26 mai 1822 : Edmond de Goncourt. Jules de Goncourt : 17 décembre 1830

coquillage





Gavarni, portrait des Goncourt.

Portraits d'Edmond et Jules de Goncourt,  1853, lithographie de  Gavarni (1804-1866)


Les
Goncourt, puisqu'ainsi ils l'ont voulu. Deux frères que séparent seuls huit ans d'écart avant que la mort ne les sépare physiquement, sinon spirituellement. Jules meurt, en effet, très jeune, à peine quarante ans, en 1870, de la syphilis, comme tant d'autres et notamment Baudelaire et Maupassant. Edmond lui survit jusqu'en 1896, mais l'oeuvre qu'il poursuit porte jusqu'au bout la marque de leur collaboration.
S'intéresser à eux est à la fois irritant et intriguant. Intriguant, dans la mesure où de nombreuses questions restent sans réponse précise, à moins de tenter de les "inventer" sur cette gémellité fausse sur le plan biologique mais vraie sur le plan intellectuel. Judith Gautier dans ses Souvenirs littéraires, publiés en 1909, ne rapporte-t-elle pas que "Jules, à peine assis, [...] engageait vivement la conversation sur quelques thèmes littéraires, et quand il reprenait haleine, son frère continuait la phrase, développait l'idée que l'autre résumait ensuite. C'était un duo tout spécial où les voix alternaient sans se heurter ni se mêler." (cité par Robert Kopp dans sa préface à l'édition du Journal, Robert Laffont, coll. Bouquins, 1989). Irritant, parce que justement tout paraît "fabriqué" dans la destinée de ces hommes qui donnent le sentiment de s'être construits "personnages" de leur propre vie, y compris la création de l'Académie qui porte leur nom et décerne, jusqu'à aujourd'hui, le prix littéraire le plus convoité en France. Irritant encore car sous le discours glorifiant l'Art transparaît un appétit de réussite, une aspiration avide à l'immortalité des grands créateurs, une revendication grinçante du génie qui alimente en amertume et jugements à l'emporte-pièce tout le Journal.

Les débuts

La famille appartient à la petite noblesse récente (c'est l'arrière grand père, un monsieur Huot, bon bourgeois, qui est anobli grâce à l'achat d'une terre), peu fortunée, mais encore suffisamment pour qu'après la mort de leurs parents (le père décède en 1834 et la mère en 1848), les deux frères décident de ne pas travailler (là encore, ils ont des semblables, Baudelaire, Flaubert), donc de vivre de leurs rentes ; Taine aurait reçu confidence qu'ils disposaient d'environ 10.000 francs de rente, deux fois plus "que ce que gagnait un chef de bureau dans un ministère" dit Robert Kopp. C'est, semble-t-il, Jules qui prend cette décision après son baccalauréat. Edmond avait fait des études de droit et travaillait alors comme employé de la Caisse du Trésor. Il démissionne, et les deux frères, en 1848, partent pour un long périple à pied, à travers la France, qui les conduira à Marseille où ils s'embarquent pour Alger. Leur vie va ainsi alterner le sédentarisme et le voyage (Suisse et Belgique, en 1850 ; Italie en 1855 et en 1867; Allemagne en 1860 ; sans compter les séjours nombreux hors de la capitale chez des amis ou dans leur famille maternelle). A l'occasion de ce premier voyage, ils rédigent des carnets qu'ils illustrent. Ainsi, conjointement, se développe leur double vocation artistique : les arts graphiques et l'écriture.


