Supplément au voyage de Bougainville, Diderot, 1773

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naissance d'un texte :

En 1771, paraît la relation de voyage de Bougainville sous le titre Voyage autour du monde par la frégate du Roi "La Boudeuse" et la flûte "L'Etoile". Sollicité par Grimm, Diderot en fait une recension pour la Correspondance littéraire, mais l'article, plutôt virulent, anti-colonialiste avant l'heure dirions-nous aujourd'hui, inquiète Grimm dont les abonnés sont les têtes couronnées de l'Europe. Il le rend à Diderot sans le publier.
Cet article va servir de point de départ à la réflexion que mène alors Diderot ; il aboutira au Supplément... qui sera, lui,  publié en deux livraisons dans la Correspondance littéraire, en 1773 et 1774.
La première publication en volume attendra 1796.
Dans une lettre à Grimm d’août 1772, Diderot annonce à son ami qu’il lui donnera à lire bientôt un “ troisième conte ”. Ce “ troisième conte ” est le Supplément au Voyage de Bougainville, qui se trouve donc inscrit dans une intertextualité précise : il appartient à une trilogie qu'il constitue avec  Ceci n’est pas un conte et Madame de la Carlière dont le sous-titre est "Ou sur l'inconséquence du jugement public de nos actions particulières." (tous deux publiés en 1773 dans la Correspondance littéraire), comme le rappellent les deux personnages à la fin de l’ouvrage  :



[...]
B. Vous m'avez compris. Partout où il y a une lyre il y a des cordes. Tant que les appétits naturels seront sophistiqués, comptez sur des femmes méchantes.
A. Comme La Reymer*.
B. Sur des hommes atroces.
A. Comme Gardeil*.
B. Sur des infortunés à propos de rien.
A. Comme Tanié*, Mademoiselle de la Chaux*, le chevalier Desroches** et Madame de La Carlière**. [...]

* : personnages de Ceci n'est pas un conte
** : personnages de Madame de La Carlière

Diderot, Supplément au voyage de Bougainville, éd. Gallimard, coll. folio classique, 2002, p. 93











portrait de Bougainville

Portrait de Bougainville, Joseph Ducreux (1735-1802), huile sur toile, vers 1790 (Musée du château de Versailles)



Bougainville (Louis-Antoine de)
: né en 1729 à Paris (famille bourgeoise, il sera fait comte en 1808 par Napoléon. Il laisse son nom à une île, la plus grande des îles Salomon, en Papouasie-Nouvelle Guinée, et à une plante grimpante que les Brésiliens appellent Primavera et les Français,  une bougainvillée / un bougainvillier)
 Après avoir étudié au collège de l’Université les langues anciennes et des sciences exactes, il publia, à l'âge de 25 ans, un traité sur le calcul intégral. Ensuite il étudie le droit et est admis au barreau, davantage, semble-t-il, pour agréer à sa famille que par goût personnel. En 1753, il prend du service dans l'armée, muni aussitôt du grade d'adjudant dans le bataillon de Picardie. En 1755, il est nommé secrétaire de l'ambassadeur de France à Londres, et devient rapidement membre de  la Société Royale (équivalent anglais de l'Académie des sciences). Sa carrière miitaire se poursuit au Canada, sous les ordres de Montcalm (1756-1760).
Il est dans la marine à partir de 1763, après avoir proposé le projet de conquérir les îles appelées aujourd’hui “Malouines”, par les Français, Falkland Islands en anglais, Islas Malvinas en espagnol.  Mais finalement le roi de France y renonce au profit du roi d’Espagne; entre temps Bougainville a fait le projet de franchir le détroit de Magellan pour faire le tour du monde d’ouest en est ; c’était osé et peu l’avaient fait avant lui, une trentaine, dont une quinzaine au début du XVIIIe s.
Il embarque pour ce faire en 1766, avec trois scientifiques à bord  : Commerson, naturaliste, Véron, astronome qui doit s'occuper du calcul des longitudes, problème important au  XVIIIe et Romainville, cartographe.
Bougainville donne l’impression que son projet consiste surtout à conquérir sa place à l’Académie des sciences. La préface de son récit de voyage par sa tonalité polémique (opposition aux théories de Rousseau) va dans ce sens. Mais il ne parviendra pas à réaliser ce voeu ; en compensation, il sera membre de L’Institut de France dès  sa fondation en 1795 (L'Institut fédère alors toutes les Académies). la Restauration rétabliera les Académies mais en conservant l’organe fédérateur.
De 1778 à 1782, Bougainville prend part en tant que chef d'escadre à la guerre d'Indépendance américaine, sous les ordres des comtes d'Estaing et de Grasse.
Il meurt en 1811 chargé d’honneurs par le premier Empire.
Le récit de son voyage, publié en 1771, connaît un succès qui explique l'intérêt de Grimm et la demande de compte-rendu qu'il fait à Diderot.





