14 janvier 1878 : Victor Segalen

coquillage




Victor Segalen, vers 1900

photographie de Victor Segalen en uniforme de Santé navale, entre 1900 et 1902

Enfance, adolescence, jeunesse

Il devait faire froid, à Brest, le 14 janvier, lorsque le premier enfant d'Ambroisine et Victor Joseph Segalen est né, au domicile de ses parents, après huit ans de mariage, et quatre fausses couches maternelles (Annie Joly-Segalen). Il est baptisé Victor Joseph Ambroise Désiré. Nomination qui a tout de la prédestination. Amarré au passé et à la famille par les prénoms du père, du grand père maternel et par le désir parental. L'enfant est fragile et va être couvé par une mère aussi dévouée que despotique. C'est une famille modeste mais loin d'être pauvre ; le père, qui a été instituteur, est devenu, à la naissance de Victor, employé aux écritures de la Marine et il avait hérité de sa grand-mère maternelle deux petites fermes qui fournissent un revenu régulier. En 1883, le couple a un second enfant, une fille, Jeanne.
L'enfance du jeune garçon n'est pas de celle que l'on regrette. Triste, sévère, difficile à imaginer autrement que dans un climat de pesante grisaille, sous la chape d'un catholicisme étriqué. L'ouverture se dessine lorsqu'après son baccalauréat (après un premier échec en 1893), sa mère accepte de l'inscrire en philosophie au lycée de Brest. Le passage de l'école libre (curieuse appellation pour ce qui en est exactement le contraire) à l'école laïque fut sans doute un grand bol d'air. Segalen y a pour professeur de philosophie, Baptiste Jacob, admirateur de Renan et de Jaurès. C'est un jeune professeur qui élargit les horizons d'un élève qui ne demande que ça ; Segalen restera en contact avec lui ; plus tard, il lui rend visite à Paris lorsque Jacob est nommé professeur à l'Ecole Normale.
Pour devenir ce qu'il est, il lui faut échapper à bien des pesanteurs. Sa mère qui l'avait d'abord rêvé prêtre, le verrait bien en pharmacien, profession lucrative et stable, mais Victor se cherche ailleurs. Il s'inscrit à la faculté des sciences de Rennes et, en 1896, est admis à l'école de médecine navale de Brest. En 1898, il intègre l'Ecole de Santé Navale à Bordeaux. Il a vingt ans. Il n'a jamais été aussi libre (ce qui est tout relatif). Il se fait des amis, il est reçu dans les salons de la bonne société bordelaise, on y fait de la musique, ce qui est pour lui un grand bonheur. La musique occupe, et occupera toujours, une grande place dans l'univers de Segalen.
Pourquoi la Marine ? parce qu'elle est promesse d'ailleurs. Segalen n'a pas choisi la Marine par amour de la mer mais par aspiration à d'autres rives.
Ces années d'Ecole sont aussi des années de découvertes littéraires, en particulier Huysmans qui le fascine tant qu'il désire le connaître et le rencontre pendant les vacances de 1899. C'est aussi cette année-là qu'il écrit un premier récit  A Dreuz an Arvor qu'il illustre de ses photographies et dans lequel il raconte une randonnée à bicyclette, faite cet été-là, en Bretagne, avec des amis. C'est l'unique texte, dans son oeuvre, dont le titre est en breton. Segalen ne l'a pas publié ; il l'a toutefois conservé toute sa vie.


