12 décembre 1821 : Gustave Flaubert

coquillage



A propos de Flaubert, ce site contient
: 1. Une présentation de Madame Bovary - 2. Madame Bovary, un roman réaliste ? -




L'enfant qui naît à l'Hôtel-Dieu de Rouen, ce jour-là, dans la famille d'Achille Flaubert, chirurgien chef de l'hôpital, deviendra l'écrivain le plus admiré, le plus étudié de la seconde moitié du XXe siècle.
Il y a à cela plusieurs raisons.
La première tient à la qualité de l'oeuvre et à ce qu'elle apporte de nouveau à l'univers romanesque : le jeu des points de vue en glissement perpétuel dans lesquels celui du narrateur n'a pas de privilège (on parle d' "impersonnalité" à ce propos), l'uitlisation du style indirect libre (qui fond dans la narration ce qui devrait appartenir au dialogue) dont Zola, puis Aragon feront si grand usage, les tissages des clichés et des lieux communs.
La deuxième, qui joue peut-être encore plus que la première, est d'ordre biographique : la légende de Flaubert veut qu'il n'ait eu d'autre vie que littéraire. Il a fait de la littérature une religion à laquelle il s'est voué dès qu'il a appris à écrire. Il n'a que dix ans lorsqu'il propose à son ami Ernest Chevalier :  "Si tu veux nous associers pour écrire moi, j'écrirait des comédie et toi tu écriras tes rêves..." (début 1831 — orthographe originale). Et de fait, il écrit continuellement. D'abord sous l'influence inévitable du romantisme puisque son adolescence se déroule dans les années de son triomphe. Il apprend à lire et à écrire avec Balzac, Hugo, Byron. Mais très tôt aussi il découvre Cervantès (sur lequel il prend des notes dès 1831) et grâce à son ami Alfred Le Poittevin se plonge aussi dans Rabelais, Montaigne, Sade. Gustave Flaubert lit et écrit, c'est l'essentiel de sa vie.
Enfin, il faut ajouter la masse documentaire que représentent à la fois la correspondance et les manuscrits, brouillons, plans et autres avant-textes, de l'écrivain. Flaubert est sans doute l'écrivain dont on peut suivre le travail de création avec le plus de précision, même si cela ne permet pas de résoudre le mystère qui préside toujours à la transmutation d'un projet en chef-d'oeuvre.
Cette passion de la littérature, si tôt découverte, n'empêche pas qu'en fils de bonne famille  il lui faille envisager des études sérieuses. Ce sera le droit, ce qui l'ennuie à périr. Heureusement, si l'on peut dire, la maladie va le délivrer des obligations sociales. Alors qu'il sillonne la campagne rouennaise à la recherche d'une propriété à acheter pour la famille, en 1843, avec son frère Achille (son aîné de huit ans), il a une crise nerveuse de type épileptique qui, se répétant plusieurs fois en quelques jours, alarme tout le monde et va lui permettre de vivre "en marge".
La propriété achetée sera Croisset. Gustave y passera toute sa vie et dès 1844, enfin libre, ne pense plus qu'à la littérature.
En dehors de cela qu'est-ce qui compte pour lui ?
Les femmes, sans aucun doute, mais un peu en marge. Aussi nombreuses qu'elles ont été dans sa vie, aucune ne prendra de place essentielle, même pas Louise Colet qui sera sa maîtresse de 1843 à 1855 avec des ruptures, des fâcheries, des réconciliations, jusqu'à la dernière rupture qui semble bien (selon la correspondance) avoir été voulue par Flaubert.
Sa famille. Très attaché à sa soeur Caroline, née en 1824 et décédée en 1846 d'une fièvre puerpérale, il s'occupera toute sa vie de la fille de cette dernière, nommée aussi Caroline. Son père meurt la même année 1846 et Flaubert se sent responsable de sa mère (ou se sent soumis à une mère dont il dépend financièrement, ou joue de cette responsabilité pour éloigner les femmes qui pourraient s'attacher à lui). Il vivra, en tous cas, avec elle, et sa nièce, à Croisset.
Ses amis. La vie de Flaubert est marquée d'amitiés intenses qui, une fois nouées, ne se dénouent plus, même si des fâcheries occasionnelles peuvent distendre ces liens, comme ce sera le cas, un moment, avec Maxime Du Camp. Parmi eux, les plus anciens sont Ernest Chevalier, Louis Bouilhet, Maxime Du Camp, Louis Le Poittevin, qui meurt en 1848, à 32 ans, mais l'amitié perdure avec  sa soeur Laure, future mère de Guy de Maupassant qui bénéficiera, à son tour, de cette fidélité amicale ; plus tard, Tourgueniev, et bien d'autres.
Les voyages.  Au lendemain de son bac, son père lui offre un long périple en France qui le conduira jusqu'en Corse (août-octobre 1840). Il visitera ensuite l'Italie en accompagnant, avec toute la famille, Caroline, durant son voyage de noces (1845). Puis la Bretagne (à pied, avec Maxime du Camp, 1847). L'Orient avec Maxime du Camp (octobre 1849 - juin 1851. Ensemble, ils parcourent l'Egypte, le Liban, la Turquie, la Grèce et l'Italie). La Tunisie (avril - juin 1858). Ducamp se livrant à la photographie. Et d'autres déplacements de moindre durée, à Londres, en particulier. Mais le désir de voyage est souvent aussi de l'ordre du fantasme.







