Madame Bovary. Moeurs de provinceGustave Flaubert, 1857

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A propos de Flaubert, ce site contient
: 1. une biographie de l'auteur  - 2. Madame Bovary, un roman réaliste ? -




Un point de départ :

après l'échec, auprès de ses amis Du Camp et Bouilhet, de La Tentation de Saint-Antoine, Flaubert veut écrire un  "roman moderne". Il s'empare de l'histoire d'un "ancien élève de son père, Eugène Delamare, Officier de santé en Normandie, à Catenay, puis à Ry. Il avait épousé en secondes noces, une certaine Delphine Couturier qui, après l'avoir trompé, s'était empoisonnée en 1848. Inconsolable, Delamare était mort de chagrin l'année suivante, en décembre 1849..." (Jean Marc de Biasi, Flaubert, l'homme plume)
Mais il faut aussi ajouter à ce point de départ contingent, des interrogations, des réflexions qui sont celles de l'écrivain depuis qu'il écrit et dont on trouve trace dans ses écrits de jeunesse (Passion et vertu, 1837, sur le même thème). Le désajustement d'un individu par rapport à la société, l'inquiétude et le mal de vivre soulignés par le  romantisme alimentent toute l'oeuvre, avant et après Madame Bovary (Mémoires d'un fou, 1838, Novembre, 1842, L'Education sentimentale, 1869) ; enfin, le modèle balzacien est à l'horizon du roman, même si Flaubert s'est toujours défendu en prétendant ne pas avoir lu les oeuvres auxquelles  fait penser Madame Bovary. On retrouve Balzac dans la description des moeurs de province aussi bien que dans celle du mariage vu d'un point de vue féminin. Par exemple, La Muse du département, 1843, présente en personnage féminin qui n'est pas sans rapport avec Emma de même que Le Curé de village, 1841.
Flaubert annonce dans une lettre à Louise Colet, le 20 septembre 1851 : "J'ai commencé hier au soir mon roman. J'entrevois maintenant des difficultés de style qui m'épouvantent. Ce n'est pas une petite affaire que d'être simple."
Il lui faudra près de cinq années de travail pour le mener à bien. Le 1er juin 1856, il écrit à Louis Bouilhet : "J'ai enfin expédié hier à Du Camp le ms. de la Bovary, allégé de trente pages environ, sans compter par-ci par-là, beaucoup de lignes enlevées. [...] Ce qu'il y a de sûr, c'est que l'ensemble a maintenant plus de mouvement."


Un titre :

Il est composé d'un titre et d'un sous-titre que l'on a tendance à oublier. Ce sous-titre inscrit le roman dans une filiation balzacienne qui veut rendre compte de la société comme un naturaliste (au sens de "scientifique qui étudie la nature") rend compte d'une espèce animale : il va décrire des "moeurs" (comportements, habitudes, "habitus" dirait Bourdieu) que le complément de nom "de province" connote négativement. On est déjà dans le cadre du Dictionnaire des idées reçues que Flaubert rêvait d'écrire et qu'il n'a jamais terminé. D'une certaine manière, ce sous-titre invite le lecteur à prendre ses distances, à se désolidariser des personnages, à ne pas s'identifier avec eux, à juger, éventuellement. Par ailleurs, c'est ce sous-titre qui permet de donner un sens à la fréquence du pronom indéfini "on"  dans le roman.
Le titre, lui, est surprenant pour l'époque où l'on utilise soit un prénom : Lélia (George Sand), Corinne (Mme de Staël) ou un nom complet, Eugénie Grandet (Balzac) comme le XVIIIe siècle, Manon Lescaut (l'Abbé Prévost) qui, en fait, ne s'était abrégé ainsi que progressivement à partir de son titre original, Histoire du chevalier Des Grieux et de Manon Lescaut, ou Clarisse Harlowe (Richardson), sur le même modèle (abrégé de Histoire de...), en avaient donné l'exemple. Il définit le personnage éponyme comme "social", le mot "madame" connotant le mariage et donc le statut d'épouse.  Ce caractère "second" d'un personnage central est confirmé par le premier et les deux derniers chapitres du roman consacrés à Charles Bovary.
Titre et sous-titre semblent donc bien se compléter et proposer un roman qui éclairerait le monde contemporain dans ses aspects les moins connus.
Ce nom, Madame Bovary, est glosé par Rodolphe au chapitre 9 de la 2e partie, lorsque 6 semaines après les Comices, il vient accomplir la 2e étape de sa séduction : "Madame Bovary ! ...Eh! tout le monde vous appelle comme cela!... Ce n'est pas votre nom, d'ailleurs ; c'est le nom d'un autre !"
Rodolphe souligne donc, touchant juste sans y prendre garde, la "dépossession" que vit Emma, en cela identique à la grande majorité des femmes de son temps, puisqu'elle n'a pas d'identité propre, d'autant moins que le roman propose trois "Madame Bovary", la mère de Charles et la première épouse, en sus d'Emma, le destin des deux premières n'étant guère plus enviable


