2 septembre 1894 : Joseph Roth

coquillage




Joseph Roth, date inconnue

Joseph Roth dans les années 1920

L'écrivain que nous connaissons sous le nom de Joseph Roth est né Moses Joseph Roth le 2 septembre 1894 à Brody, une petite ville de Galicie. La Galicie est alors une province assez reculée de l'empire austro-hongrois sur sa frontière Est, directement en contact avec la Russie (aujourd'hui, la Galicie se trouve partagée entre Pologne et Ukraine). C'est une région où cohabitent des cultures, des langues et des religions multiples et où les communautés juives sont nombreuses. A l'extrémité de l'Empire, elle a, comme souvent les provinces reculées par rapport aux capitales, quel que soit le pays, une réputation de région attardée, empêtrée dans des us et coutumes dépassés ; de là à traiter ses habitants d'idiots, il n'y avait guère loin ; "bouseux" devait être un terme courant.
La famille du garçon appartient à la bourgeoisie juive, commerçante, relativement aisée. Il est assez difficile de savoir exactement ce qu'a été cette enfance car Roth a inventé beaucoup (ou réécrit, réinterprété) autant sur ses origines spatiales que familiales. Dans Les Villes blanches, journal d'un voyage dans le sud de la France, datant de 1925-26, inédit de son vivant, il écrit "J'ai vécu une enfance grise dans des villes grises."
C'est en tout cas une vie qui commence par un drame. Il semble que le père ait montré des signes d'aliénation mentale et ait été interné avant la naissance de son fils. Cet état de fait apparaissant comme "honteux", divers récits ont masqué cette situation. Le plus clair, c'est que l'enfant n'a pas connu son père qui ne meurt pourtant qu'en 1910, et s'est inventé un statut de bâtard (à multiples variations) plus satisfaisant à ses yeux.
Sa mère l'inscrit dans des écoles germanophones dès l'enfance et il fait ses études secondaires au Kronprinz-Rudolf-Gymnasium, le lycée le plus réputé de la ville, sans doute financé par l'un de ses oncles maternels. Toujours est-il que, malgré un grand père rabbin et une langue maternelle qui est le yiddish (sans compter le Polonais et l'Ukrainien, langues parlées par une partie de la population autochtone), l'éducation de Joseph Roth vise à faire de lui un pur ressortissant de l'Empire, sans état d'âme sur ses orgines. Malheureusement, l'histoire va se charger de lui en donner, et de sérieusement délétères.




Joseph Roth et sa femme, Paris 1925

Joseph Roth et sa femme, Paris 1925.

En 1913, le lycée terminé, il s'inscrit à l'université de Lemberg (la capitale de la Galicie, aujourd'hui Lviv en Ukraine) en philologie. Comme, sans doute, la plupart des jeunes gens ambitieux de l'Empire, il ne rêve que de la capitale, Vienne. Et en 1914, il est à l'université de Vienne, étudiant en lettres et civilisation allemandes. Selon certaines sources, c'est alors qu'il abandonne son premier prénom ; selon d'autres, c'est en signant ses premiers textes de journaliste. Quand la guerre éclate, il est réformé, mais en 1916, il s'engage et après une période de formation, il est versé dans les services de presse, et envoyé à Lemberg. Il commence alors à publier dans des journaux et revues, tant à Prague qu'à Vienne.
De retour à Vienne, en 1918, il entre comme journaliste à Der neue Tag (un quotidien de toute récente création). Le monde a changé, l'Empire disparu, morcelé en six Etats nations. L'Autriche n'est plus qu'un petit pays de 7 millions d'habitants qui a aussi perdu sa famille impériale. Pour les ressortissants de cet ex-Empire, les choses ne sont pas simples. Par exemple, l'Autrichien Joseph Roth devient Polonais. Cela complique quelque peu les problèmes d'identification (sociale et personnelle), ce qui se traduit concrètement par des difficultés de circulation d'un pays à l'autre, et nombre de ses articles en témoigneront.
Deux événements importants vont marquer l'année 1920 : sa mère décède d'un cancer ; Der neue Tag cesse de paraître et Roth déménage à Berlin. Il commence à être connu dans le monde journalistique et ses "feuilletons" (ce terme allemand emprunté au français du XIXe siècle renvoie à ce que nous appelons plus volontiers "chroniques") sont appréciés. Pendant un certain temps, il va faire l'aller-retour entre Berlin et Vienne. En 1923, il devient correspondant du Frankfurter Zeitung, "le quotidien le plus prestigieux de l'époque" (Daniel Baric), journal pour lequel il va beaucoup voyager en Europe, à partir de 1926. En 1922, il s'est marié avec Friederike Reichler, une ravissante jeune femme ; quelques années heureuses comme le montrent les photographies, puis le malheur ; dès 1926, Friedl, comme on l'appelle, manifeste des signes de maladie mentale ; on diagnostique une schizophrénie et, en 1928, il faut l'interner. Il semble que Roth ait développé, par rapport à ce fait, une intense culpabilité, et comme c'est un homme particulièrement contradictoire, cela ne l'a pas empêché d'avoir songé à divorcer.



