Chroniques de La Montagne, Alexandre Vialatte, 1952-1971

coquillage



Alexandre Vialatte, 1951

Alexandre Vialatte, photographie, 1951.

Dans une ses chroniques (28 juin 1955), l'écrivain affirmant que la "nature imite l'art" se donnait en exemple : "depuis que ma jument Braguette m'a vidé sur le pont de Turkheim, dans un grand fracas de panoplie qu'on jetterait d'un deuxième étage, ne me laissant qu'un oeil et me faisant deux profils, je ressemble à un Picasso."

Mais cette façon cocasse de se dire et d'expliquer la façon de poser, n'empêche pas cette photo d'être émouvante, parce qu'elle donne l'impression d'étonnement, de gravité attentive de celui qui regarde ailleurs, qui voit ce que nous remarquons à peine, qui écoute avec attention la rumeur de l'indicible, comme si l'homme photographié allait nous en faire confidence dans quelques secondes.

l'auteur

tous ses amis, tous ceux qui essaient de se pencher sur la vie d'un homme nommé Alexandre Vialatte, sont unanimes. Vialatte a passé sa vie à se cacher. Il a commencé avec Kafka dont il a été le premier et grand traducteur, qu'il a fait découvrir aux lecteurs français, a continué avec la partie la plus visibie de son oeuvre, un, deux, trois mille chroniques, on ne sait plus, qui occultent les trois romans publiés (et plus encore, bien sûr, les projets restés en l'état), toujours derrière l'humour et, ajoute Jean Dutourd (préface à L'Almanach des quatre saisons, 1981), "Vialatte était auvergnat, ce qui lui donnait la possibilité de se cacher aussi, le cas échéant, derrière le puy de Dôme." A quoi il n'a jamais manqué.
Toutefois, aussi bien caché qu'il se voulût, on finit par savoir deux ou trois choses, et quelques jalons ne sont pas de trop pour suivre un écrivain qu'on ne peut découvrir sans se laisser fasciner par une manière si singulière de regarder le monde, qu'elle devient immédiatement contagieuse.
Alexandre Vialatte est né le 22 avril 1901 à Magnac-Laval (Haute-Vienne) où son père, militaire, est en garnison. La famille (ils sont trois enfants) se déplace au fil des mutations, jusqu'à ce que le capitaine prenne sa retraite pour raison de santé, et qu'elle s'installe, en 1915, à Ambert, qui en a toujours été le port d'attache. Alexandre a 14 ans, il y fait ses études secondaires et se lie davantage avec les deux frères Pourrat, Paul et Henri, dont il a fait la connaissance en 1913. Paul meurt jeune, mais l'amitié avec Henri sera de toute la vie. Le premier roman, Battling le ténébreux, publié en 1928, leur est dédié à tous deux.
Vialatte passe son baccalauréat en 1918 ; il décide de préparer l'Ecole Navale mais, en 1919, un accident met un terme à ce projet : un ballon lui tape dans l'oeil droit dont il diminue grièvement l'acuité tout en le rendant fragile. Une chute de cheval en 1940 envenime la situation et après la guerre il perd la vue de cet oeil.
L'accès à l'Ecole Navale barré, il se replie sur la faculté de Lettres de Clermont-Ferrand et prépare un diplome d'allemand.
L'amitié de Jean Paulhan, alors secrétaire de la NRF, connu grâce à Henri Pourrat, lui permet de partir en Allemagne, en 1922, comme traducteur auprès des autorités militaires et comme rédacteur de la Revue Rhénane, dont le siège est à Mayence. C'est une revue bilingue, lancée en 1920, dont l'objectif était de rapprocher la France et l'Allemagne en faisant connaître aux Français la culture allemande et vice-versa.
Le séjour de Vialatte va se prolonger jusqu'en 1928 (en 1924-25, il effectue son service militaire à Berlin) et lui permettre, entre autres, de découvrir Franz Kafka, dont Le Procès vient d'être publié par Max Brod, un an après la mort de son auteur. Le même Max Brod publie Le Château en 1926 et c'est par là que commence la longue familiarité entre Vialatte et Kafka puisqu'il en propose et traduit un extrait dans La Revue Rhénane.
Par ailleurs, sa vie de journaliste a déjà commencé car, outre ses textes pour la Revue Rhénane, il écrit aussi pour les Nouvelles littéraires (la revue est dirigée par Roger Martin du Gard et a été créée en octobre 1922 par la librairie Larousse), Le Crapouillot (qui ne deviendra d'extrême droite qu'après 1967, quand il est racheté par Minute. C'était un journal satirique né dans les tranchées de 1914-18 qui, après guerre, s'oriente vers les arts et héberge une équipe de rédacteurs à la fois très éclectique, ça va de la gauche à l'extrême droite, et peu conventionnelle) et pour la NRF dont Paulhan devient le directeur en 1925.
En 1928 paraît chez Gallimard son premier roman, Battling le ténébreux, et en 1929 sa première traduction de Kafka, celle de La Métamorphose.
Si Vialatte traduit au cours de sa vie bien d'autres écrivains allemands, Nietzsche compris, Kafka est sans nul doute son "Autre", un peu comme Poe l'a été pour Baudelaire. On a beaucoup glosé et critiqué, ces dernières années, les traductions de Vialatte, de manière bien injuste.  Elles ont fait entrer Kafka dans le "patrimoine national", comme le disait, en 1889, Henri Hennequin, à propos d'autres écrivains tout aussi importants. Vialatte a traduit avec grâce, élégance, un sens aigu de l'univers kafkaïen, humour noir inclus qui, n'en déplaise, est bien l'une des caractéristiques de Kafka. A côté de ces vertus, les "erreurs" de détails (que les autres traducteurs n'évitent pas davantage) ne pèsent rien. Vialatte a fait aimer Kafka aux lecteurs qui le découvraient par son truchement, que demander de plus ? Grâce à lui, cette oeuvre qui n'a rien de facile, a conquis sa place dans la littérature française puisqu'il a progressivement tout traduit, y compris les lettres à Milena (1956).