Flaubert, 1856

Portrait de Gustave Flaubert par Eugène Giraud, 1856 (Musée de Versailles)

Dès 1841, Flaubert se décrit comme l'homme qu'il deviendra et écrit à Ernest Chevalier, avec le goût de l'hyperbole qui est le sien, le 7 juillet: "Je deviens colossal, monumental, je suis boeuf, sphinx, butor, éléphant, baleine, tout ce qu'il y a de plus énorme, de plus empâté, de plus lourd au physique comme au moral."

En 1857, A mademoiselle Leroyer de Chantepie, il écrit "[...] j'ai trente cinq ans, je suis haut de cinq pieds huit pouces, j'ai des épaules de portefaix et une irritabilité nerveuse de petite maîtresse. Je suis célibataire et solitaire."
[son passeport de 1840 note une taille de 1,82 et des yeux bleus]




Louise Colet, vers 1845

Louise Colet , dessin à la mine de plomb de Franz Xavier Winterhalter, vers 1845


Louise Revoil, 1810-1876, devenue Colet en épousant un musicien, Hippolyte Colet.
Poète et romancière connue au moment où elle rencontre Flaubert, elle a la réputation d'avoir été une des plus jolies femmes de son temps.
Louise était aussi une femme engagée : dans la rue en 1848, elle entretient une correspondance avec Hugo en exil (elle entraînera Flaubert à servir de boîte à lettres à celui auquel il donnera le nom de code de "grand crocodile"), elle rejoindra Garibaldi en Italie et prendra parti pour la Commune, contrairement à Flaubert.






L'ermitage de Flaubert (aujourd'hui disparu) tel qu'il était à l'époque où l'écrivain y rédigeait son oeuvre.
Le 13 août 1845, il écrit à Ernest Chevalier : "Mon pli est à peu près pris. je vis d'une façon réglée, calme, régulière. M'occupant exclusivement de littérature et d'histoire. J'ai repris le grec que je continue avec persévérance et mon maître Shakespeare que je lis toujours avec un amour croissant. Je n'ai jamais passé d'années meilleures que les deux qui viennent de s'écouler..."


Croisset

La Seine à Croisset
(Thomsen) - détail.



La Littérature

Bien qu'écrivant depuis toujours, aucune de ses oeuvres n'a l'heur de le satisfaire vraiment.



Entre 1831 (il a dix ans et vient de dédier à sa mère un résumé du règne de Louis XIII) et 1845 (il termine la première version de L'Education sentimentale) : plus de quarante titres, y compris plusieurs scénarios ! Plus impressionnante encore est la variété de genres, de techniques, de thèmes. On dirait un résumé de toutes les modes romantiques : contes philosophiques, études historiques, récits surnaturels, projets de théâtre, oeuvres autobiographiques, satires, pages mystiques. Souvent les genres se mêlent: mode et confession personnelle se confondent.
Victor Brombert, Flaubert par lui-même, Seuil, 1871