Zweig et Roth, 1936

Stefan Zweig et Joseph Roth en 1936, à Ostende (Belgique)


Roth publie son premier roman en 1923, Das Spinnennetz (La Toile d'araignée), d'abord en feuilleton dans un journal, et l'année suivante, c'est Hotel Savoy (Hôtel Savoy) et Die Rebellion (La Rébellion). Sa carrière de romancier commence discrètement.
Le Frankfurter Zeitung, en 1925, lui propose de devenir correspondant à Paris, où il va passer un an, le contrat ne sera pas prolongé ; le journal lui propose alors de faire plutôt des grands reportages, des voyages. Si Roth gagne sa vie comme journaliste (et cette part de son oeuvre est loin d'être négligeable, il a signé quelques mille trois cents articles), il ne cesse pas d'être romancier et publie régulièrement, quoique la reconnaissance publique se fasse attendre.
En 1927, Roth publie un reportage-essai, Juifs en errance, sur la condition des Juifs de l'Est, ceux de ces nouveaux pays autrefois provinces d'Empire, contraints à l'émigration, menacés chez eux et souvent massacrés, méprisés ailleurs, accueillis nulle part. Et il publie aussi un roman, à partir d'un thème déjà utilisé dans Hôtel Savoy, celui du retour du prisonnier, pour en tirer de tout autres accents, La Fuite sans fin.
En 1928, au moment où il faut enfermer Friederike, Roth fait la connaissance de Stefan Zweig, son aîné de plus de dix ans. Tout devrait les séparer, Zweig est un écrivain célébre dans toute l'Europe, riche, mondain, Roth un éternel vagabond allant d'hôtel en hôtel, journaliste reconnu mais romancier encore confidentiel et tirant toujours le diable par la queue quels que soient ses revenus. L'amitié est pourtant immédiate, et va durer toute leur vie. Lorsque les conditions de vie de Roth vont devenir extrêmement difficiles, dans un exil compliqué par l'alcoolisme, Zweig sera toujours là  pour rassurer et financer son ami.