En 1929, il épouse Hélène Gros-Coissy, assistante sociale aux usines Michelin et en 1930 naît leur unique enfant, un fils. Il collabore à plusieurs journaux dont Le Petit dauphinois, le Moniteur, Le Nouvel âge, en usant ou non de pseudonymes. Quand Hélène est mutée à Paris, la famille s'installe dans le XIIIe arrondissement, où Vialatte reste lorsqu'Hélène repart s'installer en Auvergne. Séparés géographiquement, Vialatte et son épouse entretiennent une correspondance journalière.
La vie passe. Il écrit, il traduit.
En 1937, il devient professeur de français en Egypte, à Héliopolis, près du Caire, où il occupe son poste jusqu'en 1939. Peut-être faut-il dater de ce séjour son intérêt pour la littérature et, en particulier, la poésie de langue arabe et, dira-t-il plus tard, son amour et sa nostalgie du désert. Peut-être aussi est-ce en souvenir de ces années que ses chroniques, dans La Montagne, s'achèvent invariablement sur le, devenu fameux et l'égal de sa signature, "Et c'est ainsi qu'Allah est grand".
Mobilisé en 1939, il est fait prisonnier en 1940, s'effondre et finit dans un hôpital psychiatrique. Il tente de se suicider (les sources différent, certaines affirmant qu'il s'agissait d'une simulation). Mais ce qu'a vécu l'écrivain a dû être suffisamment profond et violent pour qu'il en écrive le roman, Le Fidèle berger, publié en 1942.
La vie passe. Il traduit, il écrit .
En 1945, il est envoyé comme correspondant de guerre en Allemagne, couvre le procès, à Lüneburg, des criminels de guerre de Bergen Belsen, expérience traumatisante au sens propre, et fait la connaissance du sculpteur Philippe Kaeppelin qui devient son ami. L'amitié joue un grand rôle dans la vie de Vialatte. Il revient définitivement en France en 1947. Des années allemandes (1922-28 et 1945-47), en 1985, Ferny Besson, une amie connue en 1947, rassemble les chroniques  sous le titre Les Bananes de Königsberg, d'un emprunt fait au texte même de Vialatte.
Les Fruits du Congo est publié en 1951, il manque le Goncourt au profit du Rivage des Syrtes, de Gracq, lequel n'en voulait pas (et l'avait fait savoir). Le succès n'est pas au rendez-vous. C'est son dernier roman publié. Il retrouve le XIIIe arrondissement et la nécessité de gagner sa vie. Il multiplie, pour le bonheur de ses futurs lecteurs (et, on ose l'espérer, pour ceux qui le lisent alors) les chroniques, pour La Montagne de Clermont Ferrand, mais aussi pour Marie Claire (de 1960 à 1966), c'est étonnant, mais elles valent elles aussi le détour (elles ont été publiées par la fidèle Ferny Besson en 1981, chez Julliard, sous le titre d'Almanach des quatre saisons), pour Elle et d'autres magazines parfois bien surprenants un demi-siècle après.
La vie passe. Il écrit, il traduit. Puis ça s'arrête, un jour, comme pour tous les hommes, et il meurt le 3 mai 1971.
Il a été inhumé à Ambert, comme il l'avait souhaité :  "La nature sait recevoir. Elle ne reçoit pas : elle accueille. Le mort l'épouse ; comme la feuille morte." et il ajoutait :"Je veux bien faire un mort de montagne, je ne veux pas faire un mort de banlieue. Ni même de cimetière parisien." (15 mars 1966)
Vialatte avait chroniqué bien des écrivains, célèbres en leur temps, dont les noms sont aujourd'hui oubliés. Lui n'avait jamais occupé le devant de la scène et, pourtant, lentement, son nom devient de plus en plus familier à la fin du XXe siècle. On le rencontre bien souvent par hasard, ou grâce au bouche à oreille, et alors on ne peut plus se passer de son sourire, de ce regard en coin, de ces petits mots agglutinés qui tout d'un coup zèbrent la tristesse de grands traits de lumière, ou trouent d'inquiétudes nos certitudes les mieux établies, ce qui n'est jamais de trop, quels que soient les temps qui courent.
Lucidité et humour mais aussi tendresse marquent toutes ses oeuvres, tendresse indulgente pour l'homme,  ce "mammifère très attachant",  cette bestiole surprenante, irritante, pitoyable et héroïque, détestable souvent et parfois aimable, toujours curieuse, "à mesure qu'on vieillit, le spectacle des hommes apparaît aussi passionnant que le numéro des puces savantes. [...] Ainsi les hommes. Plus on vieillit, plus on les trouve zoologiques" ("Chronique des hannetons", 27 août 1957).