Mais Bordeaux a beau se trouver à 650 km de Brest, l'oeil d'Ambroisine n'est jamais très loin ; elle entretient une correspondance suivie avec l'aumônier de l'Ecole et veille au grain. Dès que son fils a des vélléités amoureuses, pire encore une liaison, elle s'interpose. Au bout du chemin, Segalen finit par en faire une dépression. Il interrompt ses études dans le dernier trimestre de 1900, rejoint le domicile familial, et tente de se reconstruire.
De retour à Bordeaux, en janvier 1901,  le jeune étudiant, qui a fait, l'année précédente, un stage d'externat dans le service du docteur Pitres, un des pionniers des neurosciences, s'intéresse à l'analyse des troubles de l'esprit. Lorsqu'il s'agit de choisir son sujet de thèse, il hésite entre quatre sujets qu'il soumet au professeur Morache : • le dédoublement de la personnalité, •L'analogisme sensoriel, • la médecine dans l'ancienne Egypte, • l'hystérie et l'hypnotisme dans l'oeuvre wagnérienne.
Ces sujets, y compris l'intérêt pour l'Egypte ancienne et la musique, sont une photographie assez parlante du poète en jeune homme. Ils montrent à la fois ses curiosités (les énigmes des individus, le passé ; des curiosités moins médicales au sens strict que psychologiques et artistiques) et les voies qu'explorera l'oeuvre littéraire. L'analogisme sensoriel (synesthésie), cher aux symbolistes, se retrouve, quoiqu'avec discrétion, dans l'écriture. Le goût du passé va trouver un terrain de choix en Chine. Les liens entre musique et hystérie vont eux mêmes être explorés dans diverses oeuvres et en particulier dans Le Fils du Ciel. Enfin, la question du double, et des dédoublements du personnage, déroule ses variations dans toute l'oeuvre, depuis Le Double Rimbaud jusqu'à Equipée.
Finalement, c'est un autre sujet qu'il choisit, d'abord intitulé "les névroses dans la littérature contemporaine", mais le projet trop vaste va se réduire à "L'observation médicale chez les écrivains naturalistes."
Les liens entre la littérature et la médecine en cette fin de siècle sont extrêmement étroits ; les médecins puisant dans la littérature de quoi alimenter leurs hypothèses, ce qui donne dans le pire des cas Max Nordeau — et la théorie de la dégénérescence —, et dans le meilleur, Sigmund Freud ; en retour, les écrivains demandant aux médecins leur regard clinique et souvent aussi, leurs théories explicatives des comportements humains.  Sur ce plan-là, Segalen est bien le fils de son temps. La soutenance se déroule le 29 janvier 1902. Il est reçu docteur en médecine et part pour un stage à Toulon (février-septembre 1902).



Débuts littéraires

Pendant l'été 1901, Segalen enquête pour sa thèse et après avoir fait la connaissance de Saint-Pol-Roux, en Bretagne, séjourne à Paris. Il y rencontre un grand nombre de gens dont Max Nordeau, apôtre de la "dégénérescence", "mon grand adversaire" dit-il (lettre à ses parents), et surtout Rémy de Gourmont, alors directeur du célèbre Mercure de France. Il va y publier ses premiers articles. Avril 1902: "les Synesthésies et l'école symboliste". En 1902 aussi, il fait imprimer sa thèse sous le titre Les Cliniciens ès lettres. Mais l'importance de Gourmont est aussi d'avoir fait découvrir à Segalen, celui avec lequel, à l'encontre de Nordeau, il va se sentir en harmonie, Jules de Gaultier, qu'il définira comme "Celui qui me permet de penser". Philosophe autodidacte, Gaultier (1858-1942), théoricien du "bovarysme", fournit sa caution philosophique à la tension réel-imaginaire, extériorité-intériorité, autre-moi, dont le poète fera, à travers ses oeuvres, l'expérience et l'épreuve.
En septembre 1902, il est affecté en Polynésie sur l'aviso La Durance. Après quelques semaines de vacances, il s'embarque au Havre pour rejoindre son poste via les Etats-Unis (New-York, San Francisco) et commence à tenir un journal qu'il semble avoir détruit. Il ne reste que des notes correspondant aux années 1902-1905 que les éditions du Pacifique, en 1978, publient sous le titre Journal du Pacifique.
L'expérience du vide
Lorsqu'il arrive à Tahiti, en janvier 1903, un cyclone venait de ravager les îles Tuamotu. La Durance part en mission de secours. De cette expérience, Segalen tire un article publié dans Armée et Marine (17 avril 1903) qui énonce, pour la première fois, ce qui est une constante dans l'oeuvre. A partir d'une réalité factuelle, le poète trouve une voix qui est aussi une voie. "L'Europe casanière apprendra que les îles Paomutu existent puisqu'elle viennent d'être dévastées ; que des gens y habitent, puisque l'on compte sur une seule d'entre elles, près de quatre cents morts ; que la pêche des perles et des nacres y était fructueuse, puisque les pêcheries sont ensablées, ruinées pour longtemps." Il est peu de textes de Segalen, après celui-ci, qui ne commencent sur une négation, voire une succession de négations. Au commencement, il y a le vide, le chaos, l'inaccessible dont on ne peut connaître que les traces. L'écrit est toujours un retour en arrière vers ce qu'il est à la fois impossible de connaître et impossible de ne pas connaître.
Il semble, par ailleurs, que cette expérience ait déclenché le désir d'écrire un récit sur l'évanouissement progressif de la culture maorie dans l'acculturation à l'oeuvre depuis longtemps déjà, il suffit de penser au Supplément au voyage de Bougainville de Diderot et au discours du vieux tahitien.