Le titre complet :

Supplément au voyage de Bougainville ou Dialogue entre A et B sur l'inconvénient d'attacher des idées morales à certaines actions physiques qui n'en comportent pas.
Le titre fournit-il un sens à donner au texte ? En fait, il en fournit plusieurs.
1. “Supplément” = ce qui vient s’ajouter, ce qui vient clarifier, expliquer, ce qui vient combler un manque dans le droit fil de ce qui a été raconté précédemment. Le mot permet de supposer que le texte serait composé de "parties" écartées par Bougainville lui-même de son récit de voyage.
2. “au voyage de Bougainville” = se propose donc de compléter une relation connue de tous puisque publiée en 1771 ; "voyage" étant à entendre pour "récit du voyage"
Ce qui avait passionné les lecteurs de l’époque = l’épisode de Tahiti, surtout parce qu’un Tahitien, Aoroutou, avait accompagné Bougainville et fasciné les Parisiens autant que les Persans de Montesquieu dans les fameuses Lettres de 1721.
Le titre propose donc un complément à un récit de voyage, une clarification.
Mais ce qui vient après offre d’autres perspectives :
3. “dialogue”, ce n’est donc plus un récit, mais une manière de mise en scène, “entre A et B” , l’usage des lettres de l’alphabet transforme les interlocuteurs en fonctions et enlève le caractère “vécu” qu’apportait le début du titre. Va-t-il s’agir d’un débat philosophique ? Le dialogue s’y prête, qui était la forme favorite de Platon pour présenter la philosophie de Socrate. Le sous-titre infléchit donc le "genre" vers l'essai.
4.  “sur l’inconvénient d’attacher des idées morales à certaines actions physiques qui n’en comportent pas” confirme le caractère philosophique, le texte va donc proposer une réflexion sur les comportements sociaux. Il va donc aussi remettre en cause des idées communes, reçues, puisque le mot “inconvénient” comporte une connotation négative ; il semble donc nous orienter vers une réflexion portant sur une opposition entre "physique" (corps, faits) et "morale" (jugements, échelle de valeurs), ce qui peut conduire à opposer nature et culture.
Par ailleurs, le titre reste énigmatique : puisque ni A. ni B. n’ont d’identité; que les “idées morales” ne sont pas définies, pas davantage que les “actions physiques”, lesquelles soulèvent un autre problème puisqu’elles sont déterminées par l’adjectif "certaines", si bien que le lecteur se demande s'il y a des actions physiques auxquelles attacher des idées morales ne présente pas d’inconvénient. Cela peut aussi lui suggérer, compte-tenu de l'épisode tahitien, que ces "actions physiques" pourraient être un euphémisme désignant la sexualité.
Conclusion : le titre ici ne fonctionne pas comme une clé au niveau de l’interprétation (il ne nous dit pas ce que nous devons attendre dans le texte qui nous est proposé, sinon quant à son caractère critique), mais peut-être comme mise en alerte, ce qui est souvent le cas avec Diderot : mise en éveil de l’esprit du lecteur, questions en suspens, interrogation philosophique.



















Trois tahitiens, Gauguin

Paul Gauguin (1848-1903), Trois Tahitiens, huile sur toile, 1899, National Galleries of Scotland, Edimburg.