Alexandre Vialatte devant l'entrée du Journal La Montagne

Alexandre Vialatte devant l'entrée du journal La Montagne, à Clermont Ferrand, vers 1960

Les Chroniques de La Montagne

Elles sont, nous apprend la préface de l'édition Laffont, collection Bouquins (2001, en deux volumes), au nombre de 898, dont 888 ont été publiées entre le 9 décembre 1952 et le 25 avril 1971, à un rythme hebdomadaire  (le mardi d'abord, le dimanche ensuite), dans un quotidien de Clermont-Ferrand, La Montagne. C'est de la ressource pour les jours de blues. Toutes ces chroniques portent des titres qui, à eux seuls, invitent au dépaysement, par exemple "Du boeuf au boeuf en passant par le boeuf" (27 avril 1954) ou "Tels des zèbres impétueux" (9 avril 1957), ou encore "Chronique à vol d'oiseau des secrets de l'univers" (7 mai 1967) ou "Chronique du ciment qui s'effrite et du persil qui se raréfie" (21 février 1971). Le lecteur se prend à rêver.
Chaque chronique se présente encadrée par un chapeau (sauf exceptions, rares toutefois) et par une clausule inéluctable  "Et c'est ainsi qu'Allah est grand" qui prend son sel de ce qui la précède, par ex. "L'humanité, par des routes noires, marche sombrement au bonheur. / Un bonheur sombre. / Et c'est ainsi qu'Allah est grand." (7 septembre 1954). La grandeur de Dieu se construirait-elle du malheur des hommes ?
Le chapeau, comme il se doit, annonce de manière humoristique et énigmatique son contenu dans des coqs à l'âne souriants ou burlesques.
Un exemple ? celle de cette chronique (9 novembre 1954) qui porte, chose relativement rare, un surtitre :



Encore le mariage
LES ARCHIVES DE L'HÉSITATION 
Beauté du mariage • Beauté de l'espèce humaine • Danse nuptiale du scorpion • Orientation nuptiale • Nécessité de se marier d'un seul coup • Mauvais exemple d'un penseur suisse • Archives de la tergiversation • Génie de Léon Bopp • Chapeau du même • Grandeur consécutive d'Allah.


Le chapeau, tout en indiquant (c'est sa fonction) les éléments composant la chronique, les distribue de manière équivalente comme des titres de rubriques alors qu'en réalité plusieurs correspondent à un même paragraphe, d'autres à une phrase seule. Les associations se font comme l'indique le surtitre autour du mariage. "Orientation nuptiale" découvre le lecteur (d'aujourd'hui), est le nom d'une agence matrimoniale. Le "mauvais exemple" est à entendre au sens propre, puisque Jacques Frédéric Amiel (le penseur suisse) ne s'est jamais marié pour n'avoir pas obéi, explique Vialatte, à la 


règle énoncée   "Il faut se marier les yeux fermés et d'un seul coup." Et si Léon Bopp prend place ici, c'est qu'il est l'éditeur du Journal d'Amiel (lequel est ici énoncé dans la périphrase "archives de la tergiversation") sur lequel il avait fait sa thèse, défendue en Sorbonne en 1926.
Le résultat étant que le lecteur est gratifié de deux chroniques en une. Autant que les titres, les chapeaux sont des moteurs de songes.

Qu'est-ce qu'une chronique ?

