16 avril 1844 : Anatole France

coquillage
     


Anatole France a été un écrivain admiré durant près de cinquante ans, de la fin du XIXe à la première moitié du XXe siècle, ce dont témoigne le nombre de rues et d'avenues baptisées de son nom dans les villes de France, mais aussi un écrivain vilipendé à la mesure de sa célébrité. Puis, les surréalistes ont façonné la littérature du XXe siècle en le vouant aux gémonies, dans un tract-pamphlet, aussi insultant que de mauvaise foi, distribué le jour de son enterrement. Pouvait-on continuer à lire ce romancier quand on avait vingt ans en 1924 ? Certes, non, sous peine de sombrer dans le ridicule. L'ironie de l'Histoire étant quand même que cette mise à l'index des jeunes surréalistes en colère entérinait la mise à l'Index de l'Eglise intervenue en 1922. Nul n'a fait le rapprochement mais Anatole France est devenu illisible pour des raisons idiotes et contradictoires, malgré les efforts de quelques lecteurs avertis. Il a aussi été victime du regard un tantinet méprisant que porta sur lui Paul Valéry devenu, à son tour, l'éminence grise des lettres françaises dans l'entre deux guerres. Valéry avait bien des raisons de s'en prendre à France, la plus importante étant sans doute la plus souterraine, il s'agissait d'occuper sa place, et pas seulement à l'Académie. Il est probable aussi que, lui, l'antidreyfusard, n'avait pas pardonné à France d'avoir été plus lucide que lui ; fonder ce rejet sur le fait que France avait refusé "L'Après midi d'un faune" de Mallarmé pour Le Parnasse contemporain de 1876, en faire une vengeance, en somme, n'est guère sérieux.
Cet oubli de France s'est aussi renforcé de l'image négative de la troisième République qui s'est imposée dans la deuxième moitié du XXe siècle.
Anatole France est tombé dans l'oubli, survivant encore dans les dictées de l'institution scolaire, puis disparaissant tout à fait avec leur extinction.
Et pourtant, voilà un écrivain dont l'influence a été considérable, bien plus grande que notre ignorance ne la peut soupçonner, ce serait une bonne raison de le lire et le relire. Mais ce n'est pas la seule. L'oeuvre est là où chaque lecteur peut, à son tour, redécouvrir ce qu'y ont découvert, pour leur propre compte, des écrivains aussi divers que Proust, Cendrars, Giraudoux, Camus, Queneau, Kundera, pour n'en citer que quelques-uns. Ce n'est pas une communauté si négligeable...




D'un nom

Répondant à une demande de Ludovic Naudeau à propos de son pseudonyme, Anatole France lui écrit dans une lettre, publiée dans L'Illustration du 18 octobre 1924 :
« Le nom de France que je porte dans la vie comme dans les lettres n'est pas proprement un pseudonyme. C'est un sobriquet plus ancien que moi. Issu d'une très nombreuse famille de vignerons angevins qui, près de Saumur, peuple environ deux ou trois villages, mon père avait nom François Noël Thibaut. Mais au pays natal on le désignait par le diminutif de son premier prénom, France. C'est le nom qu'il garda pendant les quatre-vingt cinq ans de sa vie laborieuse, modeste et pleine d'honneur. L'usage, plus puissant que la loi, m'impose à mon tour ce nom de France que je porte comme mon père l'a porté. »




dessin d'Anatole France

croquis d'Anatole France





Anatole France, 1891
Portrait d'Anatole France publié en 1891, dans la revue fondée en 1889 par Léon Deschamps, La Plume