La première Education sentimentale e été rédigée entre 1843 et 1845, elle ne quitte pas, comme le reste, les cartons. De 1848 à 1849, il rédige une première Tentation de Saint-Antoine qu'il lit à Bouilhet et Du Camp dont les réactions sont totalement négatives : "Nous pensons qu'il faut jeter cela au feu et n'en jamais reparler" aurait dit Bouilhet (Maxime Du Camp, Souvenirs littéraires). Ce qu'il ne fait pas, et il en reprend régulièrement l'écriture.
De retour d'Orient, il s'attaque à un nouveau sujet. Le résultat, après cinq ans de travail, sera Madame Bovary. Du Camp s'empresse de le publier en six livraisons, (d'octobre à décembre 1856) dans La Revue de Paris. Du Camp avec Houssaye (déjà directeur de L'Artiste), Cormenin et Gautier avait redonné vie à la Revue, en 1851.  En 1856, les autres associés s'étant retirés, Du Camp était resté seul avec un nouvel associé, Laurent-Pichat, et le directeur littéraire était Ulbach. La revue était en délicatesse avec le pouvoir et ses responsables demandent des coupures à Flaubert, lequel s'y soumet mais exige une sorte de droit de réponse pour en avertir les lecteurs qui se conclut par "En conséquence, je déclare dénier la responsabilité des lignes qui suivent. Le lecteur est donc prié de n'y voir que des fragments et non un ensemble." (Revue de Paris, 15 décembre 1856).





bureau de Flaubert à Croisset

Aquarelle de Georges Rochegrosse.
Le cabinet de travail de Flaubert à Croisset, au premier étage de la maison, les fenêtres ouvrent sur la Seine.