CHRONIQUE

Vialatte aurait sans doute dit que la chronique "remonte à la plus haute antiquité", et c'est vrai. Le mot nous vient du grec via le latin (comme souvent) et sa racine est khronos, le temps. La chronique est d'abord un recueil de faits historiques rapportés, non plus comme dans annales, dans leur succession temporelle, mais dans un récit organisé à des fins démonstratives et/ou explicatives. Le Moyen Age en a fait sa manière de raconter l'histoire et, à partir des XIIe et XIIIe siècles, elles se multiplient. Certains de ces chroniqueurs hantent même encore les manuels de littérature, en sus de ceux d'histoire,  Villehardouin, Joinville, Froissart... Au XVe siècle, pourtant, Commynes choisit pour son oeuvre la dénomination de "Mémoires". L'histoire ne s'écrit plus en chroniques.
Quittant l'univers du sérieux et de l'érudition, au XVIIe siècle, le mot désigne les nouvelles, vraies ou fausses, écrites ou orales qui se propagent, le plus souvent connotées de manière négative, comme le note Furetière dans son Dictionnaire (1690) "La Chronique scandaleuse est une histoire composée du temps du Roy Louis XI, par un officier de la ville de Paris.  / On appelle figurément chronique scandaleuse, les médisances et les mauvais bruits qui courent dans le monde."
Encore une mutation, et la chronique entre,  au XIXe siècle (1812), dans le vocabulaire de la presse. La chronique peut être spécialisée (judiciaire, littéraire, dramatique, etc.) ou généraliste, "dans les journaux, partie où l'on raconte les principaux bruits de la ville" dit Littré.  Employé absolument le mot "chronique" désigne la chronique généraliste. Elle repose essentiellement sur la personnalité du chroniqueur (au XXe siècle, elle est généralement accompagnée de la photo de l'auteur) ; ni transmission d'information, ni analyse, ni commentaire, elle est, de fait, tout cela à la fois, et conquiert sa place et ses particularités en devenant en quelque sorte un genre littéraire dont le style, qui inclut l'angle d'attaque, la manière d'aborder le (ou les) sujet(s), fait tout le prix. Les chroniques sont souvent confiées à des écrivains. Les deux grands noms de la fin du XIXe siècle en étant Maupassant (dans Le Gaulois, pour l'essentiel) et Anatole France dans Le Temps.
La chronique frise le poème en prose, glisse vers l'essai, la réflexion de moraliste, le témoignage de la chose vue ; destinée à la consommation immédiate, éphémère par principe, la chronique dure pourtant. Les chroniques sont souvent rassemblées ensuite dans des recueils et entrent de plein droit dans l'oeuvre de leur auteur, par exemple celles de François Mauriac (contemporaines de celles de Vialatte) sous le titre Bloc notes (5 volumes couvrant 1958 à 1971). 









page de titre
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Page de titre de l'édition procurée par Claude Augé (1854-1924) en sept volumes (1897-1904)

Particularités de Vialatte

On retrouve, dans les textes de Vialatte, exactement ces qualités qu'il a su porter à un degré très élevé, l'originalité du point de vue, le sens de la formule, le goût du mot rare et précis, mais aussi celui du mot si rare qu'il en est incompris, fonctionnant comme un embrayeur poétique, les remarques les plus graves cachées dans des badineries. Si parfois l'écho des chroniques d'Anatole France y résonne, par exemple l'art de certaines associations, incongrues à premier vue, mais qui font "tableau":  "En ce temps-là la figure de l'Europe était brumeuse et chevelue. Les choses étaient sombres, les âmes rudes. Les hommes, vêtus de chemises d'acier et coiffés de casques pointus qui leur donnaient l'air de grands brochets s'en allaient tous en guerre et ce n'était dans la chrétienté que coups de lance et d'épée." (La Vie Littéraire, 3e série), ou alors l'utilisation de l'adjectif "mille" : "Un vieux poète grec a dit : 'Nous sommes agités au hasard par des mensonges' ; de cette idée, M. Jules Lemaître a tiré mille et mille idées, et comme une philosophie éparse dans des feuilles détachées.", Vialatte a dessiné une chronique à son usage. Parfois la chronique se contente d'un sujet (celui des malheurs du critique en novembre, temps des prix littéraires ; ou de la difficulté des prévisions météorologiques ; celui de l'hommage, comme la très émouvante chronique écrite sur le mort d'Henri Pourrat ou celle de Jean Paulhan), mais le plus souvent elle renoue avec son origine en listant une série disparate d'événements de l'actualité ; cela va des nouveautés scientifiques ou techniques, aux nouveaux spectacles dramatiques en passant par la recension des récentes publications, le temps qu'il fait, les modes (vestimentaires, musicales, et autres), les tapages publicitaires, les petits riens du quotidien qui, à un moment donné, occupent l'esprit et les conversations pour disparaître aussi vite qu'ils sont apparus.
Trois références reviennent avec constance dans les chroniques et leur confèrent une figure singulière : le Catalogue de la manufacture des Armes et Cycles de Saint-Etienne, de préférence celui de l'année 1910 ; le dictionnaire, et tout particulièrement le Larousse ("L'actualité nous écrase d'écrits. Je recommanderai plus spécialement les dictionnaires. Les dictionnaires sont de bien belles choses. Ils contiennent tout. C'est l'univers, en pièces détachées. Dieu lui-même, qu'est-ce, au fond, qu'un Larousse plus complet ?", 22 décembre 1953), et l'Almanach Vermot. Dans le premier, "dont le catalogue est un délire de bureaucrate qui veut jouer l'explorateur" (25 août 1964), il puise des exemples de choses surprenantes, incongrues, du "chalet pour fouine, trois pièces" aux "jaquettes de roseaux" pour chasseurs de canards sauvages, qui ouvrent des abîmes de perplexité ; dans le deuxième, la poésie de l'ordre alphabétique qui, en rapprochant des termes, invente des images inattendues, des cheminements de pensée imprévus, ce qui est pour Vialatte la définition même de la poésie "Dès qu'on rapproche deux choses extrêmement différentes, la poésie est bien près d'en jaillir. La poésie filtre toujours entre les fentes de l'insolite." (21 juillet 1968) ; enfin, dans le troisième, toutes sortes d'informations saugrenues qui vont de la cuisine à l'astrologie, du jardinage aux remèdes de grand-mère sans oublier les calembours les plus approximatifs et les "histoires drôles". Ces trois ouvrages sont, de fait, le fond même de la "littérature populaire", comme le prouvent à la fois leurs tirages et leur pérennité. Avec leur aide, Vialatte pratique une "alchimie du verbe" qui enchante le monde jusque dans ses plus infimes détails.