Conquérir une place dans le champ littéraire

D'une librairie l'autre
A l'encontre de la majorité des écrivains de son temps, Anatole France est issu de ce qu'on appelait alors "le peuple". Son père, Noël François Thibault, le fils d'un cordonnier pauvre, chargé d'une famille de six enfants, devient valet de ferme à 17 ans. Il est illettré jusqu'à son engagement dans l'armée en 1826. Il y apprend à lire et écrire, puis remarqué par son colonel, royaliste, collectionneur de documents sur la Révolution française, il l'aide dans cette quête. En 1830, la Garde Royale, à laquelle il appartient, est dispensée, et France devient employé de librairie. Son patron, le libraire-éditeur Techener, lui confie en 1838 sa "librairie historique". En 1839, celui qui a choisi le nom de Noël France (France est la forme tourangelle du prénom François) rachète le fonds et installe sa librairie quai Malaquais, en 1842, après son mariage, en 1840.
Il a épousé la jeune veuve d'un pharmacien qui est elle-même fille naturelle d'une meunière d'un village près de Chartres.
C'est dans l'appartement du quai Malaquais que naît leur fils, le 16 avril 1844.
Pour lui, les parents veulent, naturellement, ce qu'il y a de meilleur et l'enfant, puis l'adolescent étudie dans l'établissement le plus réputé de Paris, le Collège Stanislas, Rue Notre-Dame des Champs. Ses condisciples apaprtiennent à la grande bougeoisie et à la noblesse. il n'y a pas lieu de croire que ce fut un temps heureux, et Anatole France n'a conservé aucune amitié de ses années d'études. D'ailleurs, il quitte l'établissement où il n'a guère brillé, sauf en français, en 1862, avant de passer son baccalauréat. Il l'obtiendra en candidat libre en 1864. C'est à la même époque qu'il fait publier dans une petite revue des vers "retrouvés" d'André Chénier. Supercherie littéraire qui fonctionne, puisque l'éditeur de Chénier en est tout ébloui, et qui prouve à tout le moins le talent poétique du jeune Anatole.
Il lui faut cependant un gagne-pain car la librairie paternelle ne suffit plus à entretenir la femille. Il collabore à des notices de dictionnaires, dont celui de Pierre Larousse; il rédige des notes de lectures, vend des articles à des journaux ou des revues mais ne veut pas reprendre la librairie que son père, malade, vend en 1866.
Cependant, la librairie aura fourni au jeune garçon, puis au jeune homme, de quoi alimenter ses curiosités, sa réflexion, sa sensibilité. L'amour des livres, des discussions, y a pris naissance. La librairie était aussi, en effet, un lieu de rencontre où étaient passés Nodier, Edmond et Jules de Goncourt, et bien d'autres sans compter les nombreux érudits en quête de documents.




Il y a, dans cette enfance et cette adolescence d'un garçon intelligent, bien des expériences qui doivent donner une furieuse envie de s'imposer à une société qui regarde d'un oeil assez méprisant les "pauvres à prétentions". Et des prétentions, il en a le jeune Anatole.

Plus tard il construira avec soin une image de paresseux, de flâneur, mais en attendant, il se fraie un chemin dans le monde littéraire en entrant par la petite porte et en travaillant d'arrache-pied.

Les Parnassiens

En 1867, A. France entre chez Lemerre
, le libraire-éditeur de l'avant-garde littéraire, c'est-à-dire des Parnassiens. Il y écrira nombre d'introductions pour les oeuvres d'écrivains entrés dans le patrimoine, Racine, Molière, Bernardin de Saint-Pierre, entre autres.

Le Parnasse

Regroupés autour de l'édition du Parnasse contemporain, publié par Lemerre en 1866, ces poètes — Banville, Hérédia, Catulle Mendès, Dierx, Coppée, Sully Prudhomme — qui reconnaissent comme maître Théophile Gautier et comme chef de file Leconte de Lisle, en choisissant le nom de "Parnasse" (la montagne grecque où se réunissent les muses) veulent se démarquer des excès du romantisme. Malgré leurs différences, ils affirment tous le primat de la forme, fille du travail (Plus question de se frapper le coeur ! comme le disait Musset), rapprochant la poésie des arts plastiques (cf. le poème "L'Art" de Gautier, 1857).
Il y aura encore deux éditions du Parnasse contemporain, une en 1871 et la dernière en 1876.
L'édition de 1876 refuse L'Après midi d'un faune de Mallarmé et des poèmes de Verlaine, deux poètes qui avaient pourtant participé aux précédents recueils. Refus dont la postérité créditera Anatole France quoiqu'il ne fût pas le seul à décider et que son opinion sur ces deux poètes ait considérablement varié au cours des années suivantes.