Gauguin, "Village breton sous la neige"

Paul Gauguin, Village breton sous la neige, vers 1894

L'un des tableaux que Segalen acheta lors de la vente aux enchères organisée à Papeete, où la machine à coudre se vendit bien mieux que les toiles. Celle-ci, rapporte Segalen, fut "présentée à l'envers par le commissaire priseur qui l'appelait Chutes du Niagara." Le poète l'obtint pour 7 Frs.


Il date, en effet, du 28 février, un texte qu'il intitule "Promeneur de nuit" et qui va entrer dans la composition des Immémoriaux.
En juin 1903, La Durance est chargée d'aller chercher les biens de Gauguin, décédé le 8 mai, à Hiva-Oa. C'est pendant ce séjour que Segalen entend une vieille femme conter le mythe des origines d'Hiva-Oa. Les papiers de Gauguin, et ce qu'il en lut, ont aussi joué leur rôle dans la construction du récit, publié par le Mercure de France, en 1907, sous le pseudonyme de Max Anély ; pour publier, en effet, un militaire devait demander une autorisation ou user de pseudonymes. C'était le cas d'autres marins come Claude Farrère (Frédéric-Charles Bargone, pour l'Etat civil), par exemple, ou Pierre Loti (né Louis Marie Julien Viaud).
Durant le reste de son séjour dans les îles, Segalen travaille essentiellement aux Immémoriaux, mais publie aussi "Gauguin dans son dernier décor", au Mercure de France, en juin 1904.
Sa mission se termine et il rentre en France non sans quelques escales. Pendant ce voyage se mûrit le projet d'un essai sur l'exotisme. A Djibouti, il mène sa petite enquête sur les traces de Rimbaud qui fait aussi partie des personnages dont la dualité le fascine, comme Gauguin, ou Gustave Moreau.








Pékin, Palais impérial

Pékin (Beijing), une porte dans la Palais impérial. Dessin de Peter Thomson. illustration du livre d'Odile Cail, Guide de Pékin, Denoël, 1973.


En février 1905, il est de retour à Toulon, et bénéficie du congé de trois mois, habituel après les missions de longue durée. Au mariage d'un ami, à Brest, il fait la connaissance d'Yvonne Hébert. Ils se marient en juin 1905, bien que madame mère n'approuve guère (c'est un euphémisme) une alliance aussi peu conforme à ses ambitions car la famille du docteur Hébert n'est pas exactement riche. En septembre, il est nommé à Toulon, puis il réussit à permuter avec un camarade et se retrouve à Brest au début de l'année 1906.
En avril 1906, il publiera au Mercure de France son essai sur Rimbaud, Le Double Rimbaud. C'est aussi l'année où naît son premier enfant, Yvon. Le couple Segalen aura encore deux enfants, Annie née en 1912 et Ronan en 1913.
Entre 1906 et 1908, ce sont des années de quête autour d'un projet d'opéra avec Debussy, d'abord sur le thème de Siddhartha, puis sur celui d'Orphée. Le projet n'aboutira pas car si Debussy semble avoir eu grand plaisir à échanger avec Segalen, selon le témoignage de son ami Louis Lalloy, le texte lui paraissait "aussi éloigné que possible de toute musique". Le livret d'Ophée-roi, jamais mis en musique mais sur lequel Segalen ne cesse de travailler, sera publié chez Crès en 1921.