Le texte :

il se présente sous la forme d'un dialogue enchâssant deux autres dialogues. En effet, il est composé de cinq chapitres, titrés, qui se subdivisent en récit cadre (I, V) et récit encadré (II,III, IV) : le premier présentant les interlocuteurs (A et B) et le livre qui va les aider à départager leurs opinions opposées à propos de Tahiti (Otaïti) : "c'est une fable" dit A ; "c'est une réalité" dit B. Ce livre est Le Supplément au voyage de Bougainville. Le dernier chapitre (V "Suite du dialogue entre A et B") leur permet de faire un bilan de leur lecture, de leurs interrogations et de développer leurs conclusions respectives.
Les trois chapitres centraux, II "Les adieux du vieillard", III et IV "L'entretien de l'aumônier et d'Orou", constituent Le Supplément... proprement dit à travers deux autres dialogues : celui du vieillard dont les interlocuteurs sont muets, puisque réduits au statut d'auditeurs : les Tahitiens et Bougainville ; celui de l'aumônier (porte-parole de la "morale" européenne) et d'Orou, le Tahitien qui lui donne l'hospitalité.
Mais ce dialogue est davantage une conversation, comme on les appréciait dans les salons de l'époque, et les dialogues tahitiens sont régulièrement interrompus et commentés par A et B.
schéma :


chapitres
interlocuteurs
Thèmes des dialogues


I. Jugement du voyage de Bougainville
dialogue entre A et B
le temps - l'auteur et le livre - Tahiti - présentation du Supplément.



II. Les adieux du vieillard
narration présentant le contexte
lecture du discours du vieillard
dialogue entre A et B
- critique du comportement des Européens - anecdote du faux marin (nature / culture)



III. L'entretien de l'aumônier et d'Orou
- présentation par B
- dialogue aumônier - Orou
- dialogue A et B : histoire de Polly Baker
- dialogue de A et B
 nature / culture  : les comportements sexuels des Tahitiens / les trois "lois" des Européens.
culture (lois sociales) / nature.
remarques sur l'oeuvre de l'abbé Raynal


IV
dialogue aumônier - Orou
deux répliques : A et B
l'aveu du secret / le statut des moines.
commentaires de A et B



V. Suite du dialogue entre A et B
 dialogue entre A et B
B résume la fin du récit de l'aumônier
reprise du thème nature / culture pour penser la société contemporaine de A et B





Comme le sous-titre l'indiquait, le dialogue des deux personnages est un cheminement philosophique dont la structure en enchâssement permet de mieux saisir les enjeux : deux hommes des Lumières discutent à propos d'un témoignage, celui des moeurs tahitiennes non plus rapportées par Bougainville mais par celui qui est supposé avoir été son aumônier ; ce témoignage est lui-même rapporté sous forme de dialogues, à deux niveaux : 1. le discours du vieillard qui se construit sur un refus du dialogue avec l'Europe, refus argumenté et fondé sur ses observations du comportement de Bougainville et de  ses compagnons ; 2. le dialogue d'Orou et de l'aumônier qui est son hôte, le premier révélant au second, in fine, les mobiles des comportements tahitiens ; enfin,  à l'intérieur du dialogue d'Orou et de l'aumônier, A et B reprenant la parole, se place le dialogue de Polly Baker et de ses juges qui ramène la question sur le terrain des "sociétés civilisées". Ce triple enchâssement, qui fait de l'histoire de Polly Baker le coeur du texte, met en évidence l'enjeu réel du dialogue que formule explicitement A dans le dernier chapitre : "... quelles conséquences utiles à tirer des moeurs et des usages bizarres d'un peuple non civilisé ?"
Comme dit le poète, "Le voyage au loin est toujours un voyage au fond de soi". Il s'agit bien de se demander comment la société doit s'organiser, selon quelles règles, quels codes (puisqu'il n'y peut y avoir de société sans règles, ce que prouve la révélation du secret par Orou), pour que l'individu puisse y être heureux.
Le Supplément... est donc la conclusion, ou plus exactement le "couronnement" des "histoires" particulières contées dans les deux premiers récits avec lequel il fait triptyque. Les trois "contes" se présentant comme des "cas" auxquels il convient de réfléchir. Diderot ne fournit ni directement, ni indirectement (par le biais de ses personnages) de réponse. Comme les personnages à propos de la météorologie, il se contente de montrer des "fonctionnements", laissant à l'expérience et au temps, le soin de trancher, au moins provisoirement.




A écouter
: une conférence d'Etienne Tessin, professeur de philosophie
A consulter : le cours d'Elisabeth-Kennel.



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