Le succès vient avec Job, Roman d'un homme simple (parfois traduit sous le titre Le Poids de la grâce) en 1930 que va confirmer, en 1932, La Marche de Radetzky. Roth n'est plus seulement un journaliste reconnu, il est devenu un grand écrivain.
Mais un an après, 1933, c'est l'année où Hitler accède au pouvoir. Pour Roth, c'est insupportable et il décide de se réfugier à Paris avec sa maîtresse, Andrea Manga Bell, elle-même journaliste, et les deux enfants de cette dernière. Ses oeuvres feront partie de l'autodafé organisé par les nazis et il est interdit de publication. Le plus clair de l'histoire, c'est qu'il perd tous ses droits d'auteur, ce qui n'est pas fait pour simplifier la vie, quoique ses droits étrangers restent protégés.
Il s'est installé dans un hôtel rue de Tournon et s'il voyage beaucoup, pour ses publications (il est édité aux Pays Bas par des transfuges de maisons d'édition allemande), pour donner des conférences, pour poursuivre son travail de journaliste, son port d'attache reste, jusqu'à sa mort, ce quartier qu'il appelle la "république de Tournon". Lorsque l'hôtel où il vit est démoli pour cause de vétusté, il se contente de traverser la rue pour s'installer dans un autre hôtel, en face.
Ce sont des années difficiles qui commencent. Roth boit plus que de raison, tombe malade, ne respecte pas ses contrats avec ses éditeurs lesquels, bien sûr, cessent de fournir des avances. Heureusement pour lui, l'écrivain est entouré d'un solide réseau d'amitiés, Zweig au premier chef, mais Roth n'est pas exactement facile à vivre. Andrea le quitte en 1936 et au cours de son voyage à Ostende (où il retrouve Zweig), en Belgique, il fait la connaissance de Irmgard Keun (1905-1982), elle-même écrivain, anti-fasciste exilée, et à peu près aussi portée sur la bouteille que lui.  Ce sera sa dernière liaison. Ils vont voyager ensemble, travailler, écrire. Mais comme dans presque toutes ses liaisons, il semble que Roth ait manifesté une jalousie maladive qui finit, à la longue, par tout détruire et Irmgard le quitte comme l'a quitté Andrea, comme peut-être l'a quitté Freidl en se réfugiant dans la folie...
Les derniers jours de Roth sont ceux d'un homme de plus en plus en souffrance, et l'alcool n'arrange rien. Il fait un dernier séjour à Vienne en 1938 (avant l'Anchluss, annexion de l'Autriche à l'Allemagne en mars 1938) ; il publie La Crypte des capucins, roman qui apparaît comme une sorte de suite et fin à La Marche de Radetzky. Le plus étonnant dans cette vie à la dérive, c'est que ses oeuvres, écrites sur des tables de cafés, entre deux verres d'alcool, conservent la même densité, la même force, la même beauté.
Il meurt en mai 1939. Le 24 mai, il a une syncope dans la rue ; hospitalisé, il meurt deux jours après. Il ne verra pas ce qu'il annonçait depuis le début des années 1920, la véritable main mise de l'enfer sur le monde (selon la formule employée dans une lettre à Zweig). Deux romans viennent compléter son oeuvre, Le Conte de la 1002e nuit et La Légende du saint buveur.
Roth a été sans aucun doute un homme malheureux, compliqué pour lui-même et pour les autres, réfugié plus souvent qu'à son tour dans l'imaginaire. Il a participé, peut-être plus qu'un autre, à la mythification d'un Empire austro-hongrois supranational et heureux bien que, lucide, malgré lui, il n'ait pu s'empêcher non plus d'en dévoiler l'avers. Le présent lui est, très vite dans sa vie, devenu douloureux et le passé, en contrepoint, s'est paré de séductions auxquelles il ne résiste pas, mais auxquelles il ne peut non plus s'abandonner totalement. Le Léviathan, courte nouvelle publiée en 1938, en témoigne peut-être mieux qu'une autre oeuvre.
Une anecdote que rapportent tous les biographes est éclairante sur la complexité de l'individu.
Roth mort, il a fallu s'occuper de ses funérailles. Cela a donné lieu à disputes entre ses divers amis : les catholiques le revendiquaient et voulaient la cérémonie adéquate (et de fait, Roth s'était réclamé de ce catholicisme même si aucun certificat de baptême n'a pu prouver ce choix) ; les Juifs réclamaient de l'origine et voulaient une cérémonie présidée par un rabbin ; les Autrichiens et Allemands exilés rappelaient les choix politiques de Roth, ses tendances socialistes des années vingt quand il signait "Joseph le Rouge" et sa lutte contre le nazisme ; il ne manquait même pas les partisans du prétendant au trône d'Autriche, Otto de Habsbourg, lequel avait envoyé une couronne avec ces mots "au combattant fidèle de la monarchie", car Roth croyait voir dans l'héritage impérial le rempart contre l'horreur nazie dont il est un des rares à avoir perçu les prémisses dans les années 1920.
Roth n'appartenait à personne qu'à lui-même, et lui-même c'était exactement tout cela, selon les moments et parfois en même temps. En inventant son mythe d'un passé heureux détruit par la Grande guerre, ce que s'inventait Roth c'était le droit d'être multiple, divers, de ne renoncer à aucune de ses postulations, de ne pas être enfermé dans des frontières qu'elles fussent territoriales ou intellectuelles. Il s'était voulu, comme le mentionne sa pierre tombale (qui ne date que de 1970) au cimetière de Thiais, un "écrivain autrichien. Mort en exil à Paris."
La vie a malmené Roth, et il l'a beaucoup aidée, mais il nous a légué d'extraordinaires romans, cruels et tendres dans le même mouvement, si denses d'interrogations sur la condition humaine incarnée dans des personnages à la fois pitoyables et détestables, dépassés par ce qui leur arrive, que malgré leur ancrage profond dans une civilisation disparue, ils sont, pour le lecteur qui les découvre, d'une immédiate actualité.



Egon Schiele, 1913

Egon Schiele (1890-1918), Le Pont, 1913


Stefan Zweig, en exil lui-même à Londres, écrit un bref mais intense texte d'hommage à son ami qui vient de mourir, recueilli dans Hommes et destins:

"[...] Inoubliable est l'homme ; quant à l'écrivain, aucun décret ne pourra jamais le radier des annales de l'art allemand. En lui se mêlaient, comme chez personne d'autre, les éléments les plus divers à des fins créatrices. Ainsi que vous le savez, il venait d'une localité à la frontière entre la vieille Autriche et la Russie ; cette origine a exercé un effet déterminant sur la formation de sa sensibilité. Il y avait en Joseph Roth un Russe — je dirais presque un Karamazov —, un homme des grandes passions qui allait au bout de toutes ses expériences ; du Russe il avait en partage l'ardeur des sentiments, une profonde piété, mais aussi le funeste penchant à l'autodestruction. Il y avait également un deuxième homme en Joseph Roth : le juif à l'intelligence claire, extraordinairement éveillée, critique, un sage juste et par là même bienveillant qui regardait avec un mélange d'effroi et d'amour secret cette autre partie de lui, sauvage, russe, démoniaque. Enfin, de ses origines, un troisième élément ressortait : l'Autrichien, distingué et chevaleresque dans le moindre de ses gestes, aussi aimable et fascinant dans la vie quotidienne qu'inspiré et musicien dans son art. Seule cette association exceptionnelle, introuvable ailleurs, explique à mes yeux le caractère unique de son être, de son oeuvre."

Hommes et destins
, traduit de l'allemand par Hélène Denis-Jeanroy, Belfond, 1999.





A lire
: pour en savoir plus sur l'activité de journaliste de Roth, "Joseph Roth et l'art du reportage", Daniel Baric, 2001, sur Persée.



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