Une entrée en littérature peu spectaculaire

1851 : ils publient, à compte d'auteur, leur premier roman En 18.., en plein coup d'Etat ; Louis Bonaparte prend brutalement le pouvoir le 2 décembre 1851 et le roman paraît le 5 : il passe inaperçu malgré un article favorable de Jules Janin qui est, alors, un critique fort reconnu. Et comme pour mieux  marquer la date de leur entrée en littérature, aussi discrète fût-elle, ils se mettent à tenir un journal.
L'année suivante (1852), ils se lancent dans le journalisme avec un de leurs cousins qui fonde L'Eclair (journal satirique) puis le Paris. Cette collaboration leur permet de connaître Paul Gavarni, dont ils deviendront les amis. Mais ils rompent avec le journalisme après un procès pour "atteinte aux bonnes moeurs" (air connu sous le 2nd Empire dont auront à pâtir bien d'autres, dont les plus célèbres sont Flaubert et Baudelaire subissant les foudres de la censure la même année, en 1857). Les Goncourt vivent cette expérience comme une humiliation, une atteinte à leur honneur. S'ils veulent bien être des martyrs de l'art, ce n'est que dans leur cabinet, certainement pas sur les bancs des tribunaux.
De loin en loin, ils continueront cependant à donner des textes à des journaux.
Le journalisme aurait pu être la voie d'accès à la reconnaissance ; il en était une autre alors, celle des théâtres. Ils vont aussi la tenter, sans davantage de succès. Leur pièce, Les Hommes de lettres, ne trouve pas preneur et ils la transformeront en roman. Ils récidivent avec Henriette Maréchal, pourtant reçue au Théâtre français et montée en décembre 1865, qui ne dépasse pas six représentations, huée et chahutée par un public républicain, elle est interdite pour "trouble à l'ordre public". Il faudra attendre les années 1880 pour que l'Odéon remonte la pièce (1885), pour que d'autres pièces tirées de leurs oeuvres soient à leur tour montées, en particulier lorsqu'André Antoine crée le Théâtre libre (1887) où il présente diverses adaptations de leurs oeuvres, à commencer par Soeur Philomène. Mais les temps auront pasablement changé et le "réalisme" rebaptisé "naturalisme", grâce à Zola, aura le vent en poupe.

Des historiens ?

Passionnés par le XVIIIe siècle, ils vont en être, sinon les "découvreurs", du moins les propagandistes. Etant entendu que le siècle qu'ils vantent et encensent est plutôt celui d'une élégance, d'un raffinement qui a tout à voir avec l'Ancien Régime et non celui des Lumières préparant la Révolution qu'ils honnissent, coupable entre autres maux, d'avoir plongé le XIXe siècle dans la banalité, voire la bêtise. Edmond, dès 1841, achète les premiers dessins et croquis d'une collection (Boucher, La Tour, Watteau) qu'il enrichira toute sa vie, d'abord avec son frère, puis seul, de même que la bibliothèque. Après 1861, cette collection accueillera aussi des oeuvres japonaises et chinoises.
En 1854, Jules et Edmond publient une Histoire de la société française pendant la Révolution, toujours à compte d'auteur, mais favorablement accueillie par la critique. D'autres travaux suivent, en particulier des monographies sur les actrices et les peintres de cette époque. En 1862, ils publient La Femme au XVIIIe siècle. Ce ne sont pas moins de onze ouvrages qu'ils consacrent à leur temps de prédilection dont Edmond continuera seul la publication, entre autres celle du livre sur Watteau, après la mort de Jules.
Leur travail s'appuie sur une documentation extrêmement importante. Ils dépouillent gazettes, journaux, journaux intimes, correspondances, s'intéressant aux détails, au particulier, aux anecdotes en tous genres. Les enquêtes qu'ils mènent pour ces travaux leur apparaissent ensuite (dixit le Journal) comme l'apprentissage de leur art de romancier.




Notre chemin littéraire est assez bizarre. Nous avons passé par l'histoire pour arriver au roman. Cela n'est guère d'usage. Et pourtant, nous avons agi très logiquement. Sur quoi écrit-on l'histoire ? sur les documents. Et les documents du roman, qu'est-ce sinon la vie ?

Journal, Mai 1860 (éd. Robert Laffont, coll. Bouquins, 1989, tome I, p. 564)




En cela, au fond, ils sont bien des écrivains de leur temps, les Romantiques ayant commencé bien avant eux cette entreprise de reconstitution du passé, soit en historiens, soit en romanciers et Balzac, dans sa préface de la Comédie humaine, en 1842, insistait sur son rôle "d'historien" du présent, voué à répertorier ce qui avait, hélas, disparu pour les époques précédentes : les aspects les plus quotidiens (meubles, vêtements, habitudes, vertus, vices, etc.) de la société contemporaine.
Ce qu'ils apportent de neuf, c'est la systématisation de la documentation, la volonté déclarée de fournir les "modèles" de leurs créations. C'est aussi, comme le montre l'extrait de Watteau ci-dessous, une attention extrême à la technique, à toutes les techniques, de l'art pictural à la médecine.