Deux dédicaces

La première, "A Louis Bouilhet" (1821-1829), apparaît dès la publication en pré-originale dans La Revue de Paris (du 1er octobre au 15 décembre 1856) et dans Le Nouvelliste de Rouen. Elle témoigne de l'importance de Bouilhet dans l'univers de Flaubert, pour lequel il a toujours été l'alter-ego, l'ami le plus proche après la mort d'Alfred Le Poittevin, en 1848. Et selon le témoignage de Du Camp, ce serait Louis Bouilhet qui aurait incité Flaubert à se pencher sur l'histoire de Delamare.
Louis Bouilhet n'est pas que l'ami de Flaubert, il est aussi poète et un dramaturge connu à son époque. Entre 1856 et 1866, pas moins de six de ses pièces sont présentées avec succès.
Lors de la publication en volume, en 1857, Flaubert y ajoute une dédicace explicative "A Marie-Antoine-Jules Sénard" (suivie de ses titres) qui a été son avocat lors du procès qui lui a été intenté en 1857 pour "délits d'outrage à la morale publique et religieuse et aux bonnes moeurs." (à lire: le réquisitoire du procureur et la plaidoirie de maître Sénard).
Maître Sénard que, dans ses lettres à son frère, Flaubert nomme "le père Sénard", était un ami de la famille, beau-père d'un ami de Flaubert et de Du Camp. Homme de loi, il est aussi un homme politique. Il fut même quelques mois, juin à octobre 1848, ministre sous la deuxième république.
Dans son compte-rendu du procès pour son frère Achille, dans une lettre du 30 janvier 1857, Flaubert écrit : "Le père Sénard a parlé pendant quatre heures de suite. Ç'a été un triomphe pour lui et pour moi." Il lui est d'autant plus reconnaissant que "Tout le temps de la plaidoirie, le père Sénard m'a posé comme un grand homme, et a traité mon livre de chef-d'oeuvre."




Les aléas d'une publication :

Après avoir souvent affirmé qu'il ne voulait pas publier, Flaubert a accepté la proposition de la Revue de Paris sur les instances de Maxime Du Camp qui est alors, avec Laurent-Pichat, le gérant de la Revue. Le roman est publié en six livraisons d'octobre à décembre 1856. Louis Ulbach en est le directeur littéraire depuis 1853. Soucieux de ne pas compromettre la Revue qui avait déjà reçu deux avertissements des autorités (le troisième était rédhibitoire et entraînait l'interdiction de publication, ce qui finira d'ailleurs par lui arriver en janvier 1858), Ulbach demande des coupes à Flaubert, et en particulier celle de la scène du fiacre. Flaubert accepte mais demande l'insertion d'un encart: "Des considérations que je n’ai pas à apprécier ont contraint la Revue de Paris à faire une suppression dans le numéro du 1er décembre 1856. Ses scrupules s’étant renouvelés à l’occasion du présent numéro, elle a jugé convenable d’enlever encore plusieurs passages. En conséquence, je déclare dénier la responsabilité des lignes qui suivent ; le lecteur est donc prié de n’y voir que des fragments et non pas un ensemble. — Gustave Flaubert." Cet encart paraît avec la dernière livraison du roman, le 15 décembre 1856.
Il n'en fallait pas plus pour que l'Etat s'en émeuve (Le Second empire a resserré son emprise sur l'imprimé) et le Parquet est enjoint de poursuivre. Les impétrants, comme le veut la loi, c'est-à-dire le gérant du titre, l'imprimeur et l'auteur, comparaissent en correctionnelle le 2 février 1857.
Le livre ne paraîtra qu'après l'acquittement des trois hommes. Il sort en avril, chez Michel Lévy, et le procès, par les échos et la polémique qui s'est poursuivie dans la presse, lui vaut un imposant succès. Dès la première année, Michel Lévy procède à trois tirages qui font un total de plus de 15.000 exemplaires.
Succès, comme il est habituel, fondé sur des malentendus. Le public se précipite sur un livre jugé "lascif" par le procureur Pinard, "moral" par l'avocat de la défense, et ne trouve exactement ni l'un ni l'autre. Les critiques, eux, enrôlent Flaubert dans la bataille du réalisme, soit pour le stigmatiser (par ex. le critique du Figaro, le 12 octobre 1856, en pleine publication, qui termine son entrefilet par ces mots "M. Flaubert qui me paraît jusqu'ici fort épris du réel devra bien se garder de glisser dans le vulgaire ; il gâterait ainsi de belles qualités."), le plus fielleux étant le critique de La Revue des deux Mondes, Charles de Mazade ; soit pour l'admirer, mais tous sont d'accord, en fait, pour voir en lui un écrivain réaliste, sauf, curieusement, les deux théoriciens de ce courant, Duranty et Champfleury, et Dumas qui reconnaît tout simplement un grand livre, malgré toutes ses réticences :
"Nous dirons donc: — ne vous en rapportez pas à notre appréciation. — Lisez Mme Bovary ; — Mme Bovary est un de ces livres qu’on ne juge pas avec un compas et une équerre, mais avec son tempérament.
Madame Bovary est un événement littéraire." (28 mai 1957)