L'oeuvre d'un poète

Nombre des chroniques de Vialatte sont de véritables poèmes en prose, évocateurs de climats, sombres comme celui de la rue Visconti "La rue Visconti est un coupe-gorge où souffle l'esprit." (29 juin 1954), dorés comme ceux des brasseries et des Weinstube dans "Les grelots de la Saint-Sylvestre" (30 décembre 1958), brumeux au petit matin, en février, quand "Le ciel est bleu, il neige, il fait gris", du côté du Boulevard de Port-Royal (11 mars 1958), ou automnaux comme dans la Chronique des lectures d'Equinoxe qui évoque délicieusement en neuf paragraphes que l'on pourrait, à bon droit, appeler strophes, correspondants au numéro du mois, septembre et sa douceur un rien amère, ainsi dans la sixième : "Une prune tombe avec un bruit mou. Une guèpe en suce la blessure d'or. L'écureuil saute d'un hêtre à l'autre. Récoltez le pastel, le tabac, le houblon, la moutarde blanche. Et dégustez les premières huîtres. André Billy les mange avec du brie." Entre le décasyllabe initial et le décasyllabe final s'écrivent les saveurs et les couleurs de l'automne, avec le zeste d'humour que confère l'assonance finale en "i". Que de bruit, tout soudain !
C'est un monde où les apparences se chargent de mystères en superposant, comme en un palimpseste, toutes les associations dont elles semblent chargées, ainsi du marabout dans une exposition ornithologique, en même temps oiseau, homme, arbre, oeuvre d'art, poème : "Quoi de plus digne qu'un marabout ? Deux marabouts. Ils étaient donc au centre de la salle, immobiles, quasi végétaux, habillés en Arabes, profonds, méditatifs, le talon gauche sur le genou droit, griffus, ligneux, verticaux comme des arbres de Buffet. On ne peut pas cesser de les regarder. / Tout est tout d'une façon générale ; tout est dans tout (et même réciproquement), mais surtout dans le marabout. Il dépasse la zoologie ; on dirait une lettre chinoise." (3 mars 1959). Et il  en est du marabout comme de l'homme en vacances, de la peinture de Dubuffet, des maisons, des trottoirs, de tout ce qui retient son attention.


gyapète barbu

"En un mot, j'ai fait droit au gypaète barbu."

timbre émis en 1984


La nature y tient une grande place. D'abord parce qu'elle fournit des paysages, des montagnes d'Auvergne aux maquis parfumés de la Provence, de la mer du Nord aux bords de la Méditerranée, paysages réels ou paysages oniriques surgis de livres, de poèmes, de dessins, de peintures. Ensuite, et surtout, parce que faune et flore sont un réservoir quasi inépuisable de vocables sonores et exotiques; exotiques en raison de la méconnaissance du lecteur, mais aussi de la malice et du plaisir de l'auteur à choisir les moins connus, à appeler, par exemple, "myopotame", la bestiole que tout un chacun connaît sous le nom de ragondin. A ce petit jeu, il n'est pas toujours sûr que l'animal évoqué soit autre chose qu'imaginaire. Car si l'on rencontre dans les chroniques, le lion "un animal roux qui a la couleur du lièvre, avec l'oreille plus courte et la crinière plus forte"  on y croise aussi le serpent à plumes "Son regard vous fige, son aspect vous dégoûte c'est un monsieur qui vous glace le sang." (28 avril 1959). Parmi les animaux familiers des chroniques, le hornbostel, dont les moeurs sont "Si belles " qu'il passe pour imaginaire "On ne pourra décider de la chose que le jour où on en trouvera un." (25 avril 1962), le gypaète barbu qui, lui, ne l'est pas, et surtout le homard, de loin le préféré.




kiki

"Qui se soucierait, sans mes pressantes exhortations, de se souvenir que le tupinambis  est un animal fissilingue." (16 décembre 1958)
De fait... Et "fissilingue" est tellement plus scientifique, et amusant, que "langue fourchue".