Dans le livre sur Watteau qu'Edmond publie seul (L'Art du XVIIIe siècle, Charpentier, 1881-1882, t. III), mais qui reprend des études menées à deux, le commentaire de L'Embarquement pour Cythère, un des tableaux les plus célèbres du peintre, est un exemple significatif de leur style :




Voyez tout ce terrain à peine découvert d'une huile transparente et mordorée, tout ce terrain gâché d'un barbotage rapide, effleuré d'un frottis léger. Voyez sur le délicat aquarellage d'huile grasse, sur le lisse général de la toile, le relief de cette panetière, de ce capuchon, voyez la pleine pâte des petites figures avec leur regard dans le contour noyé d'un oeil, avec leur sourire dans le contour noyé d'une bouche. La belle et coulante fluidité du pinceau sur ces décolletages et ces morceaux de nu semant leur rose voluptueux dans l'ombre du bois ! Les jolis entrecroisements de pinceau pour faire rondir une nuque ! Les beaux plis ondulants aux cassures molles, pareils à ceux que l'ébauchoir fait dans la glaise! Et l'esprit et la galantise de touche que met aux fanfioles, aux chignons, aux bouts de doigts, à tout ce qu'attaque le pinceau de Watteau !




Goncourt se démarque de la critique d'art habituelle par l'attention portée à la matière picturale (huile, gâché, barbotage, frottis, etc.) mais tout autant par le goût du mot rare ("fanfioles" emprunté à Diderot ; "galantise", vieux mot venu tout droit de la Renaissance ; "rondir", autre archaïsme pour "arrondir"). Historiens, historiens d'art ou romanciers, les deux frères ont créé un style qui leur est propre, auquel on donnera le nom de "style artiste". Mais c'est bel et bien dans ces années d'apprentissage entre art et histoire qu'ils le forgent.







L'Embaruqement pour Cythère, Watteau
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Antoine Watteau (1684-1721),  L'Embarquement pour Cythère, 1718. Huile sur toile. Château de Charlottenbourg, Berlin.




Les romanciers

Si leur premier roman est passé inaperçu, la monographie consacrée à La Lorette, réunissant une série d'articles publiés dans le Paris, éditée en 1853, a rencontré un vif succès. La prostitution est un thème à la mode autant qu'un problème social, et la "physiologie" un genre encore apprécié. Mais il faut attendre 1860 pour qu'arrive le second roman, Les Hommes de lettres, tiré de la pièce qu'ils n'ont pas réussi à placer (qui devient Charles Demailly en 1868), dont un critique affirme : "En se souvenant d'Illusions perdues [Balzac, 1837] , ils y décrivaient la grande concurrence entre journalisme et littérature, et dressaient une galerie de portraits satiriques où l'on reconnaissait Scholl, Nadar, Champfleury. Ils observaient parallèlement la montée de la névrose chez un jeune écrivain, Charles Demailly, persécuté par sa femme Marthe, une actrice."
1861 : Soeur Philomène. (dont la source serait un récit fait par Louis Bouilhet, l'ami de Flaubert)
1863 : Renée Maurepin (en feuilleton, le roman sera publié en volume en 1864)
1865 : Germinie Lacerteux, dont il est entendu qu'il s'agit du chef-d'oeuvre des Goncourt. Précédé d'une préface qui l'inscrit dans le réalisme que Zola, l'année suivante, va transformer en naturalisme.
1867 : Manette Salomon (paraît en feuilleton dans Le Temps  à partir du 17 janvier; le volume sort en novembre 1867)
1869 : Madame Gervaisais.

Après la mort de Jules, le 28 juin 1870, Edmond poursuit l'oeuvre seul et publie :
1877 : La Fille Elisa.
1880 : La Faustin en feuilleton, puis en volume en 1881.
1882 : Les Frères Zemganno
1884 : Chérie

caricature de Gill
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L'Eclipse, 21 mai 1876, caricature d'André Gill