En 1868, il publie une monographie sur Alfred de Vigny.  L'année suivante, en 1869, il devient lecteur chez Lemerre, et surtout il est introduit dans le cercle des Parnassiens. Il publie ses premiers poèmes, et commence à être reconnu par ses pairs. Mais ce n'est qu'en 1873 que paraît son premier recueil, chez Lemerre, Les Poèmes dorés.
A partir de 1875, il commence à écrire ses premiers articles pour Le Temps. Il voit s'ouvrir pour lui un certain nombre de salons, et fréquente les "mardis" de Mallarmé depuis 1873. D'autres vers paraissent en 1876, dont une tragédie lyrique, "en trois actes et quatre tableaux dont un prologue", Les Noces corinthiennes, qu'Henri Büsser (1872-1973) mettra en musique en 1922. C'est aussi en 1876 qu'il est nommé à la Bibliothèque du Sénat où travaille aussi Leconte de Lisle. Les émoluements qu'il perçoit alors rendent sa vie plus facile. Il démissionera en 1890. Pour l'heure, il entame  aussi une série consacrée aux romanciers contemporains pour Le Temps.





Caillebotte, 1877

Gustave Caillebotte, Rue de Paris temps de pluie, 1877, huile sur toile, 212x276 cm (Art Institute, Chicago)

"Il pleuvait. Madame Martin-Bellème voyait [...] la multitude des parapluies cheminer pareils à des tortues noires sous les eaux du ciel." (Le Lys rouge, chapitre VI)

Un homme arrivé

Anatole France a maintenant 32 ans, il est reconnu comme un des écrivains qui vont compter, il lui reste à se marier, ce sera fait en avril 1877. Son épouse a 13 ans de moins que lui, et son futur mari la perçoit comme "très fraîche, très blanche, un fleuve de lait. Espérons qu'elle en aura la suavité !" (Lettre à Frédéric Plessis) Si la jeune fille est charmante, sa dot ne l'est pas moins. Le couple s'installe à Neuilly.
Au cours de l'année 1879, France rédige son premier récit : Jocaste. Il choisit pour éditeur Calmann-Lévy ce qui va, naturellement, entraîner de sérieuses frictions avec Lemerre. Le roman, assez sombre, est publié en feuilleton dans Le Temps avant de l'être en librairie associé à une nouvelle, Le Chat maigre. Cette première oeuvre lui vaut les compliments de Flaubert qui ne les octroyait pas aisément. On le croise alors dans le salon de la Princesse Mathilde, rue de Berry, dans celui de Juliette Adam.
Le 1er mars 1881, Madame Valérie France accouche d'une fille, Suzanne. Ce sera leur seul enfant. La famille déménage dans un petit hôtel qu'elle vient d'acquérir et en avril paraît Le Crime de Sylvestre Bonnard, membre de l'Institut. En 1882, le roman reçoit le prix de l'Académie française. Et surtout il est très favorablement salué par la critique. Il donne à France sa stature, celle d'un écrivain original (ce dont le loue Taine), à la fois tendre et cruel, finement ironique, se détachant de la production contemporaine dominée par le naturalisme.
Toujours mondain, Anatole France fréquente alors le salon d'Eugène Melchior de Vogüe. En 1882, sort Les Désirs de Jean Servien, chez Lemerre en compensation de l'accord avec Calmann-Lévy.
1883 est une année importante car l'écrivain fait enfin la connaissance de Renan qui est, à ses yeux, le Maître, comme lui le sera dans quelques années, pour beaucoup, à commencer par Marcel Proust auquel il inspire le personnage de Bergotte, l'écrivain de La Recherche du temps perdu.
C'est aussi l'année où commence sa collaboration à L'Univers illustré sous le pseudonyme de Gérôme. Il y commente l'actualité, il le fera une semaine sur deux juqu'en 1896.



Le temps des engagements

"Il n'ya de beau dans la vie que les passions et les passions sont absurdes."
La passion amoureuse