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Madame Bovary, eau forte de Boilvin (1845-1899), Emma fermant la porte de la chambre où elle retrouve Léon (3e partie)


La fortune du roman et de son auteur va perpétuer les mêmes malentendus puisque la génération de Zola va reconnaître en lui son maître et que le Grand dictionnaire universel du XIXe siècle de Pierre Larousse, réservoir de la doxa en cours, dans son tome 2 (1867) présente ainsi Madame Bovary :



BOVARY (MADAME), roman par M. Gustave Flaubert (Paris, 1857). S'il est un homme qui, à côté de tant d'autres dans le littérature contemporaine, ait audacieusement entrepris de continuer Balzac, c'est à coup sûr, M. Gustave Flaubert ; c'est aussi le seul qui se soit montré, nous ne dirons pas seulement à la hauteur, mais encore au-dessus de sa tâche. L'observation méticuleuse des détails les plus infiniment petits, l'analyse à outrance des caractères, rien ne lui manque. Seulement, depuis Balzac, de nouvelles tendances littéraires se sont produites. On a trouvé que l'auteur du Père Goriot et de La Peau de chagrin avait trop sacrifié à l'idéal, et on s'est efforcé de ramener l'art d'écrire à la peinture, c'est-à-dire à la représentation fidèle de la vérité, en dehors de toute préoccupation de ce qu'on est convenu d'appeler le beau ; on a proclamé que le but de l'art était de copier la nature et non de l'imiter, de la calquer au lieu de la peindre, et que l'artiste, une fois son sujet d'étude trouvé, devait sans nul souci de l'idée, du sentiment ou de la morale, faire converger tous ses efforts vers les moyens d'exécution. De là est né le réalisme, dont le roman de Madame Bovary est la plus haute expression en littérature. L'auteur, en effet, en nous offrant ce tableau, dont chaque détail révèle la touche vigoureuse d'un maître, ne s'est attaché qu'à l'exactitude scientifique du modelé, à la précision mathématique des effets de lumière, à l'observation vigoureuse des lois de la perspective, à la perfection du rendu, en un mot. De préoccupation philosophique ou morale, point. C'est bien de cela qu'il s'agit dans l'art ! [...]
Grand dictionnaire universel du XIXe siècle, Pierre Larousse, 1867, tome 2, p. 1167