ex-libris des Goncourt, Gavarni

Ex-libris des Goncourt, gravure  de Gavarni

Une vie littéraire

Mais bien davantage que l'oeuvre, profondément datée en somme, aussi bien par les sujets choisis que par un style qui tourne très vite à l'affectation, à commencer par l'utilisation d'un imparfait récurrent dont l'efficacité perd à la mesure de sa prolifération jusqu'à rendre le texte insipide, c'est leur vie que les Goncourt ont construit en "oeuvre d'art". Raison pour laquelle, nombreux sont ceux qui tiennent le Journal, commencé en 1851, par de brèves notes, souvent elliptiques, puis à partir de 1855, prenant de l'ampleur et voulu comme "document" sur leur époque par les deux frères, pour leur oeuvre majeure. Le Journal se double d'une fréquentation assidue des peintres (qu'ils jugent souvent avec brutalité) et des écrivains, fréquentation dans laquelle ils puisent leurs informations, le plus souvent des anecdotes qui alimentent leurs jugements acerbes sur leurs contemporains, mais aussi la construction de leurs personnages de roman.
Vont se préter particulièrement à ces rencontres, le Salon de la Princesse Mathilde (fille de Jérôme Bonaparte et cousine de Napoléon III), dans lequel ils sont introduits en août 1862. ils y côtoient Flaubert (dont ils ont fait la connaissance en 1857), Gautier (qui devient le bibliothécaire de la princesse l'année suivante) et bien d'autres ; mais aussi les dîners Magny qu'ils organisent avec leur ami Gavarni. Ces dîners réuniront deux fois par mois, dans le restaurant de Magny (situé dans ce qui est l'actuelle rue Mazet, à Paris) des écrivains et des critiques, Sainte-Beuve en sera l'un des personnages les plus importants et à sa mort, en 1869, les dîners cesseront. George Sand est la seule femme à y participer, épisodiquement, puisqu'elle est plus souvent chez elle, à Nohant, dans le Berry, qu'à Paris.
Quelques années près la mort de Jules, en 1874, débuteront les "dîners des cinq" qui réuniront autour d'Edmond un cercle plus intime : Flaubert, Tourgueniev, Maupassant et Zola.
Puis au 2e étage, de la maison d'Auteuil que les deux frères ont achetée en 1868, Edmond aménagera ce qu'il appelle son "grenier", où il recevra l'après-midi du dimanche, à partir de 1885 jusqu'à sa mort, ses amis (Banville, Alphonse Daudet, Zola, Maupassant) et les jeunes gens de la nouvelle génération (Anatole France, Bourget, Huysmans) et d'autres, un peu moins fréquentables à nos yeux, Drumond par exemple. Mais l'antisémitisme d'Edmond, sa xénophobie (chaque fois que Zola l'irrite, il le traite avec véhémence d' "Italien") ne sont pas les caractères les plus sympathiques de l'homme.
Des extraits choisis du Journal sont publiés en 1866 sous le titre de Idées et sensations. Entre 1887 et 1896, Edmond donne à la publication 9 volumes du Journal, soigneusement expurgé. Son testament confie le soin de l'édition complète à l'Académie, vingt ans après sa mort. En fait, il faudra bien plus longtemps,  et ce n'est qu'en 1956 (autrement dit soixante ans après la mort du dernier de ses auteurs), que le Journal est enfin édité in-extenso. "Document" certes, bien davantage sur ses auteurs que sur leur époque.


Enfin, le chef-d'oeuvre de ces vies construites par, avec, autour de la littérature, est la création de L'Académie. Dès 1874, Edmond rédige un testament dans lequel elle apparaît. La proposition est rendue publique en 1882. Elle doit permettre de donner à 10 écrivains (les membres de l'académie) une rente leur assurant une certaine indépendance, à charge pour eux de remettre un prix chaque année. Elle doit être financée par la vente des collections et de la bibliothèque qu'avaient présentées La Maison d'un artiste (1881). Le testament, attaqué par les héritiers, mais défendu par un jeune avocat, Raymond Pointcarré, sera validé mais il faut attendre 1903 pour que l'Académie, déclarée, cette année-là, d'utilité publique, remette son premier prix, passé quasiment aussi inaperçu que le premier roman des Goncourt. Mais depuis elle n'a cessé de gagner en visibilité, immortalisant, comme Edmond le rêvait, le nom des Goncourt.



A visiter
: un blog consacré aux deux frères
A lire : Une série d'articles sur le site de l'INHA, sur les Goncourt et la peinture  (Institut National de l'Histoire de l'Art).
A explorer : le carnet de voyage en Italie, L'Italie d'hier, notes de voyages, 1855-56, pour découvrir leurs croquis.



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