"Quoi faire ensuite, sinon «de la littérature» !" plutôt aller en Chine...

Malgré de nombreuses activités, une importante vie sociale, le poète a le sentiment qu'il va s'enliser dans sa double profession de médecin et d'écrivain, et qu'il lui faut aller voir ailleurs... on aurait envie d'ajouter "s'il y est", tant l'élan du départ est chez lui une aspiration à soi. A l'encontre du proverbe, partir, pour Segalen, c'est naître, renaître.
L'idée de la Chine se met à germer à partir des récits de certains amis, dont Henry Manceron. La Chine, c'est loin (ce qui compte) et c'est l'ailleurs le plus ailleurs que l'on puisse imaginer. D'autre part, la Marine offre la possibilité à des sous-officiers ayant réussi l'examen de première année de chinois à L'Ecole des Langues orientales, de devenir officiers-interpètes et d'être nommés en Chine pour deux ans avec pour seule obligation d'améliorer leur maîtrise de la langue. En octobre 1908, Segalen s'installe à Paris et entre à Langues-O, en même temps qu'il fait un stage en psychiatrie à l'hôpital Sainte Anne. Il va faire la connaissance d'Auguste Gilbert de Voisins qui devient vite un ami très proche. L'homme n'est pas seulement important sur le plan sentimental, mais aussi parce qu'il va accompagner (et financer) Segalen dans son exploration de l'empire du Milieu.
Lorsqu'il est reçu en 1909, il obtient son détachement pour la Chine et part en avril de la même année. Il débarque à Shanghaï, fait quelques détours et arrive à Pékin le 11 juin. Il note "Enfin Pékin. Ma ville". Et il a raison, c'est bien "sa" ville, elle va lui donner "la forme et l'histoire de son énigme" selon l'heureuse formule d'Henry Bouillier.
Il loue une maison dans un quartier aujourd'hui disparu (sur l'emplacement de l'actuelle place Tian An Men), au sud du Palais impérial. Mais il n'y reste qu'un mois puis, en août, part avec Gilbert de Voisins sur les routes de Chine pour un périple qui va durer cinq mois et se terminer à Shanghaï d'où ils embarquent pour le Japon, le 4 février 1910. En mars, il accueille Yvonne et Yvon à Shanghaï. Et la famille s'installe à Pékin.



Son voyage a fait germer en lui mille projets dont le plus consistant est alors Le Fils du ciel. C'est un projet qui le hante, au sens propre, qui pourtant ne sera jamais achevé, mais est la matrice de tous les autres. Stèles, d'abord, recueil poétique publié à Pékin en 1912, 81 exemplaires, chiffre symbolique, non "commis à la vente" ; en 1914, Crès le réédite, augmenté de 16 poèmes, le total atteint alors 64, chiffre lui aussi symbolique puisqu'il est celui du nombre des hexagrammes du Yi King ; tous les textes écrits entre 1909 et 1910 qui seront rassemblés dans Briques et tuiles, bien longtemps après la mort de leur auteur (Fata Morgana, 1975) ; Peintures que publie Crès en 1916 ; René Leÿs, enfin, dont l'inachèvement est merveilleusement achevé, qui aura aussi une édition posthume en 1921. Mais ce ne sont pas les seuls projets auxquels il travaille. Il a commencé Odes (1912) et continue à travailler à son essai sur l'exotisme.
Segalen aurait dû rentrer en France en 1911, mais n'avait aucune envie de quitter la Chine. Il avait écrit, le 30 mai 1910, à son ami Manceron que, malgré son peu de goût pour la Chine et les Chinois ("le peuple chinois [...] le plus laid du monde"), il avait "un programme à accomplir, si gros de périls et de faits qu'il [lui fallait] toute une innocence orgueilleuse pour [s'] y lancer..." L'occasion de prolonger son séjour se présenta lorsque le docteur Mesny, en poste à Tianjin (Tientsin, à 140 km au sud-est de Pékin) meurt de l'épidémie de peste qu'il combattait. Il propose de le remplacer, ce qui est accepté, et part donc lutter à son tour contre l'épidémie (février-mai) et en mai 1911 s'installe à Tianjin avec sa famille. Il s'y partagera entre l'hôpital et l'enseignement.
En octobre 1912, il part soigner le fils de Yuan Shikai, à Changde dans le Hunan. Il y reste six mois.





