle et encre sur papier)

Militaire viennois (ce qui chez Roth inclut toujours vanité, superficialité, obéissance à des codes mondains hérités, dont le personnage du baron Taittinger dans le Conte de la 1002e nuit, 1939, est exemplaire) qui aurait préféré devenir musicien, en devenant chasseur et marchand de fourrures dans la Taïga (Tunda devient le jeune Baranowicz), il s'est transformé au point de pouvoir sans presque s'en apercevoir devenir "révolutionnaire ": "Son passé était tel qu'un pays définitivement abandonné, dans lequel on aurait passé des années indifférentes."
Une fois les bolchéviques au pouvoir, son regard critique en saisit les contradictions sans que pour autant il ressente le désir de changer de vie, avant la rencontre de la Parisienne. Revenu à Vienne, il se sent étranger, déplacé en quelque sorte, et son regard critique tout aussi corrosif met à nu une réalité mensongère où la "culture" sert de masque aux égoïsmes divers dont son frère est le représentant le plus détesté — et le plus détestable, dans son conformisme et son hypocrisie tranquilles.

L'amour comme moteur

Dans son errance, la seule boussole dont dispose Tunda est l'amour. S'il veut quitter la Sibérie malgré le chagrin de Baranowicz, qui est vraiment devenu son frère en trois ans, c'est dans l'espoir de retrouver sa fiancée, Irène, dont il ne doute pas qu'elle l'attend. Son portrait comme ses papiers d'identité l'accompagnent dans toutes ses tribulations.
S'il  devient combattant de la Révolution et même un chef, c'est pour être tombé amoureux de Natasha, ce qui ne l'empêche pas d'être un vrai  révolutionnaire car comme le note le narrateur "Il importe peu que quelqu'un devienne révolutionnaire par la lecture, la réflexion, la vie ou par l'amour." Lorsque son oeil devient critique, c'est d'Alja, la belle et muette Caucasienne, qu'il tombe alors amoureux.


Léon Gimpel

Paris, Place de la Madeleine, photographie couleurs de Léon Gimpel (1873-1948), mars 1914.

C'est le désir que fait naître Madame G., la frivole parisienne, qui le pousse sur les voies du retour, en retrouvant son nom en même temps que le portrait d'Irène.
De Vienne à Paris, c'est encore le désir de revoir Irène, même en la sachant mariée, qui meut toujours le personnage.
Mais cette force de l'amour se dégrade avec vélocité dans les frictions qu'impose le réel et la vie quotidienne. Natasha ne peut se séparer des combats et le retour à la vie ordinaire lui fait perdre son aura ; sa passion révolutionnaire devient, aux yeux de Tunda, un insupportable bavardage. La belle et silencieuse Alja perd toute sa séduction confrontée à Madame G. et l'évocation de la Rue de la Paix. Bakou ne peut rivaliser avec Paris.
La dernière rencontre avec Irène est la leçon qui manquait à Franz Tunda, pour se reconnaître vraiment autre : nulle part à sa place.

Homo viator

Franz Tunda est un personnage, avec des caractéristiques bien définies, une histoire familiale, un vie particulière, mais il est aussi un représentant de l'humanité, qui s'inscrit dans la métaphore essentielle de "l'homo viator", l'homme est un voyageur. Ce que les circonstances, semble-t-il, imposent au personnage trace dans le monde visible de l'espace, en kilomètres comptés si le lecteur s'en donnait la peine, une expérience intérieure que tout homme peut connaître. Même immobile, tout change autour de lui, et lui-même aussi. Les empires se délitent, les frontières se déplacent, les croyances aussi.


Au bout d'un chemin, tout provisoire, le personnage a trouvé son visage aux dires du narrateur. "Il faut du temps pour que les hommes trouvent leur visage" explique-t-il et de conclure son portrait par "Il avait l'air si intelligent que l'on pouvait presque le croire bon. Mais, en réalité, il me paraissait posséder déjà ce degré d'intelligence qui rend un homme indifférent." (chap. 22) "Indifférent" ? adjectif qui pourrait bien caractériser celui qui a compris la vérité de la condition humaine, une vérité amère, l'homme est superflu ; ce qui se passe, se passe, "c'est comme ça".
Balloté par les événements, il "fuit" ou il s'évade (die Flucht, c'est la fuite mais aussi l'évasion). Il échappe à toutes les définitions, à tous ses engagements, amoureux autant que politiques, qui, pour être sincères, ne durent pas. Sa lucidité l'empêche de s'aveugler longtemps sur l'univers dans lequel il vit, mais en même temps, alors qu'il pourrait retrouver la sincérité et la vérité de la Taïga où vivent les deux seuls êtres honnêtes et authentiques (ils sont ce qu'ils sont, apparence et profondeur se confondent chez eux) du récit, Baranowicz et Alja (à noter que tous deux sont quasiment muets) qui est allée se réfugier chez lui, il ne le peut : "Il lui semblait que sa place et sa fin étaient ici. il vivait dans l'odeur de la pourriture et il se nourrissait de putréfaction ; il respirait la poussière des maisons croulantes et il écoutait avec ravissement le chant des vers dans le bois."
Franz Tunda est un "passant", comme tout homme, un passant dans le temps et un passant dans l'espace. C'est aussi la figure de l'intellectuel, constamment en porte-à-faux dans la société parce que lui tendant un miroir qui, s'il joue vraiment son rôle, ne peut que la contraindre à voir la vérité, celle du théâtre aurait dit Tolstoï, que ses discours déforment et masquent. Le discours-confidence du fabriquant durant la soirée organisée par Georges Tunda met l'accent sur l'impossibilité d'échapper au "rôle" fixé, au point qu'il l'appelle "la loi".
Pour lui échapper, ne reste que "La fuite sans fin".





A lire
: "Snobisme à l'Est et à l'Ouest", une analyse du roman sous cet angle, par Jacqueline Bel dans la revue Germanica (2011)



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