Sans doute le homard doit-il ce penchant au fameux homard de Nerval (cf. chronique du 1/03/1966), qui n'est sans doute qu'une légende, rapportée toutefois par Apollinaire (Mercure de France, 16 juillet 1911) : "Un jour, dans le jardin du Palais-Royal, on vit Gérard traînant un homard vivant au bout d’un ruban bleu. L’histoire circula dans Paris et comme ses amis s’étonnaient : 'En quoi, répondit l’auteur de Sylvie, un homard est-il plus ridicule qu’un chien, qu’un chat, qu’une gazelle, qu’un lion ou toute autre bête dont on se fait suivre ? J’ai le goût des homards, qui sont tranquilles, sérieux, savent les secrets de la mer, n’aboient pas…" Pour Vialatte, il est toujours "utile, savant, modeste et silencieux" mais il ajoute "En mayonnaise, il est inégalable." (18 août 1959). L'humour de Vialatte est dans ce très léger décalage qui brise net l'élan ou, inversement, fait surgir "l'immense" du plus banal. Il le signale lui-même, à propos d'un roman de Jean Anglade, La Foi et la montagne, "Par discrétion il faut parler de l'extraordinaire comme s'il était monnaie courante (et du banal comme d'une chose rarissime)." (17 octobre 1961)
Le bestiaire y est propice qui permet les comparaisons (comme dans les fables) et la caricature qui, en outrant le trait, rend visible ce qui passe si souvent inaperçu. Vialatte l'explique lui-même, en relatant une promenade au zoo de Vincennes : "Ce sont ces ressemblances des bêtes avec l'humanité qui  envoûtent et dépaysent comme un marché peau-rouge, une foire chinoise, un sabbat africain. Tantôt elles nous caricaturent, tantôt elles nous idéalisent. Elles nous déforment et nous recomposent." (31 janvier 1961)
Regarder le monde avec les yeux de Vialatte, c'est aller d'étonnements en émerveillements ; c'est demander aux mots et à la littérature leur puissance d'imaginaire, leur capacité à nous transporter à travers les apparences, vers le songe, le rêve, l'ineffable, l'essentiel ; c'est découvrir que  "L'insolite commence à nous-mêmes, l'incroyable est à notre porte, nous vivons un monde délirant. Le réel n'est qu'une habitude. Un seul instant d'attention véritable, et le monde s'échappe pour devenir aussi lointain que la poussière qui couvre la lune. / Tout est énigme." (29 décembre 1964)

Jeff Koons
Peut-être Vialatte se serait-il amusé de cette installation de Jeff Koons, 2007-2010, intitulée "acrobate", elle l'aurait confortée dans son "souci" du homard.





Chaval

Chaval (1915-1968)

Régulièrement, en ces années de conquête de l'espace, les personnages des chroniques, comme "les enfants", portent "des chaises au fond du jardin" pour mieux voir la lune, les étoiles, le ciel en général et en particulier.
Qui le premier l'a remarqué ? Chaval ou Vialatte ?

L'oeuvre d'un moraliste

Dans la lignée des écrivains moralistes du grand siècle, Vialatte dresse un portrait éclaté, "façon puzzle", de la France et des Français de la seconde moitié du XXe siècle. Comme eux, il cherche, à travers l'accidentel et le détail, à dégager de l'universel. C'est dire qu'il marie le regard du sociologue à celui de l'ethnologue et du poète.
Comme La Fontaine, puisque l'homme lui paraît essentiellement zoologique, il recourt aux animaux et à la fable, par exemple celle de la course des "prix et des salaires", 11 avril 1961, pour en approcher le mystère. 
Comme La Bruyère, voire La Rochefoucault, il a le goût de la formule qui devient vite maxime pour synthétiser les résultats, toujours provisoires, de sa quête,  par exemple "On voit par là que l'homme venu du singe, y retourne assez volontiers. Il vient du singe, il va au cimetière, et en chemin il fait des zigzags. Ces zigzags constituent l'Histoire.", 14 mars 1961, ou encore "Nous croyons vivre au siècle de la vitesse, nous sommes au siècle de la hâte.", 4 octobre 1960, ou "Vieillir est un art difficile. On ne saurait s'y prendre trop jeune.", 16 février 1965, voire "vieillir, c'est se rapprocher de plus en plus de soi, de sa particularité, autant dire de sa solitude." (27 novembre 1956)
Mais de tous les moralistes, c'est Pascal qui lui sert de constante référence pour avoir, mieux qu'un autre, insisté sur la dualité intrinsèque de l'homme : misère et grandeur. Sous la plume de Vialatte, cela se traduit le plus souvent par l'image de la chauve-souris "[...] il n'en est pas moins vrai qu'en raison de sa double nature, si bien reconnue et étudiée par Blaise Pascal, l'homme reste moralement un vampire à moustaches, une barbastelle des marais : ses ailes l'emportent vers les cieux ("sa poitrine velue, écrit le docteur Garnier, exhale le feu qui l'embrase"), ses griffes de rat l'accrochent au sol. Il y court dans toutes les poubelles, attiré par toutes les saletés." (14 novembre 1961)
Mais se faire une idée de l'homme est une tâche compliquée, comme il le note dans la Chronique des grandes difficultés, le 19 septembre 1959 :
"Il devient de plus en plus difficile de donner de l'homme un portrait ressemblant. [...]
N'importe : nous n'abdiquerons pas. Cette chronique s'est toujours efforcée de tracer de lui une image ressemblante, de le suivre dans ses mouvements, de le chercher dans la vie et l'opinion des livres, de le photographier de face, de trois quarts, de profil, et de toutes les façons possibles. Très souvent les pieds en l'air. De faire sa carte d'identité. Nous continuerons sans faiblesse. Malheureusement, il bouge tout le temps."
Non seulement l'homme bouge tout le temps, mais encore il est bien difficile de lui donner un âge, tout au plus peut-on affirmer qu'il "date d'une si lointaine époque qu'il est affreusement fatigué." (12 juillet 1960) et son origine exacte est encore ignorée, malgré les efforts des savants : singe, poisson, ou homme lui-même, sans parler des imaginatifs qui trouvent bien d'autres possibilités. Au fond qu'importe. Il suffit de le prendre où il est, avec ses habitudes, pour ne pas dire ses manies, ses rêves et ses préoccupations, ses inquiétudes et ses frivolités.
Tout le parle. La presse, entre autres, "La presse, c'est l'homme, c'est sa curiosité, c'est le plus vieux péché du monde. Celui de l'Eden. L'homme ne cesse de manger la pomme.
Voilà pourquoi elles sont si chères.
Et c'est ainsi qu'Allah  est grand." (22 octobre 1957)