dessin de Segalen

dessin de Victor Segalen


En juillet, il rentre en France, seul, par le transsibérien. Arrivé à Paris, après les visites à la famille, en Bretagne, il s'occupe de ses oeuvres, et surtout de monter une expédition archéologique avec Gilbert de Voisins et Jean Lartigue. Il obtient des fonds et le soutien des sinologues les plus connus, Chavannes, Pelliot. Gilbert de Voisins repart avec lui, ainsi que la jeune soeur d'Yvonne, Suzanne Hébert.
Le 1er février 1914, c'est le grand départ. Le voyage était prévu pour durer jusqu'à l'automne, la guerre va en décider autrement. Le projet avait "pour but de recenser et d'étudier les monuments épigraphiques, sculpturaux et architecturaux entre Xian et Chengdu, puis d'accomplir une étude hydrographique du haut Yangzi entre Batang et Litiang..." (Gilles Manceron, Segalen, JC Lattès, 1991).
Le 10 août 1914, ils apprennent la déclaration de guerre. L'expédition s'interrompt et ils joignent au plus vite Hanoï où la famille de Segalen les rejoint pour s'embarquer sur le paquebot Paul Lecat qui arrive à Marseille en novembre 1914.
L'expédition archéologique a tenu ses promesses et elle a aussi alimenté l'oeuvre. Equipée (une manière de Connaissance de l'Est, selon les dires mêmes de son auteur), les notes qui ont été rassemblées dans Voyage au pays du réel. (Le Nouveau commerce, 1980) Sans compter toutes ses notes pour un travail sur la statuaire chinoise, publiées longtemps après sa mort : Chine. La Grande statuaire (avec ses photos et ses dessins) en 1972, et Les Origines de la statuaire en Chine, en 1976 .
Segalen est nommé à l'hôpital maritime de Brest. Mais en mai 1915, il rejoint la brigade des fusilliers marins sur le front dans le secteur de l'Yser. Il tombe malade au bout de deux mois et est rapatrié sur Brest.
En décembre 1916, il lui est demandé d'accompagner une mission de recrutement de travailleurs en Chine. Il part en janvier 1917, rejoint Moscou en passant par l'Angleterre, et la Suède. "Puis la chenille Transsibérienne" -(lettre à Jules de Gaultier, 13 mars 1917). Il reste peu à Pékin, mais le séjour à Shanghaï va se prolonger jusqu'en août. Il en profite pour compléter sa documentation sur la statuaire en visitant les environs de Nankin (Nanjin). Il travaille toujours à sa Grande statuaire qu'il juge achevée en octobre 1918 mais qui ne sera publiée qu'en 1972.
De retour en France, malgré la fin de la guerre, la période est difficile pour Segalen. Il s'éprend d'une amie d'Yonne, Hélène Hilpert ; il tente, semble-t-il, de se désintoxiquer de l'opium qu'il fume depuis ses années d'études bordelaises. Le goût de l'opium est fort répandu alors dans la Marine et ne gène personne, mais après la Grande Guerre, les attitudes changent et il est très vivement conseillé de s'en abstenir, sous peine de voir sa carrière interrompue. Tensions sentimentales, difficultés physiologiques, Segalen connaît une sorte de dépression qu'un séjour en Algérie n'améliore pas, pas davantage son travail sur Thibet, long poème séquentiel qui ne sera pas achevé ; ni ses projets de démissionner pour se consacrer à l'archéologie. Il est hospitalisé en janvier 1919. Il écrit à Jean Lartigue, le 21 avril "Je constate simplement que la vie s'éloigne de moi."