Le roman

Il est issu de presque cinq années de travail (septembre 1851- mai 1856) dont il est aujourd'hui loisible de suivre les fluctuations à travers la correspondance de Flaubert, d'abord avec Louise Colet jusqu'en 1855 puis, après la rupture, de manière plus intermittente avec Bouilhet.
Les lettres soulignent les difficultés plus souvent que les satisfactions et permettent aussi de connaître les sources documentaires (sans doute partielles, néanmoins importantes) de l'auteur.
Le roman est distribué en trois parties, sans titre, comprenant respectivement neuf (I-IX), quinze (I-XV) et onze chapitres (I-XI), numérotés mais non titrés. La numérotation des chapitres "isole" d'une certaine manière chacune des parties qui correspondent à la fois à un lieu différent, et à un parcours amoureux du personnage féminin. La première partie se déroule à Tostes (la campagne), la seconde à Yonville-L'Abbaye (le bourg) et la dernière est placée sous le signe de Rouen (la Ville, "comme une Babylone où elle entrait." III, 5) qui devient l'horizon d'Emma Bovary, même si elle continue à vivre à Yonville. La "province" du sous-titre est donc la Normandie et plus précisément le pays de Caux, mais de ce particularisme, Flaubert fait, comme pour ses personnages, un "type".
Dans cette tripartition, les chapitres de la 3e partie sont plus courts, plus chargés d'événements, et produisent ainsi un effet d'accélération temporelle.
Chacune de ces parties correspond à une dominante masculine, dans l'univers de Madame Bovary, et chacun des personnages masculins investi de fortes attentes de la part du personnage féminin conduit à une déception. La première est sous le signe du mariage avec Charles Bovary que la soirée au château de La Vaubeyssard disqualifie définitivement en plongeant l'héroïne dans un ennui délétère ; la seconde, après les rêveries suscitées par le jeune clerc de notaire, Léon, fait de Rodolphe "le prince charmant" (il a la séduction, l'élégance, la richesse et le verbe facile), mais il se dérobe à la volonté de fuite d'Emma et cet abandon la rend littéralement malade (une fièvre cérébrale) ; la dernière enfin, transforme Léon en objet de désir —et de plaisir—  qui, accélérant le processus de dégradation amoureux aussi bien que financier, aboutit à son suicide.
L'espace est donc le principe structurant du roman, alors que la durée est un facteur secondaire (de nombreux critiques se sont essayés à reconstruire une chronologie, sans pouvoir résoudre les distorsions du texte — par exemple, Léon dit avoir été absent trois ans et Emma assure qu'il y a trois ans qu'elle n'a pas revu Rodolphe lorsqu'elle va lui demander les 3000 francs qui la sauveraient, or comme la liaison avec Rodolphe n'a commencé qu'après le départ de Léon et que si l'on en croit toujours Emma, elle aurait duré deux ans, il n'y a pas moyen d'ajuster ces dates).
Mais si la durée "historique" pose des problèmes insolubles, il n'en est pas de même, comme le fait remarquer Jean-Marie Privat, du temps "traditionnel" ponctué par les fêtes, liturgiques ou non. Le temps dans lequel vit et meurt Emma est bien celui de la répétition, de la tradition, de la chronique qui, d'une certaine manière entre en conflit avec un temps chronologique, "historique" [temps social et économique de la "banque" : billets, emprunts, protêts], contradiction qui l'enferme, l'étouffe et la détruit. Il est aussi loisible de lire cette temporalité mal assurée comme la mise en évidence de l'écart qui sépare la subjectivité (désirs, fantasmes, aspirations) de la réalité, celle des faits, des nécessités de la vie quotidienne, de la pesanteur des choses et des êtres.
Pesanteur que les récurrences qui structurent le roman  soulignent : objets (ex. la cravache), couleurs (ex. le bleu sans oublier le rouge, encore moins le vert), thèmes (ex. la fenêtre), événements (ex. le cortège nuptial / le cortège funéraire) font progresser l'histoire de répétitions en répétitions, parfois identiques (les rêveries d'Emma relatives à Charles, I, 7, à Rodolphe, II,12 ou à Léon, III, 3) souvent altérées (le joueur d'orgue de la 1ère partie / l'aveugle chanteur de la 3e).
Par son souci du détail, la précision de ses informations (médicales, architecturales, "sociologiques", pourrait-on dire; sur les us et coutumes d'une petite ville provinciale), la richesse de la dimension psychologique des personnages (Flaubert, entre autre, les dote d'une mémoire active), le roman a été jugé à son époque comme relevant de l'esthétique réaliste.
C'est à la fois exact et insuffisant. Comme toutes les grandes oeuvres, celle de Flaubert ne se laisse pas réduire, et le plus magique, c'est qu'en dépit des milliers de pages critiques qui lui ont été consacrées, relire Madame Bovary produit toujours le même effet d'émerveillement.


caricature Flaubert

Flaubert faisant l'autopsie de Madame Bovary, caricature de Lemot, 1869 (Bibliothèque nationale)

"Car en bien des endroits et sous des formes diverses, je crois reconnaître des signes littéraires nouveaux : science, esprit d’observation, maturité, force, un peu de dureté. Ce sont les caractères que semblent affecter les chefs de file des générations nouvelles. Fils et frère de médecins distingués, M. Gustave Flaubert tient la plume comme d’autres le scalpel. Anatomistes et physiologistes, je vous retrouve partout !"
Sainte Beuve, conclusion de son article sur Madame Bovary, Le Moniteur universel, 4 mai 1857.