tout autant que la langue qu'il croit parler :
"N'ayant pas le temps d'être bref, je serai peut-être un peu long, mais je donnerai des conseils utiles.
Et d'abord pour les verbes en er : jamais d's à l'impératif. N'écrivez pas : aimes, accueilles, ou pardonnes. Mais tue, étripe, écorche, assomme, fusille. Vous possèderez la vérité." (5 juin 1962) la leçon de grammaire est une amère leçon de morale, au sens où elle constate ce que l'année vient de voir se produire, à l'horizon de la guerre d'Algérie, aucun des deux camps n'étant en reste d'atrocités.
L'homme est le plus grand des mystères, Vialatte n'en finit pas de l'explorer, avec jubilation le plus souvent, avec amertume parfois, quand le monde lui paraît trahir tout ce en quoi il croit, par exemple dans nombre de chroniques de l'année 1958 ou de 1960.
Il s'en échappe avec le jardinage, le plus exotique possible, par exemple le 26 juillet 1960 "C'est le moment de butter les céleris et de cueillir le bourdon musqué" (j'ai des doutes sur l'existence du "bourdon musqué"), des remarques astrologiques où la fantaisie le dispute au cocasse "Le soleil vient d'entrer dans le signe de la Balance. Ornez vos rendez-vous de chasse et évitez la peine de mort." (27 septembre 1960).
Mais tenant registre des faits, gestes, mots (et maux) de l'homme, le chroniqueur plante aussi le décor. Celui d'une époque qui voit se multiplier les appareils ménagers, se répandre l'automobile, s'institutionnaliser les migrations vacancières, se déchaîner la pédagogie (on "apprend" à devenir parents d'élèves ; les tests s'imposent ; la télévision semble l'avenir), se développer la publicité, en affiches sur les murs, en messages radiophoniques, en placards dans les journaux. Il y a, chez tout moraliste, une veine satirique que ne refuse pas Vialatte. Aussi ces tours d'horizon fournissent-ils autant de quoi rire que s'inquiéter, par exemple de la présence du lion dans les cabinets de dentiste, "Moins par amour du lion que pour la respectabilté." (14 août 1962) ou l'exotisme de la piscine Deligny, à Paris, au mois d'août (15 août 1961), ou encore le voyage dans l'île des Hippophages (lisez Paris) à la suite de Ronald Searle (6 avril 1965).
Vialatte manie le paradoxe avec maestria et l'éclat de rire est, avec lui, le plus sûr chemin vers la réflexion.
Mais les chroniques, si légères paraissent-elles, sont aussi un "témoignage", bien qu'indirect, sur la période historique où elles sont écrites. La guerre d'Algérie, les décolonisations en Afrique, les violences qui les accompagnent, les tensions de la guerre froide, mais aussi la mémoire de la seconde guerre mondiale, le poids du souvenir, forment une sorte de fantôme qui hante l'arrière-fond des chroniques et, parfois, vient brutalement s'imposer sur le devant de la scène, sans toujours prévenir, à propos d'un sujet qui paraissait anodin, ainsi dans la Chronique du 10 mars 1964, où s'impose avec brutalité et précision le cauchemar nazi. L'humour y devient vraiment la "politesse du désespoir" comme le définissait Chris Marker, si l'on en croit Dominique Noguez.
Méditations sur l'homme, sur la vie, sur la mort, sur la vieillesse, sur la perte, sur la nostalgie, les chroniques, comme les Essais de Montaigne, n'ont aucun "message" à délivrer (Vialatte déstestait ce mot, et comme on est d'accord avec lui !), mais s'offrent comme le grain de sable autour duquel sécréter la nacre qui fera la perle, car elles sont toujours la première réplique d'un dialogue que le lecteur est invité à entretenir en lui. Car force est de constater que le monde qui se met en place durant ces vingt années ressemble déjà fâcheusement à celui qui est le nôtre : l'homme s'y déguise en "client" avant d'être "consommateur" ; les règles du jeu qui polissaient, si peu déjà, les rapports entre les individus et les nations, se délitent ce dont Vialatte voit les preuves dans les attaques d'ambassades, les assassinats de diplomates, le recours aux otages ; l'école ne joue déjà plus son rôle, celui d'intégrer de futurs citoyens dans une société. Le miroir que nous tend Vialatte est pour le moins troublant.