Ainsi va la vie qui pourrait continuer, celle d'un écrivain bien en place, reconnu et estimé, reçu dans les meilleures maisons, comme l'on disait. C'est l'époque où Emile Hovelaque le décrit ainsi, (Quelques souvenirs d'Anatole France, article publié en avril 1925 dans la Revue de France) : "Une longue et lourde figure chevaline comme tordue par un léger torticolis, la machoire de travers sous l'impériale rude et les cheveux durs en brosse, un gros nez, une peau grenue et grise ; seuls les yeux noirs très brillants, magnifiques de vitalité et d'intelligence, mettaient une lumière dans cette physionomie un peu inquiétante, où il y avait du séminariste, du bonapartiste et du faune." Mais ce n'est sans doute pas pour cela que France s'est donné la peine de se faire un nom transcendant sa laideur. Maintenant, il lui reste à devenir ce qu'il est. Et ça commence par la foudre. La foudre s'appelle Léontine, elle a 44 ans comme lui, elle est belle, intelligente ; elle est mariée à un propriétaire viticole de Capian (à 30 km au sud-ouest de Bordeaux) qui est aussi journaliste du Figaro, M. Arman de Caillavet. Elle aussi tient salon, elle le reçoit, assez distante au départ. Puis quelque chose se passe... C'est en 1888 que débute une liaison dont leur correspondance, tardivement connue (dans les années cinquante du XXe siècle), dit toute la force, la violence, la volupté aussi. Le personnage de bourgeois quelque peu convenu, peut-être aussi le personnage d'ambitieux (voire d'arriviste) que France paraissait être, se dissout dans ce feu qui est aussi d'enfer, comme le dit Le Lys rouge (1894) où l'amour est défini dans un roman (mise en abyme révélatrice d'une certitude) comme : "la moins mondaine des passions, la plus antisociale, la plus sauvage, la plus barbare."
Le ménage France n'était sans doute pas des plus heureux mais les tensions s'exacerbent et l'écrivain finit par quitter le domicile conjugal en 1892. Le divorce est prononcé un an après.
Avant cela, il a publié Le Livre de mon ami, en 1885, entamant avec lui ce qui sera un ensemble de quatre romans, échelonnés sur toute sa carrière, se penchant sur une enfance (recomposition de souvenirs qu'il ne faut pas prendre pour réellement autobiographiques) ; Pierre Nozière (1899), Le Petit Pierre (1918) et La Vie en fleur (1922).
Il est devenu LE chroniqueur littéraire du Temps en 1886. Ses chroniques seront rassemblées sous le titre La Vie littéraire,  et publiées en quatre volumes, de 1888 à 1892.

La fibre anticléricale
En 1889, Thaïs est publié en feuilleton dans la Revue des deux mondes que dirige Brunetière avec force coupures, puis ensuite en volume. Le roman (dont Massenet tirera un opéra en trois actes présenté le 16 mars 1894) choque autant par la manière dont il ridiculise le fanatisme religieux, contempteur des corps, que par l'apologie du désir et de la sexualité qu'il véhicule. Le Père Brucker tonne contre cette "obscénité" : "Nos aïeux, s'ils avaient ouvert ce livre [...] eussent fait fouetter l'auteur en place de Grève ! "Anatole France "s'est déclaré", comme le dit Anouilh d'Antigone.

publicité LU, 1904

Planche extraite des Contemporains célèbres, publié par la biscuiterie Lefèvre-Utile, en 1904. 28 portraits accompagnés d'une autographe et d'une notice biographique.
Anatole France a écrit : "A Lefèvre Utile / Vous avez donné aux antiques présents de Cérès une douceur inconnue."
Le dessin de Mucha illustre le roman Thaïs.


L'année suivante paraît La Rôtisserie de la Reine Pédauque dont la tonalité anti-cléricale est tout aussi forte. France ne changera jamais, il sera aux côtés d'Emile Combes pour mener la campagne qui aboutira enfin, en 1905, à la séparation de l'Eglise et de l'Etat, ne ménageant ni ses actes ni ses déclarations. Voltairien en cela, l'Eglise lui semblera toujours être le nid du fanatisme et une entrave aux seules possibilités de bonheur auxquelles l'homme puisse prétendre, celles de la sensualité.