En mai, il est en villégiature à Huelgoat. Le 21, il part pour une promenade et ne rentre pas. On le retrouve deux jours après,  le 23 mai, dans la forêt, assis contre un arbre, un exemplaire de Shakepeare ouvert à l'une des pages d'Hamlet  (du moins, c'est ce qui se raconte). Une blessure à la cheville, un garrot mal fait. Accident ? suicide ? Il semble qu'aujourd'hui la thèse du suicide l'emporte (cf. l'article de Dominique Mabin, 1998).

Que reste-t-il ?

Un homme a vécu. Une vie brève (1878-1918, à peine 40 ans), intensément remplie de désirs. Un être de contradictions, difficile à saisir, entre des ambitions littéraires incontestables, dès sa jeunesse, sa volonté de rencontrer les grands noms de son temps, écrivains admirés certes, mais aussi personnages en place, Huysmans, ou Rémy de Gourmont, ou Claudel connu en Chine, puis retrouvé à Bordeaux avec lequel il échange une dense correspondance, ses efforts pour obtenir le Goncourt dont Jules Renard témoigne dans son Journal (14 novembre 1907 : "Reçu la visite de Max Anély, auteur des Immémoriaux. Pas trente ans, je crois. Médecin de marine. A fait déjà son tour du monde. L'air jeune, souffreteux, pâle, rongé, trop frisé, la bouche pleine d'or qu'il aurait rapporté de là-bas avec la tuberculose. Situation médiocre et suffisante. Voudrait le prix Goncourt, non pour l'argent, mais pour écrire un autre livre." ),  et un élitisme non moins incontestable qui se refuse à entrer dans le champ littéraire, faisant de l'oeuvre un don, avec une perception des "happy few" qui n'a rien à envier à Stendhal : quelques articles et à peine trois livres de son vivant. Un poète magistral, dont l'oeuvre est, dans le même mouvement, fondamentalement "ailleurs" et profondément familière, dans "l'inquiétante étrangeté" qui parle à la première rencontre, bien éloigné de la définition de Suzanne Bernard "un poète sinisant et hors d'atteinte de la sensibilité occidentale". Comment oublier "J'habite dans la mort et m'y complais"(Stèles, "Edit funéraire") ou "L'immuable n'habite pas vos murs, mais en vous, hommes lents, hommes continuels." (Stèles, "Aux dix mille années") ?
Un homme, flagellé par la nécessité d'agir, courant par monts et par vaux dans des conditions de voyage souvent très difficiles, comme pour se défendre d'une santé trop fragile, et qui semble toujours retiré dans "une chambre aux porcelaines, un palais dur et brillant où l'Imaginaire se plaît" (Equipée, 3). Un médecin, courageux, dont toutes les oeuvres, en particulier René Leÿs, décrient la médecine. Un homme qui noue son destin et son oeuvre à un pays qu'il n'aime pas (cf. les lettres), la Chine, et auquel il n'entend rien au présent, comme le prouve son incompréhension politique de la réalité, mais entend tout au passé et son travail d'archéologue fait ressurgir "les milliers d'années défuntes" qu'il pressentait dans ses premiers jours de Pékin ; qui porte en lui le regret de la Polynésie où il ne retournera pas, un livre à écrire qui ne verra jamais le jour, Le Maître du jouir, au titre pourtant plein de promesses, mais de ce monde coloré, chaleureux, épanoui, heureux en un mot, dont il a la nostalgie, il n'a reçu qu'un roman douloureusement amer, Les Immémoriaux, et de la Chine, si rétive, si distante, si secrète, l'impulsion nécessaire à la création de son univers poétique.
Comme il le dit, à propos de Pythagore, dont "le voyage aux Indes" lui paraît imaginé, "On fit, comme toujours, un voyage au loin de ce qui n'était qu'un voyage au fond de soi" (Les Origines de la statuaire en Chine, La Différence, 1976). Pour se trouver, Segalen a eu besoin de rencontrer la Chine, de voir naître de la Chine réelle une Chine imaginaire, le centre et milieu, où chaque lecteur peut se perdre et se trouver depuis.
Que reste-t-il ? le sublime.





A lire
: pour de plus amples détails, la biographie de Gilles Manceron (petit-fils d'Henry Manceron, mais surtout historien) chez JC Lattès, présentée ici par Olivier Barrot.



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