Un auto-portrait de l'auteur

A force de se cacher derrière le puy de Dôme et l'humour, Vialatte n'en finit pas de se trahir. A travers ses amitiés d'abord. Henri Pourrat, Ferny Besson, Philippe Kaeppelin, Bernard Dubuffet, Jean Paulhan et quelques autres ont droit à de récurrentes chroniques, tendrement élogieuses pour leurs oeuvres. A travers ses admirations, ensuite, dont les trois plus constantes vont à Pierre Mac Orlan (Il lui dédie Les Fruits du Congo, en 1951), Jacques Audiberti et Armand Gatti. Chacune de leur création est l'occasion de redire cette admiration et d'en fournir de nouvelles raisons. De Pierre Mac Orlan, il reconnaît qu'il est son maître et quand il parle de lui, de fait, on pourrait utiliser les mêmes phrases à son propos, par exemple après avoir évoqué Paris dans les années vingt "Mac Orlan se promenait dans ce décor en faisant des valeurs humaines un bilan objectif, narquois, pittoresque et découragé." (24 janvier 1956). Il n'y a pas un de ces adjectifs qui ne s'appliquerait aussi bien à Vialatte lui-même. A travers ses lectures, recensions de romans publiés alors, mais aussi admirations révélées au hasard d'une chronique parce que le sujet s'y prête, par exemple Primo Levi et Si c'est un homme, publié alors sous le titre J'étais un homme ou Le Vieil homme et la mer d'Hemingway. Ces écrivains disent la résistance, l'obstination, la grandeur de l'être humain confronté à ce qui le détruit. Mais il y a aussi, Les Trois mousquetaires, et Dumas en général, Fantomas de Souvestre et Allain, la poésie de Paul-Jean Toulet ou de Jean Pellerin, c'est-à-dire la part du rêve, du jeu, de l'aventure. La littérature, telle qu'elle apparaît à travers les chroniques, c'est d'abord le tremplin du rêve, la voie vers l'ailleurs, vers l'au-delà de soi, dans la grandeur comme dans le plaisir. Quant à l'écrivain, il "commence au style, ou à la prétention au style, et il finit exactement au même endroit." (30 septembre 1958)
Dans tous les cas, Vialatte, malgré toute son ironie, avait une haute idée de l'homme ("l'homme ne me paraît jamais plus beau que quand il emploie en même temps son coeur, son corps et son esprit dans quelque entreprise difficile.", 21 août 1962) et quand, parfois, la colère le prend, c'est devant tout ce qui vise à le dégrader. Il serait sans doute bien étonné du monde du XXIe siècle où l'étalage semble être devenu une vertu. "Montrer son derrière" lui semblait le comble de l'impolitesse, ce qui voulait tout dire. Ainsi, réagit-il fortement aux romans policiers de Mickey Spillane, dont la violence lui paraît injustifiable (on est au début des années cinquante) ou à des films "charmants. Qui correspondent au vrai besoin d'homme. Qui est de se repaître de saloperies." (18 septembre 1962, il s'agit de Mondo Cane). La discrétion lui paraissait préférable à l'ostentation. Il fustige avec persistance l'homme de ne pas être ce qu'il devrait être.
Il avait le goût de l'ordre, sur tous les plans, parfois jusqu'à la caricature, mais dont il a l'élégance de se moquer lui-même : "L'évêque doit porter la mitre, le soldat le casque, le voyou les cheveux sales, l'ancien combattant le béret basque et la jument de brasserie un petit chapeau en paille, avec des pompons rouges ou bleus. Le comptable sérieux, autour de soixante ans, doit opter pour la calvitie. / Et c'est ainsi qu'Allah est grand." (30 avril 1963) et les chroniques sont aussi comme un conservatoire de valeurs dont il n'est pas mauvais, de temps à autre, de refaire l'inventaire, l'honnêteté (qu'il est bien amusant et agréable de tempérer d'un rien de mauvaise foi), la fidélité (à ses amis, à sa parole),  le travail,  l'instruction (plus modeste que la "culture"), la courtoisie qui est un autre nom de la politesse, le sens du devoir, le courage.

Découvrir Vialatte à travers ses Chroniques, c'est se mettre à aimer un esprit avec lequel on peut se trouver mille désaccords de détails mais aucun portant sur l'essentiel. L'homme a besoin de rêves, et "La vie vaut donc d'être vécue. Ne fût-ce que par curiosité." (7 septembre 1965) Pour ce voyage-là, Vialatte est un délicieux compagnon et le lecteur se sent orphelin en lisant la chronique du 25 avril 1971, la dernière.
Heureusement, il peut relire.





A écouter
: quelques chroniques mises en ligne au cours de "l'année Vialatte", 2011 : André Dussolier, "Chronique du déplacement" (4 août 1964), "Chronique des retours amoindris" (5 septembre 1961) ; Philippe Meyer (extrait de la chronique du 24 octobre 1961, sur "les héros vestibulaires".)
Alexandre Vialatte lui-même, sur le site de l'INA.
A lire : deux articles dans La Revue des deux Mondes : sur l'Auvergne et sur le mois de décembre.
A découvrir : les lieux et les paysages d'Auvergne qui ont enchanté Vialatte
A lire : un article de Denis Wetterwald sur les choix politiques de l'écrivain



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