Madame Bovary, c'est moi.

La plus fameuse des citations de Flaubert qui, comme bon nombre de citations fameuses, est vraisemblablement fausse. En tous cas, elle ne se trouve nulle part dans les papiers de Flaubert, pas davantage dans ceux de ses contemporains les plus proches (Du Camp, les Goncourt). Elle s'est propagée à partir de la thèse universitaire de René Descharmes, publiée en 1909, Flaubert. Sa vie, son caractère et ses idées avant 1857. Il y faisait mention du témoignage d'une personne ayant connu l'une des correspondantes de Flaubert, Amélie Bosquet, à laquelle l'écrivain aurait confié cela (lire à ce propos l'article d'Yvan Leclerc).
Elle a probablement frappé parce qu'elle correspond à un fantasme fortement partagé par les lecteurs, celui de "l'épanchement sentimental" d'un écrivain dans son oeuvre. Elle s'est sans doute trouvée confortée par certaines formulations de Flaubert lui-même dans ses lettres, par exemple "J'ai fini ce soir de barbouiller la première idée de mes rêves de jeune fille. J'en ai pour quinze jours encore à naviguer sur ces lacs bleus, après quoi j'irai au Bal et passerai ensuite un hiver pluvieux, que je clorai par une grossesse et le tiers de mon livre à peu près sera fait." (Lettre à Louise Colet, 3 mars 1852) Si les deux premiers "je" et le dernier renvoient à l'écrivain, le "je" central est bien celui du personnage. Ce glissement a pu être interprété comme une identité.
Ou encore, dans cette lettre à Louise Colet, 6 avril 1853, "Juge donc, il faut que j'entre à toute minute dans des peaux [C'est Flaubert qui souligne] qui me sont antipathiques. Voilà six mois que je fais l'amour platonique, et en ce moment je m'exalte catholiquement au son des cloches, et j'ai envie d'aller à confesse !" (les trois derniers "je" expriment là encore l'identification, encore qu'ici il s'agisse davantage d'une implicite attitude d'acteur qui "incarne" un personnage.)
Ces moments sont pourtant rares, les plus nombreux insistant sur la distance existant entre le personnage et son auteur.



Le bovarysme

Il s'agit d'une théorie du "moi" élaborée par Jules de Gaultier (1858-1942), philosophe oublié aujourd'hui mais qui a eu une certaine influence en son temps,  et dont Lacan lui-même ne fera pas fi. Après avoir analysé les personnages de Flaubert dans un essai publié en 1892, il en déduit l'idée de "bovarysme" qu'il approfondit ensuite dans plusieurs autres essais. Dans  Le Bovarysme, 1902 (rééditions, 1911, 1921) il pose, dès le premier chapitre, que dans le domaine physiologique "ce fut le plus souvent la déformation du cas pathologique qui décela le mécanisme normal des fonctions. [...] A se confier à cette méthode, il est apparu que la tare dont les personnages de Flaubert sont marqués suppose chez l'être humain et à l'état normal l'existence d'une faculté essentielle. Cette faculté est le pouvoir départi à l'homme de se concevoir autre qu'il n'est*. C'est elle, que du nom de l'une des principales héroïnes de Flaubert, on a nommé le Bovarysme."
* C'est Gaultier qui souligne.
Il est bon de noter que le bovarysme n'est pas propre à Emma Bovary, il affecte tous les personnages de Flaubert et, selon Gaultier, il est inhérent à l'humanité et même nécessaire à son développement, c'est en quelque sorte la "force tirante" (Segalen). Emma Bovary n'est que l'excès pathologique du fait que "tout être qui prend conscience de lui-même se conçoit par là-même autre qu'il n'est", ceci étant pour l'humanité "le principe funeste et indestructible qui la fonde et constitue son essence." (Jules de Gaultier, La Fiction universelle, 1903, p. 177)

Rémy de Gourmont (1858-1915) , dans un article de 1904, pour le Mercure de France, en écrit ceci :
"Le bovarysme [...] a toujours existé, mais on le confondait avec diverses autres maladies de notre esprit, l'amour-propre, la vanité, la suffisance, l'ambition, l'inquiétude, l'inconstance. Il y a un peu de tout cela dans le bovarysme, mais son essence est très différente et très particulière, puisqu'il suppose que le personnage qui en est atteint se développe dans un sens absolument opposé à sa personnalité réelle.
     Il n'est presque personne qui ne soit plus au moins atteint de bovarysme, qui fasse exactement le métier pour lequel il a les meilleures aptitudes. Le monde, sans cela, serait moins plein de fausses vocations, de faux talents, de fausses passions. Mais cette maladie, du moins, est un principe de mouvement ; poussés par leur illusion, beaucoup de gens se remuent dans la vie, qui, entièrement sains, demeureraient immobiles dans leur coin. Il arrive même que le bovarysme réussit et qu'un homme, qui veut très fermement exercer un métier pour lequel il n'était pas fait, arrive à y devenir maître."