L'Affaire Dreyfus
En 1894, paraît Le Lys rouge, beau et tragique roman d'amour qui laisse aussi transparaître l'atmosphère de l'époque, les scandales financiers  et en particulier la montée de l'antisémitisme (il se pourrait d'ailleurs que ce soit lui qui invente le mot). Cette année-là, l'écrivain acquiert un hôtel, 5, villa Saïd, ce qui le rapproche de l'avenue Hoche où habite Madame de Caillavet. Dorénavant, il recevra là ses amis et ses visiteurs, de plus en plus nombreux, les dimanche et mercredi matin. Le mois suivant commence ce qui deviendra l'affaire Dreyfus. Dès janvier 1895, il entame pour l'Echo de Paris ses premières "Nouvelles ecclésiastiques". C'est le début de ce qui va devenir L'Histoire contemporaine qui se développe sur quatre volumes : L'Orme du mail et Le Mannequin d'osier en 1897, puis L'Anneau d'améthyste en 1899 (qui relate l'Affaire) et enfin Monsieur Bergeret à Paris en 1901. Exercice périlleux, mais réussi, qui consiste à transposer, à chaud, l'actualité pour la transformer en univers romanesque, ce qui permet d'en rendre plus visible les rouages.
Il sera aux côtés de Zola pour demander la révision du procès, en 1898. Il n'y a pas lieu de s'en étonner, il avait déjà riposté avec virulence, le 2 mai 1886, dans sa chronique du Temps, à Drumont lors de la publication de La France juive. Il perd de nombreux amis (et il quitte l'Echo de Paris qui a choisi le camp des antidreyfusards et continue ses chroniques dans Le Figaro) mais en fait de nouveaux, comme Jaurès dont il fait alors la connaissance, puis Péguy ; il devient le premier membre de la Ligue des Droits de l'Homme qui vient d'être fondée ; il participe aux universités populaires que fonde Jaurès ; il écrit dans son Journal, L'Humanité.
Elu à l'Académie française en 1896, il cessera d'y aller en 1899, confiant à son ami, lui-même académicien, Ludovic Halévy : "J'irai chez vous et non pas à l'Académie où je ne veux pas remettre les pieds. Il me serait pénible d'y voir des gens dont la conduite me paraît méprisable et dégoûtante."
D'autres textes sont aussi fortement marqués par ces combats, L'Affaire Crainquebille (1900) par exemple.

Ainsi, Anatole France est-il devenu un personnage essentiel dans la France de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. Ses opinions sont attendues et respectées. Il voyage, ses livres sont traduits et diffusés dans le monde entier. C'est à lui que le jeune Marcel Proust demande une préface pour son premier livre, Les Plaisirs et les jours (1896). Des tragédies l'attendent, cependant, la mort de Madame Caillavet en 1910. Ses Carnets intimes prouvent que malgré ses aventures féminines, son second mariage en 1920, le deuil de son amie pèse sur sa vie. Ensuite, c'est la guerre qui lui paraît, comme à d'autres intellectuels, la défaite de la pensée et un recul de civilisation, ce qui ne l'empêchera pas d'écrire des textes patriotiques (mais pas nationalistes). Il s'écarte alors de Paris et s'installe en Touraine, dans une propriété louée d'abord, puis achetée en 1916, La Béchellerie. En 1918, sa fille meurt de la grippe espagnole, terrible épidémie dont Apollinaire meurt aussi la même année.
En 1921, il reçoit le prix Nobel.
Anatole France s'éteint en 1924, assez malheureux de l'avenir qu'il voit bien sombre, avec la Révolution russe en passe de se trahir, les fascismes qui montent aux quatre coins de l'Europe, et ce qu'il prévoyait, qu'une nouvelle guerre allait venir puisqu'on n'avait pas su faire la paix : "Cette horrible guerre est grosse de trois ou quatre guerres aussi horribles, voilà l'affreuse vérité." (9 janvier 1918)

Que nous a laissé Anatole France ? une oeuvre multiple : des romans (dont certains proches des fables, aux allures de pamphlet comme L'ïle des Pingouins, 1908, ou La Révolte des anges, 1914) des nouvelles dont Le Procurateur de Judée est un des fleurons (la nouvelle est florissante en cette fin de XIXe siècle), des essais — ainsi peut-on qualifier ses articles du Temps, de l'Echo de Paris, de L'Univers illustré — où la gravité est toujours tempérée de mutinerie ; où les savoirs et l'érudition (très réels), le matérialisme (Lucrère et Darwin lui sont des références essentielles) vont de pair avec une des plus belles défenses et illustrations de l'imagination ;  l'exemple aussi d'un homme de courage et de convictions ; d'un homme qui a appris à "civiliser" sa propre violence et qui, faisant l'éloge de la tolérance sait exactement ce qu'elle coûte, et qu'elle n'est jamais spontanée, mais conquise sur toutes nos réactions instinctives, ce que la petite histoire des "pensées" du chien Riquet démontre avec humour.
Lisons Anatole France, nous en avons bien besoin. Ne serait-ce que pour apprendre à mieux lire car ces oeuvres demandent au lecteur de la patience et de la réflexion. On ne lit pas France, on  relit.




A lire
: le très beau chapitre ("Les listes noires ou divertimento en hommage à Anatole France") que lui consacre Milan Kundera dans Une rencontre, Gallimard, 2009.
Un bref article, mais très éclairant, sur le romantisme de l'écrivain (André Vandegans, 1992)



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