Beaucoup de bruit qui alerte la censure impériale : procès. Le procès gagné fait une énorme publicité de scandale au roman. Du jour au lendemain, Flaubert est un écrivain connu. Quant à la Revue, elle vivra encore un an, puis sera interdite en janvier 1858.
Le succès, a dit quelqu'un, est toujours un malentendu. ici, il est double, le public alléché par le procès se précipite sur une oeuvre dont il attend les frissons de la "peinture lascive" soulignée par le procureur Pinard et lit donc l'oeuvre sous un angle bien éloigné des projets de son auteur. Quant à la critique, elle enrôle Flaubert dans la bataille du réalisme qui bat alors son plein, les anti-réalistes le stigmatisant, les réalistes l'adulant et l'intronisant quasiment aussitôt comme leur maître, le résultat est qu'en dépit de ses dénégations (au moins dans sa correspondance) Flaubert se voit défini comme "réaliste".
Le succès de Madame Bovary va modifier le mode de vie de Flaubert. A partir de là, il alterne les périodes de réclusion et d'écriture à Croisset, et une vie mondaine, très mondaine, à Paris, durant les mois d'hiver. Il est des dîners Magny, il fréquente le salon de la Princesse Mathilde, rencontre ses très nombreux amis. L'ours de Croisset ne l'était pas autant que la légende l'a longtemps raconté.
Deuxième tâche : écrire un roman sur l'antiquité africaine, sur Carthage, ce sera Salammbô. Là encore, le travail commencé en 1857 ne se termine qu'en avril 1862.
Car, il s'agit encore de trouver LE STYLE, notion essentielle pour Flaubert qui conjoint ce qu'avant lui on séparait, fond et forme, en une unité, obtenue à travers "l'emploi unique et irremplaçable d'éléments linguistiques et rythmiques." (Victor Brombert). Il envisage le style dans une adéquation de l'écriture à son sujet : "J'en conçois pourtant un, moi, un style : un style qui serait beau, que quelqu'un fera à quelque jour, dans dix ans, ou dans dix siècles, et qui serait rythmé comme le vers, précis comme le langage des sciences, et avec des ondulations, des ronflements de violoncelle, des aigrettes de feux, un style qui vous entrerait dans l'idée comme un coup de stylet, et où votre pensée enfin voguerait sur des surfaces lisses, comme lorsqu'on file dans un canot avec bon vent arrière. La prose est née d'hier, voilà ce qu'il faut se dire." écrit-il à Louise Colet le 24 avril 1852, et à le 13 juin 1852, il précise : "L'idéal de la prose est arrivé à un degré inouï de difficulté ; il faut se dégager de l'archaïsme, du mot commun, avoir les idées contemporaines sans leurs mauvais termes, et que ce soit clair comme du Voltaire, touffu comme du Montaigne, nerveux comme du La Bruyère et ruisselant de couleur, toujours."
La correspondance de Flaubert regorge d'affirmations sur sa volonté de donner à la prose la tenue du vers.
De plus si Madame Bovary avait demandé une certaine documentation, ce n'était rien à côté de ce qu'exigeait une plongée aussi profonde dans l'ailleurs, tant spatial que temporel.  Les recherches documentaires sont considérables. Il dira à l'une de ses correspondantes, mademoiselle Leroyer de Chantepie, le 18 décembre 1859 : "Un livre est pour moi une manière spéciale de vivre. A propos d'un mot ou d'une idée, je fais des recherches, je me perds dans des lectures et dans des rêveries sans fin."
C'est à l'occasion de la publication de Salammbô (1862) que Flaubert et Sand entrent en correspondance (elle a rédigé un article favorable au roman). Entre ces deux romanciers si dissemblables, par ailleurs, va se nouer une amitié qui ne se démentira pas. Le roman connaît un grand succès qui se mesure aux parodies et aux modes vestimentaires (et pas seulement dans les bals masqués).
La troisième oeuvre sera L'Education sentimentale. Le roman demandera lui aussi cinq ans de travail (1864 - 1869) et lui permettra de réutiliser, en leur donnant une tout autre dimension, des éléments de la première version. Ce sera un fiasco de librairie : les 3000 exemplaires du premier tirage ne seront pas encore épuisés en 1873. C'est pourtant, à y regarder de près, le plus beau roman de Flaubert.
Le quatrième reprendra la vieille idée de La Tentation de Saint-Antoine qui le hante, littéralement, depuis 1840. Ce sera une rédaction complexe dans un contexte douloureux : en 1869, Louis Bouilhet, l'alter-ego, meurt. La défaite de 1870 atteint directement Flaubert puisque des Prussiens viennent loger à Croisset. Puis de nombreux amis, Sainte-Beuve, Jules Dupland, Jules de Goncourt, s'éteignent cette même année 1870 et, en 1872, c'est sa mère qui meurt. Entre la souffrance des deuils successifs et le colossal travail de recherches nécessité par le roman, l'écriture n'est achevée qu'en 1873 et le roman est publié en 1874 avec un succès mitigé.
Très vite, il se lance dans le projet de Bouvard et Pécuchet, projet qu'il avait imaginé dès 1863. Le travail avance lentement et va être bouleversé par une catastrophe financière. Le mari de sa nièce fait faillite et, pour aider le couple, Flaubert vend sa propriété de Deauville, qui était sa seule source de revenus, et renonce  aussi à son appartement à Paris.  Il abandonne alors son projet (il en était au chapitre II) et rédige les Trois contes (Un coeur simple, Hérodias, Saint Julien l'hospitalier) qui sont publiés en 1877.
Ensuite, il reprend Bouvard et Pécuchet auquel Guy de Maupassant prête son concours de documentaliste. Ce dernier s'entremet aussi, avec d'autres amis de Flaubert, pour obtenir de Jules Ferry une allocation à dater de juillet 1879 (on nomme Flaubert bibliothécaire honoraire de la bibliothèque Mazarine). Cette indemnité lui permet de vivre un peu mieux. Mais ce roman ne sera jamais terminé. Le 8 mai 1880, Flaubert meurt brutalement d'une hémorragie cérébrale.
Maupassant travaille six mois à tenter d'organiser les notes de son maître et ami pour le deuxième volume de son roman. Il finit par s'avouer vaincu et publie le roman inachevé en 1881, dont il fait une très belle et émouvante recension dans Le Gaulois. 
Le dernier mot de Flaubert aura été un article pour défendre Boule de suif (21 février 1880), le récit de Maupassant qu'il juge être un chef-d'oeuvre :

 "CE QUI EST BEAU EST MORAL, VOILA TOUT, RIEN DE PLUS."



A découvrir : les textes de jeunesse de Flaubert et quelques autres sur Wikisource.
A explorer : le site Flaubert de l'université de Rouen
A lire : les Souvenirs littéraires de Maxime De Camp, en particulier les chapitres VII, X et XII.


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