A un lecteur de Reims, Emile Cailteaux qui lui écrit, le 2 juin 1857, une longue lettre enthousiaste en lui demandant de trancher entre lui et une amie sur l'origine du roman, Flaubert répond ceci le 4 juin 1857 :
     "[...]
     Non, Monsieur, aucun modèle n'a posé devant moi. Madame Bovary est une pure invention. Tous les personnages de ce livre sont complètement imaginés, et Yonville-l'Abbaye lui même est un pays qui n'existe pas*, ainsi que la Rieulle, etc. Ce qui n'empêche pas qu'ici, en Normandie, on n'ait voulu découvrir dans mon roman une foule d'allusions. Si j'en avais fait, mes portraits seraient moins ressemblants, parce que j'aurais en vue des personnalités et que j'ai voulu, au contraire, reproduire des types.
[...]"
* souligné par Flaubert

Il avait affirmé la même chose à Melle Leroyer de Chantepie, sans entrer dans le détail dans sa lettre du 18 mars 1857 :
"Madame  Bovary n'a rien de vrai. C'est une histoire totalement inventée ; je n'y ai rien mis de mes sentiments ni de mon existence."





[...] En relisant ce roman, ce qui m'a frappé, ce n'est pas le ratage misérable des amours ou des fantasmes d'Emma, sur lequel Flaubert s'appesantit, c'est l'intensité de flamme vive qui plante son héroïne au milieu du sommeil épais d'un trou de Normandie, comme une torche allumée. Je suis plus sensible, à cette relecture au beau combat d'Emma qu'à sa défaite, qui n'est nullement dérisoire, comme on le dit trop souvent. Car, en somme, tout ce qu'il est possible de tenter, dans sa situation dès le début sans espoir, elle le tente, non sans hardiesse, et la passivité nostalgique et fascinée qui a gardé le nom de bovarysme n'a que très relativement à voir avec un esprit de décision qui, dans le livre, va plus d'une fois jusqu'à l'intrépidité. Finalement, dans les dernières scènes (où Flaubert, d'ailleurs, bascule ostensiblement du côté de son héroïne) la placidité bovine d'Yonville en est perturbée: cette flammèche de passion errante est à deux doigts de mettre le feu à un village pourtant si exemplairement ignifugé.
C'est cette fureur d'un vouloir-vivre effréné, lent à s'éveiller, couvant et finalement explosant dans la torpeur d'une bourgade comme une bombe à retardement, qui en définitive assure pour beaucoup la grandeur du livre. [...]

Julien Gracq, En lisant, en écrivant, 1984.




A découvrir : les réactions à la sortie du roman en 1857, et pour en savoir plus sur Flaubert et son oeuvre, le site Flaubert de l'université de Rouen.
A voir : une adaptation de l'oeuvre pour un roman photo publié dans Nous Deux, en 1973.
A lire : une analyse différente et qui permet, par la même occasion, de donner au roman un contexte socio-historique qui, souvent, échappe au lecteur contemporain, Bovary Charivari. Essai d'ethno-critique, Jean-Marie Privat, CNRS Editions, 1994 ; un dossier du Magazine littéraire, novembre 2006.
En contrepoint du roman de Flaubert, celui d'Eça de Queirós, Le Cousin Bazilio, 1878, éd. La Différence, traduit du portugais par Lucette Petit ; et celui de Tolstoï, Anna Karénine, 1875-78, traduit en français par Henri Gombault. Pour une comparaison des trois personnages féminins, c'est ICI.
A lire en priorité : L'orgie perpétuelle (Flaubert et Madame Bovary), Mario Vargas Llosa,  traduit de l'espagnol par Albert Bensoussan, Gallimard, 1978
A écouter : vous pouvez télécharger le roman sur le site de Littérature-audio. Vous pouvez aussi écouter Jean Rochefort résumant l'oeuvre avec le texte des Boloss, assez drôle...
A consulter : le manuscrit de Flaubert.


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